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John Lennon de Philip Norman

Après avoir lu le livre de Keith Richards puis celui de Patti Smith avec un enthousiasme qui n'aura pas échappé aux lecteurs assidus de ce blog, j'ai entendu parler de plusieurs ouvrages consacrés à John Lennon. Il est de ces personnages qui font peu ou prou partie de notre vie, qu'on soit adepte des Beatles ou pas. Il est une figure majeure du XXème siècle et de sa culture populaire. Je me souviens de l'album bleu des quatre garçons dans le vent qui tournait périodiquement sur la platine de ma mère dans mon enfance. Pourtant, je les ai toujours trouvé trop "inoffensifs", avec en tête l'image têtue de ces garçons gentillets et bien élevés, avec de beaux sourires et manquant un peu du côté sulfureux que j'ai aimé chez les Doors ou les Rolling Stones. Comme souvent avec les idées reçues, je ne pouvais être plus loin de la vérité.


Gilles Verlant, biographe émérite de Gainsbourg, qui vient d'écrire un livre sur les scarabées, et avec qui j'ai échangé quelques mots, m'a conseillé la somme biographique de Philip Norman pour combler mes lacunes lennoniennes. Je ne voulais pas d'un bouquin qui me décrive un saint, un martyr chantre de la paix, ainsi qu'on l'a imposé dans l'imaginaire collectif. Ce qui m'intéresse, chez lui comme chez n'importe qui, ce sont les failles, les zones d'ombre, alliées aux admirables fulgurances. Bref, connaitre ce mec extraordinaire pour ce qu'il était, même lorsqu'il ne correspond pas forcément à l'imagerie créée autour de lui. J'ai continué aussi par l'excellent Lennon de David Foenkinos, portrait en vue subjective où il imagine John se confiant à un psychanalyste dans ses dernières années. C'est un ouvrage assez admirable en vérité car on croit entendre sa voix. Il s'agit d'une habile compilation de tout ce qu'on sait de lui et de ce qu'il a dit. Mais la somme biographique de Philip Norman étant plus factuelle et dense, c'est elle que j'ai choisi de suivre pour écrire cet article. Un travail qui m'a absolument absorbé, comme à la fac quand il m'arrivait de me plonger totalement dans un sujet...



Le bouquin de Norman est une biographie typiquement anglosaxonne, surdocumentée, bourrée de témoignages de première bourre et remontant jusqu'à la nuit des temps pour aborder son personnage. On commence donc par la vie de son grand père, de son père, de sa mère. On attaque le portrait de très loin, par la généalogie et par la description de cette cité de marins qu'est Liverpool. J'aime prendre mon temps pour m'imprégner d'un contexte. 


Peu à peu John Lennon va apparaître, le 9 octobre 1940... Son enfance est étrange, ses parents se séparent tôt et forment un couple tourmenté. Ses perturbations originelles vont longtemps le hanter (on se souvient de son cri "Mama don't go, daddy come home" dans une chanson déchirante et rageuse "Mother"). Sa mère Julia est une belle femme, volontiers séductrice, et d'une liberté de moeurs inacceptable pour la pudibonderie anglaise de l'époque. Un arrangement va être trouvé pour confier le jeune John à sa tante Mimi qui fera tout pour lui apporter un foyer stable et une bonne éducation. Mais ces premiers temps troublés et la relation orageuse entre ses parents seront une blessure toujours ouverte pour John (et une source d'inspiration). Et Julia, avec qui il avait pu renouer, mourra, renversée par un flic bourré. Une disparition absurde, qui trouvera un peu son écho dans celle de son fils. Lennon se sentira une nouvelle fois abandonné par elle, transformant sa malchance en fureur et en violence (musicale ou physique).


Wild child


Le garçon est turbulent, volontiers insolent, se moque de ses contemporains jusqu'à la cruauté pour masquer une insécurité première. On le voit dessiner sans cesse des caricatures, faire des jeux de mots surréalistes (dont il ne perdra jamais le goût), se nourrir à la source onirique et délirante de Lewis Carroll. C'est une forte tête et pas loin d'être une mauvaise graine. Il est un leader né. Tôt, le gamin va nourrir une fascination totale pour Elvis Presley et pour les premiers temps du Rock n'roll, tempête qui n'atteignait encore qu'à peine les rivages de la vieille Angleterre. Malgré l'incompréhension totale de sa tante, Lennon trouve là son catalyseur et va très vite fonder son premier groupe, les Quarrymen. Il se heurte à l'incompréhension du public local. Pourtant, la foi du jeune John en sa destinée est inébranlable, hallucinante. Le groupe va évoluer bientôt, s'enrichir notamment du jeune Paul McCartney, qui apprendra inlassablement des accords de guitare auprès de John, avant qu'ils ne composent ensemble.


