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Retour vers le futur: nostalgie quand tu nous tiens

Rien n'égale le plaisir de glisser mon corps d'athlète sous une couette duveteuse avec la perspective salvatrice de me mater un film que j'ai toujours aimé, dont j'ai suivi toutes les rediffusions avec un brin de nostalgie. ça me le fait avec Rocky, avec Indiana Jones et quelques autres. Je ne suis pas des trentenaires qui s'extasient frénétiquement devant Dorothée, qui se refont l'intégrale des Chevaliers du Zodiaque sous le prétexte unique et fallacieux que c'était ce qu'ils regardait quand ils étaient pitits. Je n'irai pas non plus me dandiner devant Chantal Goya ou Plastic Bertrand en boîte de nuit. Bref, pour moi, mon enfance était un état larvaire. Bien-sûr que je regardais tout ça, bien-sûr que j'écoutais tout ça. Mais c'était avant que je ne me forme, avant presque d'avoir conscience de ce que j'aimais. Cette conscience-là est venue avec le cinéma et la littérature (avec Croc Blanc et Jack London). Avant? Ben, avant j'attendais que ça arrive. Et puis il y a eu mon premier vrai film au ciné Indiana Jones et la dernière croisade. Dans le magnétoscope (temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), il y a eu Rocky, Il y a eu Conan... Oui j'aimais les gros muscles pour une raison que n'importe quel psy du dimanche saura vous expliquer. Et il y a eu Retour vers le Futur de Robert Zemeckis, sorti en 1985.



Je disais donc... Me voici sous ma couette, dans la pénombre, le corps offert aux démons de la nuit (ils m'entrainent), les frissons parcourent mon échine, le désir monte... Ah non ce n'est pas le sujet. Reprenons... Le générique. Les horloges tapissant les murs de Doc Brown sonnent, une machine lance le café, la pâtée pour son chien Einstein est préparée par un bras mécanique. Résonnent les premiers accords du délicieusement énergique et naïf "the Power of love" de Huey Lewis. Et paf, j'ai dix ans (comme dirait Souchon). ça fait bien longtemps que je n'ai pas revu le film. Mais vraiment. Et là j'ai un sourire idiot. d'emblée. Je me dis "AAAAAh, ça fait du bien de rentrer chez soi". Je me dis "Vivement qu'on voit la DeLorean". Je me dis "Vivement le solo de guitare!". Je me dis "Tiens, y a pas un pot de Nutella dans l'armoire de la cuisine?".

Pour tout dire, je suis content, d'un bonheur sans mélange, absolu. Dans un élan d'audace, j'ai choisi de regarder le film en V.O. C'est très étrange, ça donne l'impression de le voir pour la première fois. Pas de "nom de Zeus", pas ces voix familières que l'on réciterait en dormant. Moi qui suis un ardent défenseur de la version originale et qui dédaigne généralement les doublages, j'avoue que là, ils m'ont un peu manqués (comme quand j'avais revu Rocky et Indy d'ailleurs). Mais ça permet de redécouvrir le film sous un angle qu'on ne lui connaissait pas. Le jeu des acteurs est légèrement moins outré quand ils ne sont pas doublés, plus naturel, c'est une constante.

Bande annonce bien foutue de la trilogie pour sa sortie en DVD en 2002 (même si je n'évoque ici que le premier volet qui demeure mon préféré):



A ma consternation, j'avais un peu oublié le début du film. C'est bizarre en fait (ou alors j'ai la mémoire d'une passoire). On se souvient des choses dans les grandes lignes et pas des petits détails savoureux. Je me souvenais des parents du héros Marty McFly. Son père George est un effroyable loser, véritable carpette devant Biff, brute qui le tyrannise depuis le lycée... ça j'avais imprimé quand même, malgré mon Alzheimer galopant. Mais c'est son rire à George, absolument pitoyable quand il regarde la télé et que la famille est attablée qui m'a sidéré. Crispin Glover, acteur singulier, l'incarne et lui donne toute sa dimension ridicule et pathétique. On comprend alors le désespoir de la mère de Marty, triste et alcoolique, racontant sans joie le moment de leurs rencontre (oui, oui, c'est du Dickens!). Cette ouverture pose tous les enjeux du film (le rock, le skate, les rapports entre les personnages). C'est vraiment bien goupillé, maitrisé. La structure du scénario est solide, cohérente et vous emmène dans du divertissement pur, efficace et sans bavure.

