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Aimee Mann et moi

Les jours de grisaille, de déprime, quand rien ne va, il suffit d'une voix qui résonne, en qui vous vous reconnaissez pour vous tirer du trou. Et pour moi, c'est toujours celle d'Aimee Mann. Je ne sais pas trop pourquoi. Je me souviens de la première fois où je l'ai entendue, dans le film Magnolia de Paul Thomas Anderson. Cette voix, frêle, pure et cristalline, qui chantait des destins effarants, tourmentés, brisés par l'amour, la drogue, la ruine. Elle en plaisante d'ailleurs de ses chansons qui ne traitent que de désespoir. Moi ça m'a touché.

Mon premier choc fut donc "Wise up" et son texte qui peut vous revenir dans toutes les insomnies "It's not going to stop, til you wise up". En gros c'est une chanson sur la déprime, sans doute la meilleure. Dans le film de Anderson, elle était reprise tour à tour par tous les acteurs, au bord de la rupture psychologique. Elle pose sa voix dessus, sur un piano et deux accords. C'est une blessure et un remède en même temps, sa voix. C'est une espèce de compagne lumineuse au milieu des heures sombres. Peu importe la tristesse qu'elle chantera, elle aura la grâce et souvent la pudeur de la parer d'une mélodie qui l'apaise.


Pendant des années, j'ai eu cette voix dans la tête. C'est très curieux d'ailleurs. A la faveur de l'une de ces rares émissions de télé qui traitent de bonne musique, j'ai vu qu'elle ressortait un album "Lost in Space", c'était quelque chose comme en 2002, je crois. Elle est devenue dès lors un peu la B.O de ma vie. Je l'écoute périodiquement, comme on se ressource auprès d'une amie chère.  Après tout ce temps, je ne m'en lasse toujours pas. Parce qu'il y a là quelque chose d'authentique et qui me parle, quelqu'un qui fouille dans ses démons et dans ceux des autres pour en tirer des chansons superbes.

Cela tient à peu de choses, une grande rencontre. D'un seul coup, vous avez cette "songwriter" (comme ils disent) qui capte un peu de ce que vous avez dans la tête. Alors, on se heurte périodiquement à des questions du genre "C'est qui?", dans notre beau pays de France où les radios diffusent de la daube préfabriquée pour décérébrés ruminants. La chance pour qu'une chanteuse de qualité perce est donc aussi probable que ma participation au marathon de New York... mais pourquoi je m'énerve moi?



Donc je me renseigne sur la jolie troubadour, mon Aimee, rien qu'à moi. Je découvre qu'elle a cartonné dans les années 80 (ou du moins qu'elle a gagné quelque notoriété) avec un groupe baptisé "'Til Tuesday". Même si c'est pas poli de donner l'âge des dames, elle est née en un beau 8 septembre de l'an de grâce 1960. Elle est blonde et belle (ou l'inverse). Elle a sorti un album solo, Whatever au début des années 90, avec des merveilles dedans comme "I've had it" ou "Fourth of July" (où elle déprime devant les feux d'artifices qu'elle qualifie joliment de "perte de poudre à canon et de ciel"). Et puis dans cet album une histoire émouvante avec "Mr Harris", un amour entre une jeune femme et un vieil homme; elle y affirme fièrement sa passion: "honestly, am I this stupid to think love is love?", interroge t'elle de sa voix cristalline même si elle sait que le temps lui est compté et que l'ombre de la mort plane sur son couple singulier... Et c'est tout ça Aimee Mann, des sensibilités riches et des destins tourmentés qui surgissent de musiques souvent faussement légères. Un sens de la nuance et du contrepied qui bouleverse... même à la cinquantième écoute.

Ses influences: Bob Dylan sans doute, Neil Young, les Beatles... et elle est à la hauteur. Elle poursuit avec I'm with stupid et son ouverture "Long shot" et son premier vers : "You fucked it up". Et ce refrain étonnant "please love me" qui revient comme une mélopée. L'album est d'une unité absolument admirable, cohérent, ce qui est également le trait distinctif de son auteure. Pas une chanson n'est en dessous des autres, toutes excellentes. Elle pose son ambiance et son univers. Toujours cette mélancolie sublime qu'elle sait distiller comme personne. Elle est étrangement apaisante sa tristesse, d'une alchimie que je ne m'explique toujours pas mais qui vous prend aux tripes.



Arrive 1999 et sa présence aux Oscars pour la chanson "Save me" extraite de la B.O de Magnolia. On la retrouve sur l'album Bachelor N°2, sorti l'année suivante. Un joyau de nouveau. Il y a là quelque chose qui s'affirme, la belle Aimee se fait l'interprète des grands tourments qui hantent l'adolescence. Elle s'interroge "How am I different". Elle décrit ici souvent cette période où l'on aimerait s'intégrer, appartenir au monde, se reconnaitre dans ses semblables sans vraiment y parvenir (ce qu'on retrouve dans "Ghost world" et cette fille qui est à part, au moment de la remise des diplômes, qui lit beaucoup et attend de s'enfuir de la ville où elle s'étiole). Enfin il y a "Deathly", terrible message de cette autre fille qui repousse la gentillesse et l'amour d'un prétendant. Cette héroïne n'est qu'un problème que nul ne saurait résoudre. Une fille pour qui on ne sait rien faire et qui vous déchire le coeur. Elle nous repousse presque par compassion, dans une chanson trainante, pop encore, mais d'une irrémédiable tristesse. J'en passe, hélas... mais comment ne pas m'étendre sur "Save me" et cette autre fille perdue qui s'impose une introspection douloureuse et lance un appel au secours dans un refrain presque pudique. Il faut la protéger d'elle-même, du monde, des autres... l'adolescence encore dans sa pitoyable splendeur. Aimee Mann sait capturer ça dans le cadre resserré d'une chanson.

