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Buddy Guy: Living proof

J'étais plein de bonnes résolutions, de projets constructifs: lire délicieusement les mémoires de Patti Smith dont je dirai grand bien ici très bientôt, écrire quelques nouvelles. Bref, Nico en mode écrivain ordonné et raisonnable. Et puis une amie, connaissant mes goûts musicaux et ma propension aux achats compulsifs, me dit au détour d'une conversation "Tiens, Buddy Guy a sorti un nouvel album...". Et là flash: je vois ce mec qui joue un blues endiablé sur sa guitare électrique. Je l'avais découvert comme ça, au détour de quelque documentaire dont j'ai oublié le nom. J'avais noté dans un coin de ma tête qu'il me faudrait faire plus ample connaissance avec ce bon Buddy. Donc je ne me suis pas fait prier pour me procurer sa dernière galette, Living Proof.



Pour être honnête, en bon fan des Rolling Stones, j'apprécie le blues depuis fort longtemps. Mais en dilettante (ce qui est un peu la manière dont j'apprécie les choses en général). Je prône une inconstance certaine en matière de culture. Je n'ai rien de ces spécialistes qui ne se focalisent que sur un aspect. Je suis bordélique et me barre un peu dans tous les sens en l'occurrence (d'où le titre de ce blog). Il arrive donc que je garde mes tocades pour plus tard, que certains bouquins ou disques prennent la poussière pendant des mois ou des années sur mes étagères, avant que je ne m'y plonge. Buddy Guy, c'est donc une vieille idée, quelqu'un dont je devais faire la connaissance depuis longtemps sans en avoir saisi l'opportunité.

Je file donc mon obole à papy Steve Jobs (faut bien que quelqu'un lui paye ses vacances) et Itunes télécharge l'album. J'ai hâte de commencer. Alors pour une fois, je ne retarde pas le plaisir. J'écoute donc la première chanson. Et c'est la claque, la grande, celle d'un disque qui va squatter votre platine pendant un moment. Parce que c'est toute la musique que j'aime qui vient de là. Et l'énergie que le vieil homme y met, me fait secouer frénétiquement la tête, taper du pied et tomber la mâchoire. Je suis donc pantois. Et ça va durer 12 titres. Car à aucun moment Buddy n'a de coup de mou. C'est rare que quoi que ce soit se tienne à ce point-là.

Il commence par clamer qu'il n'est jeune que de 74 printemps. Doucement d'abord, à la guitare sèche, un motif typique du blues. Sa voix retentit, pleine d'âme. Puis c'est l'explosion d'un solo merveilleux à la guitare électrique et un rythme à la Springsteen. Le chanteur a du souffle, un feeling merveilleux qui s'appose gracieusement sur ses lignes de guitare et les interventions d'un piano de bastringue. Vlan! prends ça... Il envoie du bois, le Buddy.

Puis ambiance à la Muddy Waters. Encore un motif archi-classique et reconnaissable entre tous. C'est drôle le Blues, on peut en réciter les accords comme s'ils étaient gravés en nous. Ici, ça parle de Louisiane et de plantations de coton, et de Buddy qui s'apprend à jouer tout seul de la guitare. La stridence de cette dernière apporte des ponctuations justes à ce chant autobiographique qu'est "Thank me someday". Et de nouveau, cet as de la six cordes vous emporte à des hauteurs stratosphériques sur un rythme irrésistible. Il s'emporte, il s'emballe, mais ne vous perd jamais en route. C'est tout bonnement incroyable de maitrise et d'assurance.



Il prend ensuite la route avec le bien nommé "On the road". La batterie d'abord, puis un riff un peu funky et enfin une guitare qui hurle. De nouveau c'est son énergie qui est spectaculaire. Avec des cuivres merveilleux, des parenthèses saturées de cordes hurlantes, admirablement placées. Le rythme est nu, la chanson est simple, batterie, basse et cuivres occasionnels. Et toujours des solos à se damner qui transcendent la chanson, l'élèvent sans cesse.

S'élève un piano électrique à la Ray Charles, un orgue, la voix de B.B King en duo avec son pote pour "Stay around a little longer". Cela commence comme un Gospel. C'est émouvant: ils remercient Dieu d'être restés un peu plus longtemps pour profiter de cette existence qui les a passionnés. Leurs guitares et leurs voix s'entrecroisent gracieusement, un peu mélancoliquement même, lorsqu'ils se souviennent de leurs amis disparus. Une ode à la vie et à la musique, une conversation assez poignante. Spirituelle.

