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Les Vies privées de Pippa Lee

Il y a des films comme ça... La première fois qu'on les voit, on passe à côté. Parce qu'on est soucieux ce jour-là, ou tout connement parce qu'on vous a dit avec une inébranlable conviction que "c'est pas bon". Du coup, vous vous plantez devant, mal disposé, tout prêt à relayer un jugement qui n'est pas le vôtre, par mimétisme et par paresse sans doute. C'est ce qui m'est arrivé avec ce Pippa Lee, réalisé par Rebecca Miller (dont j'avais pourtant adoré The Ballad of Jack and Rose, avec son époux, l'extraordinaire Daniel Day Lewis). Je trainais donc un certain goût d'inachevé avec cette oeuvre que j'avais mirée de travers. Elle décrivait pourtant pas mal de mes obsessions. Il n'était pas normal que je n'apprécie pas au moins un peu. De l'eau a coulé sous les ponts, je me suis détaché des critiques cinéphiles et de leurs humeurs, de leur manière de parler d'une seule voix également. J'ai retrouvé la mienne. J'avais programmé l'enregistrement du film. Hier soir, je l'ai revu. Et je l'ai aimé. Beaucoup.



Comprenez-moi bien, le film n'est pas parfait, je comprends qu'on le trouve mou ou paresseux (personnellement ce manque de rythme ne me dérange pas pourvu qu'on trouve une sensibilité). Cependant, il fait comprendre une chose: l'énigme d'un être. Car la belle Robin Wright Penn, qui incarne l'héroïne dans sa maturité, semble être la femme au foyer idéale et très classe, lisse et mariée à un éditeur brillant et au bout de sa vie. Elle est une sorte d'ange gardien, veillant sur son mari, entretenant de relations conflictuelles avec ses enfants, et de paresseuses amitiés de bon voisinage dans une banlieue friquée pour retraités tranquilles. Elle n'est rien d'autre qu'une bourgeoise sensible et gracieuse, un peu en retrait, sans beaucoup d'originalité. La surface du lac n'est pas troublée, la normalité est de mise. La question qui se pose sur la véritable nature de Pippa Lee, au début du film, lors d'un diner, parait alors presque incongrue. Et puis, on découvre les strates qui l'ont formée, ce que son quotidien conventionnel cache. C'est là que le film m'a embarqué.

Ainsi, même ses souvenirs d'enfance sont fantasques et en décalage. Pippa apparait dès lors comme une désaxée qui va tenter de trouver son chemin, au fil d'un destin explosé, un patchwork de ses différentes facettes (la structure du film suit d'ailleurs cet aspect éclaté). Un détail fait à chaque fois surgir un souvenir et éclaire sa personnalité d'une manière différente et inattendue. Elle est d'abord la petite poupée d'une maman speedée -au sens propre puisqu'elle se gave de benzédrine-, puis une ado fugueuse, réfugiée chez une tante aussi marginale qu'elle. Elle se fait muse, artiste, égérie rebelle et irrésistible. Elle sombre à un moment dans la drogue, un intermède en "chute libre". Enfin, elle se pose et devient respectable avec la naissance de ses enfants et son mariage, qu'elle ne doit pas foirer car c'est un peu sa dernière chance de vie normale.

Cette normalité ressemble à un tombeau paisible, un ennui résigné où le temps s'écoule doucement. Le destin, jusque là imprévisible et chaotique, se fait tout tracé. Il est vidé de sa substance, amoindri des grands frissons et des grands emportements qui lui donnaient son relief. Une fois veuve, Pippa envisage un temps d'être grand-mère. C'est dans l'ordre des choses. Mais l'insoupçonnable femme du début du film a évolué peu à peu sous nos yeux, s'est révèlée complexe et tourmentée, pleine de désirs encore inassouvis, d'une vie à écrire encore.

On la connait jusque dans ses incohérences, jusque dans la "très calme dépression nerveuse" où elle s'étiole. On perce l'armure et on trouve la vérité de la femme qu'elle est. Sa vie trop bien rangée est bouleversée par de soudaines crises de somnambulisme qui la font soudain vaciller et remettre en cause toutes ses certitudes. Elle va s'émanciper. Pas de manière militante. Mais elle va simplement se retrouver. C'est le genre de trajectoire que j'aime.



