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Robert Plant: Band of Joy

Presque un mois depuis la parution de mon dernier livre, j'ai déjà envie d'écrire. Or, velléitaire par nature et éparpillé par goût, ça fait un moment que l'idée d'un blog me trotte dans la tête. Et elle peut trotter longtemps, tel que je me connais. Parce qu'à chaque jour il y a un livre, un film, un disque qui attire mon attention, avant que je ne passe à autre chose. Je me dis alors, un blog pourquoi pas... comme ça au gré du vent (d'où le titre), en attendant.

Premier article donc et première surprise. Fan de Led Zep depuis ma période lycéenne et très chevelue, le dernier album du vieux lion Robert Plant ne pouvait qu'attirer mes tympans... Je connaissais quelques opus précédents du grand homme, un Mighty Arranger qui tenait fort bien la route ainsi qu'une très belle collaboration avec Alison Kraus, Raising sand. En bon reclus, je fais l'achat sur itunes de la dernière galette du vocaliste zeppelinien, le coeur léger, le portefeuille soulagé, la douce volupté d'un clic qui vous déleste de quelques deniers. Au dehors brille un beau soleil d'automne. Je fais des infidélités à facebook et mets le disque à un volume dont je semble être le seul à penser qu'il est raisonnable.



Et là, sonnez trompettes, dès le premier accord, les premières mesures, je tombe amoureux du disque. C'est rare. On en achète quelquefois et ils demeurent esseulés sur une étagère, à prendre la poussière de votre indifférence, comme des moments d'égarements que vous dédaignez. Des filles trop vite séduites. Or là, j'entends la voix aimée de ce mec légendaire, qui a perdu sa stridence avec le temps, gagné en sérénité ce qu'elle a perdu en énergie. Et Paf, Madeleine de Proust, chocolat chaud de ma grand mère, et cheveux qui repoussent. Je le redécouvre. ça faisait longtemps qu'on ne s'était croisés mon vieux Robert. Je ne m'attendais pas à t'aimer de nouveau si fort. On se connait depuis longtemps. On s'est habitués l'un à l'autre, notre mariage ronronnait, toi qui revenais parfois dans toute ta splendeur passée, squattant par intermittences mes haut-parleurs, tandis que je te prêtais une oreille distraite, distante, habituée à toi. L'habitude nous jouait des tours, nous qui pensions que notre amour avait une santé de fer. J'avoue que je ne te regardais plus. Plus comme ça.

Et là tu m'enchantes à nos retrouvailles, moi qui te préférais ces derniers temps Bob Dylan et Johnny Cash. Tu me déclares que c'est toi que j'ai aimé en premier, même si j'aimais en même temps Jimmy Page, dans un glorieux ménage à trois qui durait depuis presque vingt ans.  Tout commence par un riff enroué de guitare électrique, puis une autre ligne de guitare plus claire et orientalisante comme tu aimes, je sais bien. Et ta voix s'élève, retrouvée, allègre. "Little angel dance" lance-tu d'un air de défi. Et d'un coup, demain ne compte plus, le rythme s'impose, solide, comme au temps de "Kashmir". Et qu'elle est belle ta voix, ta promesse d'un album d'exception. J'ai envie de danser, d'imaginer des printemps, des levers de soleil. Sympa de te retrouver mec. Tu tiens la forme. Il sera tout le temps comme ça ton disque?

Le clip de "Angel Dance":


C'est un piano électrique à la seconde piste et tu prends ton envol avec la même superbe, la même majesté, une sorte de marche, un côté Gospel et feux de camp dans le désert. Oui tu m'embarques mon ami. Et la guitare au son clair, son solo tranquille, tu fais les choeurs aeriens, chenapan. Et y a du souffle. "House of cards", ça s'appelle... cette maison là non plus ne s'effondrera pas. Je pense à "In the evening", à 'the battle of Evermore", à plein de trucs, j'en reboufferais bien encore de la madeleine. Puis tu m'étonnes, avec cette guitare arabisante et bluesy dans "Central two O'nine"... L'alliance pourrait être improbable, tu la tiens. Tu apportes même des nuances de New Orleans à cette chanson là qui se déploie, implacable comme une complainte étrange, vieux crocodile du bayou qui aurait vu le Sahara.

Puis c'est l'heure de "Silver Rider", mélancolique, guitare rêveuse, psychédélique, le reflet d'un visage perdu dans une fenêtre. Une voix de femme t'accompagne je crois. C'est minimaliste, c'est triste, puis le son implose, comme filtré par les larmes, comme ces sons que Beck a créé pour Charlotte Gainsbourg, comme du Radiohead. C'est beau... Putain que c'est beau quand tu fais pleurer ton âme comme ça. A rendre un Michel Legrand dépressif. Ben ouais. J'ai des frissons. Vieux brigand va, qui fait songer aux amours perdues, comme ça, d'une inflexion de voix, dans une ambiance de coeurs brisés. Voilà... j'ai une larme, t'es content?