De nouveau un piano et une ambiance de rade enfumé sur l'imagé "My key won't fit". Une chanson de rupture sur un mec qui s'aperçoit que sa clé ne convient plus à la serrure de sa nana (métaphore inside). Très efficace, un blues lent et classique, dont l'ironie ne vous aura pas échappé. Long solo de guitare majestueux. On s'habitue à cette progression, mais on ne s'en lasse pas. On tape du pied convulsivement en espérant que le plancher tienne. Et j'adore sa voix, cette manière d'exprimer à la fois la détresse et la jubilation.



Enfin un Boogie!! j'adore ça. On songe à John Lee Hooker cette fois: une suite d'accords imparables, et ça démarre comme un train fou. "Living proof" donne ainsi son nom à l'album. Les choeurs de nanas se joignent à Buddy et on a envie d'applaudir en rythme, de danser en s'arrachant les vêtements et de sortir dans le jardin recouvert de neige... avant de se raviser parce que bon, faut le finir cet article... Il est incroyablement entrainant, cet album. Bien peu parviennent à maintenir ce cap délicieux et jouissif pendant aussi longtemps. Pour dire les choses, Buddy Guy ne débande pas.

Il est toutefois plus mélancolique sur "Where the blues begins" où Carlos Santana s'invite. Un homme et une femme se déchirent dans les paroles et les guitares soulignent les couplets d'un son épais et triste. Le rythme est pourtant légèrement latino, mais dans la voix de Buddy Guy, dans les guitares qui se répondent, il y a du spleen. Jolie harmonie. Et une pointe de douleur suggérée. Celle du blues, celle où l'on doit se débattre pour survivre à la solitude. Buddy raconte cette même vieille bataille qu'il est impossible de gagner. Ce chagrin juste avant la déprime qui vient s'épancher dans sa musique.

La guitare tonitruante, la grosse caisse frénétique et le piano tremblant, on se relève après le recueillement. Cette tempête qui court dans tout l'album souffle de toute sa fureur dans "Too soon", qui inscrit un sourire béat sur votre visage.  C'est l'extase, un tonnerre d'accords qui vous collent au plafond et une voix pleine de vigueur, intense. Et de purs moments de grâce où la guitare résonne, et emporte tout sur son passage... je n'en peux plus!


Une mère parle à son enfant sur "Everybody's got to go". Les temps rudes ne durent pas dit-il,  chaque jour est une bénédiction. Encore un chant emprunt de spiritualité. Il évoque ceux qui doivent partir, cette fatalité que l'on doit accepter pour accéder au bonheur, malgré les tragédies qui ne manquent pas de nous frapper. De beaux choeurs féminins, un orgue. On imagine une église où on danserait. Où l'on parlerait sans tristesse du temps qui passe. Et une guitare à la fois déchirante et réconfortante accompagnerait ce beau sermon. On est dimanche après tout, et c'est une messe à laquelle je veux bien assister... Parce qu'il n'y a pas de risque de s'y endormir!

Le blues et l'énergie reprennent leurs droits après cet intermède contemplatif. On songe à filer à toute vitesse au volant d'une voiture décapotable si possible, sur l'une de ces magnifiques lignes droites américaines. En effet, ces chansons donnent vraiment envie de bouger, de filer, de fuir, de se dire "et merde, je me lâche". Il y a du vaudou dans cette musique, une magie qui vous invite à vous joindre au vieux charmeur de serpents pour vous éclater avec lui. "Let the door knob hit ya" procure cette sensation, comme le reste de l'album. C'est libérateur, c'est enjoué, ça fait un sacré bien.

"Guess what", un blues lent et majestueux, résonne jusque dans vos tripes, vous laisse sans voix. On se dit "putain, plus qu'une chanson  et c'est la fin de l'album". On a déjà envie d'un rappel, on est déjà en manque. Ce mec devrait être remboursé par la sécu, pour chanter ainsi la douleur, la transcender et la transformer en délice. Il raconte de nouveau les amours brisées, mais dans un écrin étincelant, rageur, fascinant. Inspirant. Buddy Guy joue une musique communicative qui s'insinue en vous avec une efficacité diabolique. C'est assez prodigieux. Je ne vois pas comment on pourrait refuser de le suivre.

On finit par un boeuf à la guitare qui vous emmène dans tous les paysages vous avez visités, au fil de ces pistes qui ont filé à la vitesse de la lumière. Vous roulez toujours sur votre freeway imaginaire avec Buddy Guy au volant. Il vous régale de changements de rythme qui vous réveillent, qui vous font sursauter. C'est une ivresse véritable et un morceau sans paroles en forme d'apothéose qui semble vous murmurer: "Regarde tout ce que je t'ai fait voir".

Alors forcément, vous vous retrouvez devant vos haut-parleurs avec simplement l'envie d'applaudir et de dire "merci" à ce grand monsieur.

Et éventuellement de vous repasser son album en boucle.

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