Puis arrive ce dingue de Doc Brown, savant fou hallucinant et halluciné, genre Einstein sous amphètes. Il a transformé une voiture -incroyablement cool avec les portes qui s'ouvrent comme des ailes et tout-, la fameuse DeLorean, en machine à voyager dans le temps. Christopher Lloyd qui compose ce rôle, le fait avec une incroyable intégrité. Il est extrême, il est clownesque, mais il est toujours juste car il embrasse totalement la folie de son personnage. Sans cette distance que l'on trouve parfois chez les acteurs comiques (ou Christian Clavier), qui semblent vous dire, "regardez comme je suis drôle et comme je fais bien le mec ridicule". Pas là. Je parlais, à propos d'Avatar, de divertissement au premier degré. J'ai même mentionné Robert Zemeckis en l'approchant de Steven Spielberg à ce titre. Or j'avais oublié, ou je ne savais pas, que Spielberg avait précisément produit Retour vers le Futur... Intuition féminine quand tu nous tiens. Et bien-sûr, il y a Michael J.Fox dans le rôle principal, qui délivre exactement l'énergie et la candeur nécessaire au rôle. Il a une expressivité et une naïveté, qui fait également beaucoup pour le film.



Car il s'agit là de nostalgie, on parle précisément de ça. Pas seulement parce que je l'ai vu quand j'avais des cheveux, la voix pas encore muée et une console Nintendo de première génération. On retrouve ici ce rythme propre aux comédies des années 30-40. J'ai pensé en le revoyant hier, à La Vie est belle de Capra. Vous savez, avec James Stewart qui veut en finir, un soir de Noël de désespoir. Il voit ce que serait son existence si les choses avaient tourné autrement, grâce à un ange qui voudrait gagner ses ailes . A bien des égards, Retour vers le futur lui ressemble à ce grand ancêtre cinématographique. Ici l'ange, c'est Doc Brown, qui veut enfin voir une vie de recherches improbables couronnée de succès en inventant une machine à voyager dans le temps. Celui qui rêve d'une autre vie, c'est Marty (ça rime). Au delà des effets spéciaux, c'est cette parenté qui frappe, cette manière de reprendre la tradition et l'ambiance des films d'antan. Car oui, il y a du Capra là dedans... On s'amuse avec la réalité, on en change les codes, on joue avec, on s'en fout, c'est du cinoche. Laisse entrer le merveilleux chez toi vieux ronchon de spectateur. C'est un conte. Et j'aime bien ça.

Et puis à chaque séquence pas de temps morts, on est accrochés en permanence, ça va à toute vitesse. Et sous sa couette, votre serviteur jubile, je ne vous dis que ça... La DeLorean sort... On est sur le siège passager tout le temps. Allez mon gars, appuie sur le champignon et propulse nous à 88 miles qu'on se retrouve en 1955, on te suit. Et voilà on y est, fracassé dans une grange avec des fermiers pas contents à nos trousses. Vite, Marty, planque la voiture, qui of course, ne démarre pas. Et découvre le temps jadis. Quand on écoutait en boucle la chanson de Davy Crockett, quand ta doudoune passait pour un gilet de sauvetage, quand les couleurs et la lumière étaient éclatantes et douces. Quand la vie lycéenne faisait penser à la Fureur de Vivre. Quand ton père, jeune et déjà pathétique, se faisait déjà houspiller par le monumental Biff, impressionnant de sottise. Quand ce même piteux géniteur se perchait sur la branche d'un arbre, en voyeur limite glauque, pour apercevoir ta mère en petite tenue... Quand celle-ci, qui prônait la pudibonderie dans le présent, tente de te violer comme une nymphomane en manque dans le passé. Tu te bats alors, pauvre Marty, pour ne pas céder à ses assauts et pour qu'elle te préfère ton père. Parce que si ces deux là ne copulent pas, tu n'existes pas... Oui c'est aussi un drame freudien et un complexe d'Oedipe revisité de façon inédite... Enfin il y a Doc Brown, fou déjà en 1955, qui doit retaper la machine à remonter dans le temps qu'il n'a pas encore inventée... Bref c'est le bordel le plus total.



