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Bukowski et moi (article de 2006)

Je discutais samedi avec une lectrice avec qui j'ai pas mal de goûts communs. De Californication, on se met à parler, logiquement, de Bukowski. Et je me souviens de cet article que je croyais perdu dans les limbes d'un ancien blog, depuis H.S. Et comme je suis quelqu'un d'assez constant, je suis d'accord avec ce que j'y disais, même 4 ans après. C'était juste après avoir lu Factotum, et avant, je crois, d'avoir vu l'excellent documentaire "Born like this", consacré au grand Hank. Donc voici un peu de ma prose "vintage"... 







J’ai lu Factotum de Bukowski la semaine dernière. J’ai une tendresse toute particulière pour les écrivains qui incarnent leur œuvre. Pour les autodidactes aussi. Pas ces écrivains clichés qui semblent être des puits sans fond de citations de bon aloi. En fait, je n’aime pas les gens qui en font profession, qui se disent brushing au vent et chemise blanche savamment décolletée (avec occasionnellement une tarte à la crème assortie), "écrivains" ou "philosophes". Cette prétention là, de se prendre pour un poète maudit, je l’ai eue à 17 ans. Je viens de déterrer des photos rigolotes et pas piquées des hannetons de ce temps béni où j’avais la chevelure longue et romantique et une tête de poseur à toute épreuve, genre « je suis Rimbaud ou Jim Morrison et je vous emmerde ». Heureusement, depuis mes cheveux se sont clairsemés, j’ai pris un peu de distance et je n’ai pu tenir la pause.


Et Bukowski, très loin de l’épave qui se bourrait la gueule devant Bernard Pivot dans un "Apostrophes" qui repasse régulièrement dans les zappings pathétiques, avec des spectateurs forcément offusqués devant ce vieux dégueulasse, était un écrivain de tout premier ordre. D’abord parce qu’il était bien davantage: il était quelqu’un. Ce personnage, chose pas si courante (surtout en France), a eu une vie avant d’écrire (chose courante par contre, aux USA, regardez Hemingway, Ellroy, Bunker, London…). Et cette vie de "clochard céleste" (pour citer Kerouac), coule dans ses écrits. Et ça palpite, on peut prendre le pouls de ses phrases. Beaucoup de beuveries, certes, beaucoup de trucs pas très reluisants, de gueules de bois, de boulots perdus, de paris au champ de course, de baises d’anthologie, d’amour. L’histoire d’un branleur magnifique qui, s’il aurait pu paraître pitoyable ailleurs (vu la fréquence à laquelle il se fait virer d’à peu près partout), est ici héroïque, admirable, tendre et drôle.
Un tel mépris de la norme ne peut emporter que l’adhésion (en tout cas, la mienne), une telle désinvolture dans l’échec et la misère, une pareille misanthropie latente, un désenchantement jubilatoire... on est sans doute devant l’œuvre du dernier vrai romantique, du dernier vrai écorché vif, du dernier vrai poète maudit comme on en avait pas vu depuis Verlaine. Et ce n'est certainement pas l’œuvre du poivrot pathétique, que les bien pensants ont viré avec délices du studio d’ "Apostrophes", avec cet idiot de Bernard Pivot qui passait son temps à essayer de lui fermer sa gueule, d'un ton affreusement condescendant, en lui tapotant la cuisse d’une manière presque insultante (alors qu’il tenait là un écrivain majeur). A revoir l’émission, Bukowski avait raison d’insulter ces rebelles de salon, ces anarchistes à la petite semaine, qui n’ont pas supporté de se trouver confrontés à un vrai de vrai.
Et puis il y a l’humour dévastateur de l’écrivain, auteur de sentences à la sagesse définitive telles que "les pires êtres humains ont le droit de se torcher le cul" (lorsqu’il est engagé pour nettoyer les chiottes d’un grand journal), ou encore "Janeway Smithson faisait ce boulot depuis vingt-cinq ans et était assez con pour en être fier". Autant de phrases qui le hissent au niveau de mes héros personnels.

J’aime par dessus tout ces marginaux bravaches et fiers. Pourquoi être heureux d’être dans le système ? Y a du courage à s’en foutre, une sacrée force de résistance que je n’ai pas toujours, ne pas plier face à la nécessité et lui rire au nez, lui dire "Je suis plus fort que toi". Un peu comme cette anecdote sur Brassens quand il était jeune et à qui on demandait ce qu’il faisait dans la vie et qu’il répondait fièrement "Rien". C’est tellement grand, choquant, transgressif. Et faut pas s’y tromper, les litres d’alcool engrangés par les héros de Bukowski sont finalement secondaires. C’est comme une marque de fabrique pour éloigner les cons qui se diront juste, "c’est juste des histoires de poivrot". Grand bien leur fasse, qu’ils referment le livre, ils ne sont pas aptes à comprendre ce grand cœur, son humour, sa prose merveilleuse, cette sagesse indifférente et désespérée, cette tendresse désabusée, ces sentiments poussés à bout comme dans du Dostoïevski, hors des normes, hors de tous les masques que le monde impose à l’humain... Et surtout: l’humour, l’ironie et l’ivresse comme noblesse du désespoir.
Car Bukowski a le souffle et l’intensité de la grande littérature russe. Il en a la sensibilité exacerbée, alliée avec l’efficacité héritée de l'Amérique. Du coup, les problèmes métaphysiques rencontrés par les héros des grands russes, dans l’esprit concret américain, se transforment en bouteilles.
Charles Bukowski est pour moi le dernier vrai maudit, dans la tradition des grands poètes français du 19ème siècle. De ces écrivains qui incarnent leur œuvre en même temps qu’ils l’écrivent. Qui sont les symboles de l’art comme je l’aime, plein de frissons, de fureur et de sueur et d’une profondeur presque violente,. Il décrit un monde qui vit et qui souffre, un univers de chair et de sang, dépeint à la fois dans ce qu’il a de plus prosaïque, dans ce qu'il a de plus juste et dans ce qu'il a de plus beau.

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