Aimee a vite compris que son travail ne s'adressait pas aux grandes maisons de disques, au circuit des radios, aux robinets à clips (les siens sont souvent d'ailleurs de piètre qualité). Elle est à part et s'assume comme telle, confidentielle et précieuse. Une rareté. Ainsi elle quitte le circuit des grandes majors et lance son propre label (SuperEgo records), où elle pourra produire tranquillement ses disques. C'est ainsi que même après avoir été distinguée grâce à Magnolia, elle prend son indépendance et sort Lost in Space, dans la même lignée sensible que son précédent opus. Elle est de nouveau magistrale. On a souvent l'impression d'écouter une conteuse. Chaque chanson est une sorte de bande originale, un film qu'elle suggère, une tranche de vie et de sensations.



Elle poussera cela encore plus loin avec The Forgotten arm en 2005. Il s'agit d'un concept album mettant en scène au fil des chansons, l'histoire d'amour chaotique entre John, un boxeur envoyé au Vietnam aussi junkie qu'amoureux de sa belle Caroline. Elle tentera de l'accompagner dans sa perdition, avant de devoir le quitter, avouant son impuissance. Sans doute la plus belle oeuvre d'Aimee Mann et paradoxalement sa moins renommée. C'est Folk et réaliste comme Dylan a pu l'être. Des destins brisés, des égarés qui tentent d'apaiser un moment leurs démons dans un amour fiévreux et maudit. J'aime particulièrement, "She really wants you", où le mec n'attend qu'un signe de sa belle pour courir entre ses bras, Aimee décrit fort bien l'attente fébrile de ces moments là. Il y a le sublime "Video" qui décrit la solitude des amants séparés, le désoeuvrement qui rend tout insipide. Il y a ce magnifique décor de "Little bombs" et de la chambre d'hôtel, décrite comme une cellule tandis que le soleil brille au dehors, indifférent. L'enfer des couples qui se délitent ("Going through the motions"), la résignation des ruptures ("I can't help you anymore")... Et puis le soulagement enfin, quand les amants se retrouvent après longtemps dans "Beautiful" qui clôt ce merveilleux road movie. C'est âpre, c'est beau et juste, on aimerait qu'elle dure encore cette odyssée, tant ils sont beaux, ces deux égarés là... Je crois qu'elle l'adapte actuellement en comédie musicale à New York.


Enfin arrivait Smilers en 2008, alors que j'avais usé son prédécesseur et vu la belle en concert -elle a d'ailleurs servi de modèle à mon personnage d'Elijea dans La Salade et le Cassoulet,-. Plus classique mais tout aussi efficace. Aimee privilégie moins sa guitare et met le clavier en avant. Des petits poèmes délicatement orchestrés ("Stranger into starman"). Une impression de mouvement, de voyage aussi, plus enjoué en apparence (en apparence seulement). Une espèce de nonchalance dans des morceaux comme "Looking for nothing". Elle détaille les marginaux, pose le destin des gens vivant loin de la société et de ses règles, des excentriques parfois (comme l'étrange héros de "Freeway", riche mais incapable de payer quoi que ce soit). Les trentenaires en rade en prennent également pour leur grade: on les voit zoner dans "31 today" buvant de la guiness en pleine après-midi, se bourrant la gueule devant CNN, prétendant avoir des frissons amoureux pour tromper l'ennui de leur existence. Des gens se quittent encore dans le somptueux "Phoenix" aux accents subtilement libérateurs. L'incroyable "Medicine wheel" où une mère met son fils sous amphétamines pour qu'il arrête de crier à cause d'une dent manquante... Ou encore cet autre personnage qui tente de se convaincre que tout est pour le mieux, que tout va bien depuis que sa femme l'a quittée ou qu'il l'a perdue dans "It's over". Enfin, il y a cet autre pauvre type et l'endroit où il a manqué sa vie dans le grandiose "Colombus Avenue", tout peuplé de ses regrets... Ode merveilleuse aux paumés de tous poils, aux fuyards, aux inadaptés, aux coeurs brisés, à ceux qui ont loupé le coche...

Et toujours avec la belle voix d'Aimee pour illuminer les coins sombres, réconforter les inconsolables, ironiquement pointer les insuffisances d'une société où tout le monde se doit d'aller bien et de cacher ses démons. Elle est à l'encontre des chansonnettes insipides, des sourires éclatants en couverture des magazines, des stades bondés et mégalos, des paillettes et des clichés. C'est loin d'être une bête de scène... Mais elle a quelque chose. Un univers, un style, une oeuvre majeure, un regard singulier sur le monde, une sensibilité unique...

Et je crois que finalement, on appelle ça une âme.

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