C'est sans aucune prétention, ce film. Personnellement, je l'ai toujours regardé comme ça, comme un voyage dans mon passé à moi, un truc qui tient chaud. Juste ça et rien d'autre. Du divertissement super bien ficelé. Et petit à petit, il y a vos souvenirs à vous qui s'y superposent. Le gamin que vous étiez et qui se disait à quel point il aimerait voir ce qu'il serait plus tard (le second volet de la trilogie joue d'ailleurs avec cette idée). Serait-il fier? Serait-il déçu? Aurait-il encore cette même manière de s'enthousiasmer pour tout et n'importe quoi, simplement parce que ça rend la vie plus belle?

Evidemment que je connais l'enchainement des scènes. Mais c'est ravi que j'ai revu la fameuse scène du bal où George emballe enfin sa promise, et que Marty invente le Rock n'roll avec une version endiablée du "Johnny B.Goode" de Chuck Berry. Et je me souvenais distinctement de cette Gibson magnifique que Michael J.Fox maltraitait tel Pete Townsend des Who ou Jimi Hendrix... Je revois la scène. J'adore ça... guitariste bataillant pour plaquer trois accords à mes heures, je m'aperçois que le doigté de l'acteur est...exact! Pas comme dans ces vieux films très involontairement drôles où vous voyez disons... Marilyn Monroe dans Niagara, faire semblant d'en jouer. Moi ça me casse tout. Et franchement j'avais peur de ça en le revoyant ce film. Mais c'est mon côté obsessionnel et "Rain man", dès que je vois une guitare... Paf, je me bloque. Même si j'en joue comme un pied, l'instrument me passionne.



Zemeckis joue avec l'invraisemblable. C'est léger, c'est enjoué. Les personnages sont des caricatures tendres. C'est tout simple en apparence, ça coule comme une friandise. "La vie, c'est comme une boite de chocolats" disait Forrest Gump, autre héros de Zemeckis.

Et nous ça réveille notre faculté d'émerveillement. Parce que ça s'oublie parfois. On a des soucis, on est des adultes, on a l'humour noir et pas mal de cynisme. Et là, vous retournez vers ce temps où le futur était ouvert et riche de promesses. A cette époque où vous vous disiez que certainement que c'était possible un voyage dans le temps! où rien n'était encore trop grave. Et c'est cet état que vous retrouvez à redécouvrir ce film, petit bijou ludique  dont, décidément, vous ne vous lassez pas. Il connaitra un second volet qui jouera avec plusieurs dimensions temporelles (le futur et son "overboard", le présent alternatif avec un Biff tout puissant à la Scarface, et le passé du premier film que l'on revisite). Le troisième volet se présente comme un Western jubilatoire (putain, je déteste écrire ce mot! on le ressert à toutes les sauces quand on écrit sur les films, je m'étais promis de le bannir)... Mais dans mon coeur, le premier garde sa place toute particulière, posant les bases de cette saga qui fait du bien. Parce qu'il évoque cet espoir qui nous tenaille, et qu'on a tous : la possibilité de changer votre vie et de changer l'ordre des choses. Quelque chose qui inspire et donne de l'entrain.

Est-ce que moi aussi j'aurais le courage de suivre Doc Brown et d'embarquer dans la DeLorean? Je n'en sais rien. Mais à suivre Marty dans ses aventures, comme on suivait Luke Skywalker ou Indiana Jones, on se dit que le merveilleux est de ce monde et que bien souvent, il est projeté sur un écran de cinéma. Et qu'on pourra retrouver notre insouciance à loisir, le temps de ces quelques films que le temps n'use décidément pas.

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