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Life de Keith Richards


Réveil un matin avec une nouvelle obsession... Finir les mémoires de Keith Richards pour en parler ici. Alors je m'y plonge tout entier. Et ce n'est pas qu'une expression. Quitte à faire les choses, autant les faire en grand. J'écoute les disques des Stones en lisant. Je vois le documentaire Stones in exile, ainsi que les concerts filmés qu'en fan dilettante j'ai pu réunir au fil des années. Bref je m'y submerge méthodiquement. C'est mon genre. Prendre une semaine pour explorer un sujet à fond. Et le quitter. J'adore ça.



C'est le genre de bouquin qui vous entraîne dans une grande virée. Elle commence sur les chapeaux de roues, les Stones au milieu des années 70 dans le sud des Etats Unis, en plein no men's land redneck, avec des tas de flics à leurs trousses qui rêvent d'épingler les mauvais garçons et leur cargaison de dope, dissimulée un peu partout. Evidemment l'innocent Keith dans ce mordor, se fait choper chargé à la sortie d'un resto. S'ensuivent des scènes totalement ubuesques où Ron Wood et lui se débarrassent du matos qu'ils ont sur eux, comme ils peuvent. Puis il y a un procès, totalement ridicule avec un juge pris de boisson. Ambiance garantie... Les mecs s'en tirent avec un avertissement et une photo posée à côté du magistrat susdit (oui j'adore dire "susdit" et je vous emmerde!).

Autant dire que cette introduction est à l'image de son sujet, pas très académique (pour dire le moins). On n'est vraiment pas dans l'exercice ma vie, mon oeuvre (mon cul ajouterait Desproges), même les titres à la Dickens des chapitres semblent être un pied de nez. Keith nous parle de son enfance, de sa prime jeunesse même, avec une étonnante acuité, marqué qu'il est à l'âge tendre par les sirènes du Blitz et des bombes qui pilonnaient Londres. Lui habitait dans une banlieue absolument sinistre Dartford, mal famée même. Gamin chétif et fragile, totalement rétif à l'autorité que l'école lui impose, il rencontre la musique grâce à son grand père Gus qui l'initie à la guitare. Et ces pages où il parle de cette passion exclusive sont tout bonnement les plus belles que j'aie lues sur le sujet. Le gamin vit une véritable épiphanie, parle même de faire corps avec sa guitare, ne la quitte absolument jamais.

Il évoque sa passion pour le blues. Et sa rencontre avec un jeune type qui était son voisin depuis des lustres, qui s'appelait Mick Jagger et trimballait avec lui tous les disques qui le fascinaient (lui tenait des listes et galérait salement pour en acheter). Il parle de Chuck Berry, de Muddy Waters, du blues de Chicago dont ils sont passionnés tous deux et de ce son qu'il tente de reproduire en écoutant les disques. On sent le labeur, on sent l'obstination. On voit la vie de bohème et la période de vaches maigres dans l'appartement loqueteux qu'ils partagent avec Brian Jones, curieux personnage, dandy un brin sadique qui va très mal tourner. Et la découverte de la guitare, des accords, de leurs nuances. Les blagues de gamins potaches (on est en 1962, ils ont vingt ans à peine), les premiers concerts, les premiers espoirs... L'arrivée de Bill Wyman (bassiste historique) et Charlie Watts (batteur longuement courtisé par ces jeunes fauchés). Le "tremblement de terre" qui s'annonce et cette jeunesse tumultueuse qui éclôt et va révolutionner la culture populaire.


La machine s'emballe. La dope. Beaucoup. Le mec ne se renie en rien, mais il est d'une honnêteté et d'une lucidité absolument sidérantes. Evidemment, on voit la décadence, tout un monde un peu dévoyé, des aristos déchus qui s'encanaillent, des trips au maroc pour se défoncer avec de l'herbe de qualité supérieure... De vraies tranches de vie à la Jack Kerouac. Et puis les coups plus ou moins avouables. Lorsque Keith a le coup de foudre pour Anita Pallenberg, alors qu'elle est avec Brian Jones, autodestructeur et apparemment enclin à tabasser la demoiselle (mais on peut soupçonner Keith de se présenter en preux chevalier, alors qu'à la base il kidnappe la nana de son ex-pote déjà salement paumé). Bref il relate avec une franchise assez estomaquante les épisodes les moins reluisants, pose un regard lucide et assez impitoyable sur ses contemporains (Godard, Truman Capote et une myriade d'autres).

On est plongé dans l'effervescence des années 60-70, aux côtés de cette jeunesse naïve et risque tout qui voulait changer le monde. On découvre avec surprise que les Stones entretenaient de très bons rapports avec les Beatles et que leur opposition supposée n'était qu'une astuce marketing. Evidemment, ils n'avaient aucune objection à mal se conduire. Ce qu'il y a de fascinant, c'est ce pan de l'histoire qui revit (le Vietnam, le rock dangereux, les hippies, etc...). Et surtout l'innocence qui s'efface devant une réalité beaucoup plus cynique (coincidant avec la naissance des punks musicalement, dont Keith est le grand précurseur). Au fil des pages, on croise Muddy Waters, pas encore panthéonisé (du moins aux Etats Unis), qui balaie le sol d'un studio d'enregistrement et aide à décharger les amplis au début des sixties. On découvre les groupies offertes à ces mômes de vingt ans qui n'en reviennent pas de leur chance.