"You can't buy my love" me dis-tu ensuite. T'es gonflé. Je viens d'apporter ma contribution à ta retraite, espèce d'ingrat. Ah là, tu fais plus  dans le Rock rétro, tu t'amuses, très années 50. Mais il y a cette ligne de batterie un peu tribale qui ponctue les couplets. Une chanson en deux temps donc. J'aime moins, tu m'excuses. M'enfin c'est sympa, détends-toi. Pis tu te fais plaisir, ça s'entend. ça m'attendrit. Vas-y éclate toi sur ta petite chanson. Je te suis encore. Et le solo de guitare à la fin est pas dégueu du tout.




"I'm fallin' in love again", allumeuse va, t'y vas fort!! Complainte country, le mec transi d'amour qui ne pense qu'à sa belle constamment. Et t'es vraiment un enfoiré, parce que chez n'importe qui d'autre, on trouverait ça niaiseux, et là l'amour qui fait pleurer, qui prive de sommeil, qui blesse, avec les guitares dégoulinantes de country... ben ça serait vite ridicule. Et avec toi on voit un mec un peu piteux, en train de pleurer dans sa bière. Avec une candeur bouleversante et pitoyable, il se lamente sur sa passion non partagée. Ce mec qu'on a tous été à un moment ou à un autre.

Tu enfonces le clou. Country tu seras de nouveau avec "the only sound that matters", encore une chanson d'amour...mais tu es content cette fois, puisque tu lui parles à ta belle. Et on sent que tu l'aimes, que vous avez une vie ensemble et que ça se passe bien. Mais même quand t'es comme ça, on sent même dans l'allégresse l'ombre des souffrances, et c'est ça qui te rend grand. Comme Johnny Cash. Comme la prémonition qu'aucun bonheur ne dure, qu'il n'y a pas d'amours heureux, et qu'il faut en profiter pendant que c'est là. Juste le temps d'une chanson, le seul son qui compte. Très touchant. Vraiment.

Après c'est une guitare saturée embrumée, un rythme qui s'élève, le retour de sombres démons... Bel équilibre dans ton album, mon vieux. ça sonne maintenant comme un cauchemar cotonneux, un mauvais trip, un amour triste et vampirique. "Monkey", c'est ainsi que s'intitule ton inquiétante sérénade. Hypnotisée et apeurée, la fille que tu appelles sera tienne, c'est sûr, prise dans le vertige des guitares qui hurlent. Tu l'implores, en duo avec une voix plus aigüe, celle d'une femme parfaitement en harmonie avec toi. Tu l'attires dans tes filets. C'est magnifique. Prince des ténèbres mon Robert? et pourquoi pas?

Tu reviens à l'ouest américain que tu transcendes, en disant à la fameuse "Cindy" (déjà courtisée par Cash et tant d'autres) de revenir et que tu l'épouseras un jour. Un banjo et une guitare électrifiée légèrement. Le rythme qui va crescendo. De ce standard tu fais un rite païen, presque un baptême. Il y a quelque chose de sacré dans ta manière de chanter, d'interpréter, d'arranger les chansons. Un exorcisme. Quelque chose d'assez troublant. Même quand tu fais dans une chanson plus habituelle comme dans "Harm's swift way", tu convoques quelque chose de légendaire, comme si on écoutait un vieux (pardonne-moi, mais pour une fois, c'est un compliment), un cow-boy qui trimballe son mythe, dans sa voix. Et quand tu dis ta sombre messe, murmurant "Satan, your kingdom must come down", tu te fais prophète, on sent les morts quitter leurs tombes, là bas dans le Mississippi... et tu te fais la voix d'hommes désemparés, bousillés par leur malédiction, dans une belle chorale qui clôt ta supplique.



Voilà... Je vais pas faire plus long. Je laisse le disque trouver tranquillement sa conclusion, avec cette majesté de cheval au galop, riche de tous ses passés, de tous ses avenirs, de toute une tradition que tu incarnes, cher Robert Plant. Tu m'as fait du bien avec ce dénommé Band of joy, véritable odyssée musicale dans absolument tout ce que j'aime. Tu conclus en chantant "Even this shall pass away". Certes, mais merci pour la balade.

Et promets-moi de m'engueuler si je repasse pas t'écouter de temps en temps. Tu me connais, je suis volage en culture... m'en veux pas.

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