Mais l'ascension des Beatles est loin d'être spectaculaire, ils jouent devant des publics hostiles et leurs concerts sont souvent mouvementés. La concurrence est rude entre les jeunes groupes d'alors et la bande à Lennon, arborant mines boudeuses, jeans, blousons noirs et jeu de scène déchainé, n'a rien de consensuel. On est dans les années 50 et absolument rien n'annonce ce qui va suivre, sinon que John Lennon est un marginal, suffisamment charismatique pour entrainer ses accolytes dans ses turpitudes, y compris son camarade à l'école d'art, Stuart Stutcliffe (dont la destinée est brillamment évoquée dans le film Backbeat). Ce dernier était pourtant promis à un grand avenir de peintre, mais se laisse persuader de suivre l'impétueux -imprévisible, dangereux, lunatique et charmeur- Lennon. Pourtant, il ne sait pas jouer de la basse mais son allure à la James Dean ajoute une touche de rébellion glamour à la formation...






Ils décrochent un contrat improbable pour jouer dans une boite de Hambourg, au coeur des bas-fonds où règnent les gangsters, les putes, les travelos, les stripteaseuses et une faune pas très recommandable. Dans ce contexte rude et dans des conditions plus que spartiates, les jeunes gens font leur apprentissage (de sexe, de drogue et de rock n'roll). A peine sortis de l'enfance (George Harrison n'est pas majeur), c'est là que les Beatles prennent leurs sources, rodent leurs premières chansons. Ils dorment ensemble dans ce qui s'apparente plus à une cellule qu'à une chambre, baisent les uns à côté des autres et fréquentent des milieux interlopes. Lennon quant à lui s'avère extrêmement proche par moments d'un Jim Morrison dans ses provocations, et le groupe préfigure dans sa rage et sa conviction ce que sera le rock futur, dans sa forme la plus intransigeante.


Et si les vrais Rolling Stones étaient les Beatles? La question s'est imposée à moi à la découverte de ces premiers temps. Mick Jagger a d'ailleurs lui-même reconnu qu'ils avaient été les grands défricheurs, les premiers à atteindre la gloire internationale. Mais à quel prix? On sent chez Lennon une profonde volonté de rupture avec le monde ancien dont il est las. On sent à ces débuts qu'il est habité par une fureur, une colère qu'il parvient à exprimer dans sa musique. On sent qu'il n'est pas très équilibré, toujours prêt à provoquer quelque bagarre et à choquer le bourgeois. Il est davantage dans le conflit des générations plutôt que dans la conciliation, l'image rassurante et malicieuse de ces glorieux Beatles. Il dira lui-même qu'il s'est déculotté pour décrocher la gloire, n'acceptant qu'à contre coeur les honneurs et les médailles dont on les a couverts. Ce n'est pas de là qu'il venait, ce n'est pas ce qu'il visait.


Peut-être même n'a t'on jamais véritablement connu ce groupe dans son intention originelle, son énergie et sa rage et n'a t'on assisté qu'à un phénomène qui a pris des proportions absurdes (les hurlements des fillettes en rut couvrant les chansons qu'elles adoraient pourtant). J'aimerais qu'il y ait un témoignage de ce groupe brut de décoffrage, dont les membres sautaient dans tous les sens et se roulaient par terre (à l'exception notable de Stu, qui tournait le dos au public pour masquer son jeu de basse plus que médiocre). Ce moment là m'a véritablement fasciné car on découvre un Lennon, et un groupe, dont on ne soupçonnait tout simplement pas l'existence. Incontrôlable, dangereux, irrespectueux, venu des entrailles d'une ville ouvrière.


Car si Yoko Ono n'a pas autorisé cette biographie, la raison est peut-être toute simple: le portrait du mythe Lennon est absolument sans complaisance. Il est décrit dans sa jeunesse comme une mauvaise herbe (au sens de Brassens), un mauvais garçon qui, occasionnellement, était tout bonnement détestable. Son humour est si dévastateur qu'il confine parfois au sadisme et à la méchanceté, même aux dépens des gens qu'il aime. Il est égocentrique, prétentieux avant même d'être célèbre, ce qui fait trembler à la lecture quand on connait la gloire hallucinante qu'il a pu connaitre. 


La Beatlemania


Même pour récolter les lauriers qu'il convoite plus que tout autre, on sent qu'il ne se laissera pas facilement dompter. Lorsqu'il parle de la gloire des Beatles, il ne semble parler que d'une prison ou d'un malentendu. D'une compromission et d'un peu de son âme qu'il a vendue au diable. Ils se sont livrés aux excès et à la débauche comme les autres grandes rock stars après eux. Mais ils devaient jouer aux "bons garçons", pour ne pas effrayer les parents de la jeunesse qui les adulaient. Un rôle aussi absurde que celui tenu par les Stones dont on célébrait le côté "infréquentable" (alors qu'à bien des égards, ils étaient bien plus sages).