Et puis il y a cette autre clique, plus étrange, celle des parasites, d'une cour qui se constitue, des camés, des artistes, des égéries, des courtisans jet-setteurs et creux, qui veulent prendre le train de la branchitude en marche et en adopter les us. Et les jeunes anglais partis de rien, acharnés à reprendre la musique qui les fascine, deviennent une sorte de symbole bohème hype, des pirates convoités et riches, s'adonnant à tous les excès, à toutes les déraisons, dans le tourbillon de l'époque. Leur évolution est assez fascinante. Leur monde a souvent des allures de quatrième dimension, et on pénètre dans cette bulle assez flippante qui emprisonne les très glorieux.

Cette atmosphère est surtout richement documentée par Keith, qui s'en fait le chroniqueur minutieux. Il vide son sac d'une manière assez inédite. Car comme il le dit lui-même en préambule "Voici ma vie et croyez le ou non, je me souviens de tout!". Là, il ment un peu... Il connait en effet quelques blackouts, notamment sur la route, lors de quelques orgies où il abuse un tantinet des paradis artificiels et où des spectateurs de ces scènes improbables "prennent le micro" et apportent leur témoignage. Ces apports émaillent d'ailleurs le livre, devenant une sorte de biographie définitive en même temps qu'une confession.


Mais c'est quand le bougre parle de musique qu'il est fascinant. De ses échanges avec les autres musiciens. De ses accordages ouverts sur cinq cordes qu'il découvre, de ce son dont il est en quête permanente, toujours tourné vers le blues authentique et assez hostile à la technologie et l'air du temps (contrairement à Jagger)... Au fond, la folie fellinienne ou hallucinogène qui se déchaine parfois autour de lui n'est que secondaire. On sent le passionné absolu. ça c'est bouleversant. Il y a même là quelque chose d'une quête mystique et mystérieuse, plus forte que tout.

Il parle de cette manière qu'il a de tout absorber, de se poser en observateur, cette pose que tous les créateurs connaissent, quelle que soit leur branche. Et là on se dit que sa vie est son matériau. Comme pour n'importe quel écrivain, photographe et musicien. Oui vous me voyez venir... C'est à partir de soi qu'on crée, en espérant que ce qu'on produit vaudra quelque chose... Et puis ça sort, pas toujours facilement, mais les fois où ça marche, on se sent le plus chanceux du monde... Comme si ça coulait tout seul du clavier (ou de la guitare dans son cas). C'est vraiment une création qui est instinctive et non intellectuelle comme on pourrait le croire. Et pour moi, qui écrit tout le temps, un peu sur tout et n'importe quoi, qui me reproche parfois de vivre ma vie en fonction de ça, disons que ça m'a parlé...

A la sortie de ce pavé autobiographique, on a beaucoup entendu parler de la peinture peu flatteuse que le mémorialiste fait de son comparse Mick Jagger. Ce n'est qu'en partie vrai. On assiste à leur inéluctable divorce, une complicité qui se délite peu à peu, lorsque Richards dérive dans la drogue dont il décrit avec une fascination paradoxale tous les aspects (les délices comme les affres, les desintoxs foireuses, les bons dosages et les recettes de tonton Keith, les terribles crises de manque, les rechutes, les déconvenues régulières avec les autorités...). Il évoque en connaisseur les substances illicites et de manière très ambigüe et inhabituelle. De bien des manières, il considère qu'elles lui ont fait tenir le coup, pour ne pas péter un câble quand les trompettes de la renommée retentissaient trop fort (lui n'était qu'un camé parmi d'autres, pas un VIP). Elles lui ont apparemment permis de fonctionner pendant un certain temps, le privant de sommeil, le détachant des tracas autour de lui, lui permettant de composer comme un furieux plusieurs jours d'affilée (oubliant le sommeil, le boire et le manger). Tout ce qui comptait, c'était sa prochaine dose. Son livre ressemble parfois à un "manuel du bon Junkie", entre Trainspotting et Las Vegas Parano, ce qui ne manque pas de faire sourire. Jusqu'à ce qu'il lâche ce mode de vie stupide qui avait fini par totalement le conditionner tout au long des années 70.

Mick Jagger, on le sent, est accro au pouvoir, aux aventures à répétition, au fric, au business, aux honneurs, aux flatteries et à la haute société. Au point que le groupe implose presque dans les années 80, quand Keith, enfin clean, veut s'imposer dans la destinée du groupe sur lequel Jagger règne alors sans partage. La cohabitation des ego est rude... Certes, la peinture du chanteur lippu n'est pas tendre (même si son comparse ne cesse de reconnaitre ses talents de compositeur)... En gros, à eux deux ils se partagent le fameux adage: sexe (ça c'est plus le domaine de Mick), drogue et rock n'roll (prédilections marquées de notre auteur). Et Keith s'est tellement enfoncé dans la dope qu'il devait être objectivement assez ingérable. Surtout pour un mec comme Jagger qu'on sent assez calculateur, net et carré. Un peu l'eau et le feu, ces deux-là.


