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Avatar et le Blu ray magique

Etant à mes heures un geek patenté, qui perd tout sens commun devant un grand écran, un home cinéma, un ordinateur de course ou des dessous-chics, l'édition hyper spéciale collector de l'Avatar de tonton Cameron avait tout pour s'attirer mes faveurs, et encore un morceau de ce maigre pécule dont mes descendants pas encore nés ne verront décidément jamais la couleur. Ils en seront bleus comme des Na'vis ces cons. Bref, j'avais donc chargé l'homme aux semelles de vent (le facteur) de déposer le précieux butin dans mon coffre-fort (ma boite aux lettres). Alors que ma journée d'hier s'annonçait sous bien d'autres hospices -j'avais en effet prévu de lire fissa les mémoires de l'excellent Keith Richards pour en faire la chronique ici-même, ce qui devrait se faire d'ici quelques temps, rassurez vous-, je fus faible, Ô mes frères, et insérais avec un pincement de mauvaise conscience la version longue et en HD du film qui fit tant parler l'année dernière. Oui elle fait 3 heures, oui ce n'est pas raisonnable, mais à la vérité, j'adore ce genre de pétage de câble... et ça évite de regarder Derrick.



Alors, flashback, retour rapide, programme ta DeLorean mon vieux Doc Brown: nous sommes en Janvier 2010. Je suis alors encore chroniqueur de ciné qui bouffe films sur films, se demande quel article il va pondre en permanence, espère ne pas faire la nécro d'un acteur de troisième zone qui aurait l'idée de mourir alors que j'avais déjà des papiers prévus de partout. Tout ça pour dire qu'à cette époque, je dors ciné, je bouffe ciné, je rêve ciné, et je m'arrête à peine pour pisser. Bref... Je me retrouve donc un jour de grand froid, ayant entrainé mes parents et mon cousin dans l'aventure, devant le MK2 derrière la Grande bibliothèque de Paris, qui a la bonne idée de projeter l'oeuvre en 3D. C'est la frénésie. J'ai pris la précaution de réserver nos places, tant les gens pris d'hystérie collective s'entassent dans les salles obscures pour voir la vie en bleu. On chausse des lunettes ridicules. C'est ma première fois. Connaissant mon émotivité spectaculaire, je prie tous les saints pour qu'il n'y ait pas d'effets violents, de flèches qui surgissent de l'écran jusqu'à s'arrêter pile entre mes deux yeux, me faisant sursauter comme une poule pathologiquement mouillée. Le trac. La trouille. Sois doux avec moi, James, je suis puceau. J'ai peur de jouir trop vite, de réagir trop fort... Ah merde ça commence.


Et là, je passe littéralement la séance à guetter comme un ahuri tout ce qui sort de l'écran. "oooooh les branches", "ooooh les feuilles", "AAAAAH la flèche!", "Hiiiiiii le gros Ikran". Bref je suis comme un gosse dans une fête foraine. Un sentiment régressif et premier. Evidemment que l'histoire est ridicule: c'est toujours la même chose: les cow-boys méchants, les gentils indiens, la religion new-age (genre Bob Marley en plein trip rastafarien), l'écologie naïve et la philosophie rudimentaire, gnangnan à souhait... Mais, quelle efficacité! Un tourbillon de références bien assimilées (de Miyazaki à Pocahontas, de John Ford à 2001 Odyssée de l'espace... Le premier qui dit "y a les Schtroumphs aussi", je le fume). ça fonctionne. Même si James Cameron, on le sait depuis Terminator, a de gros sabots, il en fait très bon usage et décline de films en films les mêmes obsessions: l'humanité ivre de son pouvoir, la technologie malfaisante et chatiée par les forces de la nature, l'amour comme seule rédemption, ce qui est sensible dans ses oeuvres majeures comme Abyss ou Titanic.

Et toujours le méchant de cinéma, indestructible et aux limites du vraisemblable, comme dans Terminator 2 ou Abyss Dans ce dernier, Michael Biehn campait un marine déjà un brin obtus, rendu fou par le mal des profondeurs. On retrouve son équivalent dans Avatar, sauf que ce militaire est encore plus méchant, encore plus con, veut tout faire péter, raser la surface de la terre verte de Pandora, détruire tous les arbres, un vrai cauchemar de Michael Jackson dans de "The Earth song". Bref, un fou dangereux, une caricature, un cartoon aux limites du grotesque (comme le mari de Rose dans Titanic du reste). Cameron aime bien les bons gros méchants. Déjà que dans ses précédents opus, ils n'étaient pas piqués des vers, celui-là a la palme. Et il est forcément aussi increvable que Jean d'Ormesson.



Alors pourquoi ça passe, me demanderez vous? Précisément parce que quand James Cameron y va, il y va à fond. Totalement premier degré assumé. Et puis il a compris un truc fondamental, le même que Spielberg (première époque) ou Zemeckis: le cinéma est issu du divertissement le plus pur et le plus rudimentaire. Souvenez vous des voyages fantaisistes de Meliès dans l'Espace, de L'Arrivée du train en gare de La Ciotat filmée aux premiers temps des frères Lumière (en 1895). Souvenez vous de Autant en emporte le vent et de ses personnages brossés à gros traits. C'est ce genre de frissons que le public veut la plupart du temps. Evidemment, ce n'est pas du Bergman. Mais on n'y va pas pour ça. Je peux voir Persona avec autant de plaisir que Star Wars, le grand écart ne me dérange pas. Je dirais même qu'il est bon pour la santé. Les sectaires et les snobs de tous poils peuvent bien aller se faire foutre, moi dans tous les cas je prends mon pied. C'est à peu près tout ce qui compte à mes yeux. Je laisse les débats à d'autres, moi je déteste ça.