Car c'est avant tout une étude de personnage. Toutes ces époques sans liens les unes avec les autres composent un être. Ces souvenirs enfouis, ces épisodes radieux ou terribles constituent un destin. Chaque individu est un secret, une énigme irrésolue. Et Pippa, sous ses airs de banalité, sa beauté exemplaire révèle cette vérité-là. Elle passe du rôle qu'elle joue dans la société à l'être de désir et de rêve qu'elle est. Lorsqu'enfin elle va vivre pour elle et ne plus être la fille, l'épouse ou la mère de quelqu'un. Lorsqu'elle sera libérée de tous ses liens. Et c'est là que le film de Rebecca Miller est beau, car elle évoque toutes les prisons, toutes les aliénations dont cette femme se libère, toutes les contingences qu'elle rejette. De la souffrance à l'allégresse.

Ce film est avant tout un voyage intérieur, au coeur des silences de Pippa Lee, de ses tourments, de ses pensées, de tout ce qu'elle cache. Chacun de ceux qu'elle rencontre déclenchera un écho en elle, comme un électrochoc la rappelant à elle-même et à ce qu'elle devrait faire, à un aspect de sa personnalité. Au fond, tous ceux qui la côtoient ne sont qu'une extension d'elle-même. A ce titre, le casting est exceptionnel de sobriété, du vieil intellectuel Alan Arkin à Keanu Reeves, trentenaire inadapté dont va se rapprocher l'héroïne, en passant par l'excentrique photographe Julianne Moore. On croise aussi Winona Rider, décidément trop rare, dans un rôle de femme extrêmement torturé. C'est de la belle interprétation de bout en bout, avec même une révélation (pour moi), Blake Lively, interprétant Pippa lorsqu'elle est une ado complexée puis une droguée en perdition, une artiste sans vocation et une jeune mariée. Son jeu est aussi nuancé que celui de Robin Wright Penn et pourtant, elle traverse des états assez drastiquement opposés, mais sait garder l'unité de son personnage. Un véritable tour de force.


Ce choix de montrer toutes les dimensions d'une existence est une manière rare et raffinée de créer un personnage. Souvent ils ne sont pas aussi fouillés, correspondent à un type bien identifiable. Il faut toute l'élégance et la psychologie de Robin Wright Penn pour l'incarner, toujours avec sensibilité et justesse, même lorsqu'elle s'égare. C'est dans le regard des autres qu'elle existe d'abord. Puis on s'approche de plus en plus. Et le beau tableau se craquèle en même temps que la première impression s'évapore.

Il y a en permanence cette interrogation du temps: celui qui s'est perdu, celui qu'on attend. Toutes ces tranches de vie qu'on a vécues presque par inadvertance, en réagissant, tous ces désordres qui composeront notre biographie. Ces pulsions, ces envies, ces passions, ces déceptions auxquelles on tente de trouver une cohérence pour se définir soi-même, s'approprier une histoire qui nous dépasse. On vit tous dans l'espoir de gagner un moment, un endroit dont on pourrait dire: "ça c'est moi, c'est chez moi". On est tous en quête de cela, de l'amour qui nous apaisera, de l'évènement qui nous fera gagner notre tranquillité, notre équilibre. Même si au fond, rien ne dure et rien n'est définitif ou immuable. Sauf la mort.

Les Vies privées de Pippa Lee énumère sans en avoir l'air bien des vérités profondes. On se croit parfois dans un roman de Philip Roth (peut-être est-ce l'éditeur agonisant mais encore vert, qui rappelle fort l'univers de l'écrivain). Comme devant toute belle oeuvre, il faut se convertir à son ton, à sa narration non linéaire (et rythmée par de magnifiques voix-off -j'adore les voix-off-). Oui ce n'est pas fait pour tout le monde, oui il faut gratter un peu la surface. Comme dans la vie au fond. Car si l'on ne se contentait que des apparences, elle serait bien creuse.

Là, il m'a fallu le voir plusieurs fois ce film pour l'aimer. Pour me laisser atteindre par ce fascinant patchwork qu'est Pippa Lee. Il ne s'agit pas d'une histoire classique. Il s'agit d'allusion, de flashs, qui vous font peu à peu pénétrer dans le mystère d'une femme, dans son intimité. ça, c'est assez rare au cinéma. Joyce Carol Oates ou Henry James ont composé, en littérature, de beaux portraits de femmes. Rebecca Miller également.

Et ce n'est pas rien.

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