Mais il y a là quelque chose d'assez tragique, qui dépasse le "Mick, il a un ptit kiki", qu'on a beaucoup entendu au lancement du livre. Car on voit ces jeunes gars, en parfaite harmonie qui composent tous deux de véritables monuments (se trouvant dans des albums légendaires comme Beggars Banquet, Sticky Fingers ou Exile on main street). Mais ces "glimmer twins" ("jumeaux étincelants" ainsi qu'ils s'autoproclamaient), vont être irrémédiablement séparés par les femmes, par la drogue, par des aspirations artistiques différentes et de plus en plus inconciliables (le côté mégalo de Mick, les concerts géants). On souhaiterait d'ailleurs que dans leurs vieux jours, ils enterrent un peu la hache de guerre et leurs sommes de rancoeurs larvées, et s'enferment de nouveau dans une cuisine pour composer ensemble comme au bon vieux temps (ils l'ont d'ailleurs fait pour leur dernier album en date, A Bigger bang... c'est pas trop tôt!). Mais Keith le dit périodiquement dans le bouquin, comme un leitmotiv et une constatation triste: "Mick a changé". Ces deux-là ont vécu une amitié belle, fraternelle, chaotique comme une grande passion.

Le truc étonnant de ce bouquin, c'est son style. On a véritablement l'impression d'écouter Keith nous raconter sa vie, comme ça un soir qu'on passerait avec lui. Et on revit la geste du "plus grand groupe du monde" de l'intérieur, backstage. Evidemment le noble guitariste n'est pas écrivain. On imagine aisément qu'il s'est confié à un magnétophone, a pris des notes, réuni des documents et qu'on l'aura aidé à organiser tout ce corpus (il ne s'en cache d'ailleurs absolument pas). Il y a cette oralité dans le livre. On l'entend, il s'adresse à nous, reprenant la tradition des récits oraux qui existaient dans d'anciennes tribus. Et ça lui convient bien, à ce vieux desperado. 



On traine avec lui pendant plus de 600 pages, on rit beaucoup de ses déboires, de son ironie, des anecdotes savoureuses dont il nous régale. Et toujours on admire ce mec qui assume tout. Même s'il a décroché depuis trente ans, il se montre à la hauteur de l'image qu'on a de lui. Jamais il ne se renie, jamais il n'atténue les épisodes de folie pure, flirtant parfois nettement avec d'extrêmes limites. Il dégage une vraie humanité, une vraie chaleur, une attitude cool qui le rendent éminemment sympathique. Il a également des réflexions complètement barrées et décrit parfaitement cette ambiance de cirque permanent qui l'a entouré une bonne partie de sa vie. Un "Honky tonk man" qui garde la mémoire de ses racines, de tout ce qui l'a formé et inspiré.

J'ai lu beaucoup d'ouvrages consacrés au Rock et à ses grandes figures. Celui-là est sans doute le meilleur (avec les Chroniques de Bob Dylan, beaucoup moins destroy et plus érudites ou Hellfire de Nick Tosches sur Jerry Lee Lewis). Parce que personne n'a raconté la légende avec autant de détails et de franchise, personne ne s'est livré aussi généreusement que Keith Richards dans Life. Alors certes, les Rolling stones sont à présent un groupe vénérable. Bien-sûr que les démons se sont calmés et que leur réputation sulfureuse est à présent bien derrière eux. Mais c'est bon, en nos temps lisses, de se rappeler d'une époque qui avait ses rebelles et ses bêtes noires. C'est bien que certains aient survécu pour "imprimer la légende", comme dit John Ford. Et le vieux Keith s'est acquitté de cette tâche avec superbe.



On raconte qu'en découvrant les mémoires du grand homme, les pontes de chez Disney ont eu des sueurs froides sous leurs costards-cravate. Ils l'ont en effet engagé pour jouer le père de son ami Johnny Depp dans le prochain Pirates des Caraïbes. Imaginez la tête de ces pauvres innocents lorsqu'ils s'exclamèrent: "Quoi?? Mais... Keith Richards s'est drogué??? et en parle longuement??"... Je n'y peux rien, ça me fait rire. Un vrai choc des cultures... Ils ont failli le virer du film, le vieux Rolling Stone, pourtant assagi depuis quelques lustres. A présent, malgré quelques turbulences (dont une chute de cocotier), c'est un père tranquille. Mais cette péripétie est assez flatteuse. Sa réputation est intacte. 

Le temps de cette lecture, on a su ce que ça faisait d'être "Like a Rolling stone"... et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on n'est pas déçus du voyage!

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