Il y a un truc au-delà de la 3D et de la démonstration technique du film, de ce qui nous a obnubilés d'abord en le découvrant au ciné. C'est qu'il est simplement beau, le monde qu'il propose, cohérent, avec sa faune, sa flore. Je veux dire, on est dans le voyage et le décor. On voit bien sûr les faiblesses du scénario qui propose une opposition très simpliste à la Danse avec les loups pour les bourrins. Et on aime. Parce que ça fait du bien de se laisser porter. Parce qu'on s'y oublie un peu et que parfois on en a besoin. L'histoire suit un cours très classique: le héros débarque avec ses ordres et ses certitudes de civilisé et va découvrir une autre culture, s'y initier et retourner sa veste, parce que sauter dans les arbres, c'est plus sympa que de les raser. Evidemment il va tomber amoureux de la belle sauvage à la peau bleutée qui l'initie. L'ironie ou le cynisme seraient ici trop faciles. Car encore une fois, même si ce sont des ficelles de narrations connues depuis Mathusalem, ça marche diablement bien. Parce que Cameron a du souffle. Beaucoup. A partir de cette narration élémentaire il compose son aventure. Et oui, les chevauchées sont fantastiques, oui la forêt est magnifique, oui les batailles sont dantesques et les sentiments sont grands. Tous les défauts que j'ai cités plus haut existent, depuis longtemps d'ailleurs dans son cinéma. Mais à la vérité, on s'en fout totalement. Il émeut voilà tout. Et c'est ça son registre.



Il y a un paradoxe chez ce réalisateur aussi... Un mec qui prône à ce point, avec une telle constance, les dangers de la technologie, de la voracité humaine, d'une course en avant effrénée, en est en même temps le plus grand chantre au cinéma. Pionnier des images de synthèse et dernièrement, défenseur acharné de la 3D. Personnellement sur ce dernier point, je suis encore indécis. Ni pour ni contre. Je ne vois simplement pas en quoi un film, s'il tient la route, en a forcément besoin. C'est un plus certes, un autre rapport à l'espace. Cameron a d'ailleurs composé ses plans en fonction de ça et c'est très intéressant, ces repères qui changent. Maintenant tout faire en 3D, franchement j'en sais rien. Revoir Avatar en 2D sur ma télé m'a permis de mieux l'apprécier... c'est dur après tout, de changer de grammaire visuelle. Là j'avais mes habitudes. Et je m'y suis laissé prendre tout pareil, mais plus tranquillement, sans le souci de ce nouveau rapport à l'espace. C'est peut-être moi qui suis une grosse feignasse aussi, mais je crois que ces réserves sont dans la tête de pas mal de gens.

Tiens je n'ai pas causé de Jake Sully? C'est donc le héros qui a la particularité d'être en fauteuil roulant (comme moi, avec les mêmes muscles et tout)... Il prend possession de son avatar pour remplacer son frère, qui meurt au début du film. Comme il a les mêmes gênes que le trépassé, il gagne son billet pour Pandora. Là il prend le contrôle de son double bleu et géant grâce auquel il retrouve la sensation de courir, l'aisance physique. Car le mec bataille dans la vraie vie pour être à la hauteur, pour compenser. Et c'est assez bien vu. Forcément, ça touche quand on se sent légèrement concerné. Moralité, faites moi un avatar, merde! Sully apprend les us des "sauvages" qu'il doit infiltrer. Seulement il se sent bien auprès d'eux, le bougre, au grand air ("paisible, à la fraiche...") et hors de ce corps qui l'emprisonne. Il est un peu le "Roi du monde" (youhouhouuuu!). On retrouve en lui cette soif de liberté et cette désobéissance qui caractérise par exemple les Jack et Rose de Titanic ou Ed Harris dans Abyss. Il s'émancipe du cadre étriqué de la société d'où il vient et des règles qu'on lui impose. Il découvre un monde insoupçonné. Il est aussi ignorant de ses usages que le spectateur, les découvre avec candeur et application. Ce qui facilite l'identification, forcément, et abolit la distance.



Et l'image du Blu-Ray... Oh mon Dieu, j'ai failli en pleurer (oui le geek pleure quand il voit que son matos tourne à plein). ça éclate, c'est coloré, c'est précis, c'est bien défini, c'est fluide... C'est... C'est... Beau. Le son? ben ça pète de partout, dans tous les coins, on est englobé dedans... C'est même tellement bien foutu que là encore, on se laisse abuser par nos sens. Parce que c'est simplement superbe. Alors on est devant la mâchoire béante à murmurer "OOOOh la belle bleue" (pardon). C'est là qu'il y a peut-être un peu chantage... ces prouesses compensent les facilités du scénar et les font passer avec une efficacité redoutable... Ne vous méprenez pas, j'aime beaucoup. Mais bon, faut être honnête aussi.

Au final, ça a été juste un putain d'après midi, des feux d'artifices dans les mirettes, le plaisir solitaire dans toute sa splendeur décomplexée. De la grosse production certes. Mais qui s'assume comme telle avec superbe. Comme James Cameron le fait depuis longtemps. Et franchement, dans la grisaille de novembre, une petite escapade sur Pandora, et bien ça ne se refuse pas.

Bon... C'est pas l'heure de Derrick?

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