Ce que j'ai eu tendance à oublier, tant les Beatles font maintenant partie du décor, c'est qu'ils étaient les premiers de leur sorte. Ils ont eu à assumer une renommée et une hystérie autour d'eux difficilement imaginables. J'ai longtemps méprisé ces mecs qui souriaient, chantaient des paroles insipides, étaient tout mignons. A ma surprise, John Lennon aussi. Il a renâclé à enfiler cette panoplie, cette consigne de ne pas trop bouger sur scène, de ne pas faire de vagues, de ne pas s'exprimer sur les grands sujets de société (d'où ses éclats plus tard). Il avait conscience de la supercherie. 






Les temps héroïques où Elvis faisait trembler l'establishment étaient déjà loin. Le roi avait été vaincu par le service militaire et vivait reclus dans sa gloire déjà momifiée lorsque les Beatles le rencontrèrent (dix ans à peine après son apogée). Ils croisèrent Dylan qui les initia à la marijuana. On a droit aussi à l'inventaire exaustif des liaisons extraconjugales de Lennon, de son mariage étrange avec sa première femme Cynthia.


Il y a toujours quelque chose de malsain à se plonger dans ces grandes biographies. Philip Norman nous entraîne dans de tels détails que l'on échappe pas à ce genre d'inventaire. Cela provoque immanquablement le malaise. Parce que je ne peux m'empêcher de me dire que si on fouillait dans la mienne de vie sentimentale, ou dans celle de n'importe qui, on en sortirait pas mal d'épisodes pas reluisants. Avec la célébrité, tout est décuplé. Et le moindre mot, la moindre action prend une ampleur incroyable, résonne dans la postérité. J'ai beaucoup de mal avec ça... Comme quand on détaille les attributs liés à la fortune, les Rolls bourrées de gadgets, les chauffeurs, les demeures immenses pour ces musiciens devenus absurdement millionnaires. J'ai beaucoup de mal à appréhender l'ambition et la mégalomanie, à leur trouver un caractère admirable.


Il est frappant, dans le cas de Lennon, de voir à quel point son ambition était immense et précoce, même quand personne n'y croyait. A quel point c'est son charisme qui les a tous emportés au sommet. Arrivé au but vers lequel il tendait, il n'a trouvé rien d'autre que de la frustration. C'est comme un pacte faustien. On retrouve d'ailleurs souvent ce désenchantement comme dans les mémoires de Marlon Brando, Les chansons que m'apprenait ma mère. Une sorte de détestation et de reniement de ce qu'ils ont d'abord voulu... Lennon a chanté d'ailleurs "I don't believe in Beatles", alors qu'il en était le fondateur. Paradoxe sublime.


A mon habitude et n'étant pas un beatlemaniaque pratiquant, il m'a fallu écouter tous les disques au fur et à mesure de ma lecture. Si j'ai encore beaucoup de mal avec les débuts des "fab four" et leurs premiers albums (que je trouvais vieillots avant de découvrir le merveilleux boulot de remasterisation de leur intégrale en 2009, où on a l'impression que tout est dépoussiéré), tout change à partir de Rubber soul et du milieu des années 60. Avant les Beatles étaient seuls au sommet et le tandem brillant de compositeurs Lennon-McCartney n'avait pas à souffrir de la concurrence. Lennon gardait ses délires poétiques pour ses bouquins comme En flagrant délire. Mais avec les sixties et la jeunesse qu'ils ont contribué à libérer, la musique allait sortir des sentiers battus et forcer le duo à se transcender. Ils le doivent à l'émulation créée par des Rolling stones en pleine ascension et Dylan passant à l'électricité (avec la maestria que l'on sait). Dès lors les albums beatlesiens se permettent des audaces que l'on ne soupçonnait pas. Revolver d'abord, puis Sergent Pepper, l'album blanc et enfin Abbey road (leur apothéose selon moi). Lennon et Georges Harrison découvrent les paradis artificiels et cela s'entend... John a expérimenté les trips à l'acide de manière assez poussée, l'entrainant dans des compositions alambiquées et assez bluffantes, ainsi qu'une forme d'introspection jusqu'alors absente des chansons de son groupe.






Peu à peu les inspirations évoluent, Paul et John apposent leur inimitable patte et composent des classiques tels que "Eleanor Rigby", "Yellow Submarine", "A day in the life" ou "Lucy in the sky with diamonds" (initiales L.S.D). Et ils transportent la pop music a un niveau d'avant-garde et d'expérimentations insoupçonnées, ce qu'on doit à l'audace aventureuse de Lennon (et sa rebellion de plus en plus affirmée), et la grande science musicale de McCartney (jouant de tous les instruments et étudiant la musique classique la plus pointue). C'est là que le livre prend tout son intérêt, en plus d'éclairer la nature complexe de son personnage principal. Car ce groupe, commençant par son rock n'roll basique au fond de la "Cavern" de Liverpool, prend une envergure et une profondeur assez impressionnantes (dans les paroles comme en musique). Et on sent surtout l'alchimie fondamentale de Paul et John dans leur manière d'écrire, chacun enrichissant de nuances particulières les compositions de l'autre.


Les Beatles ont profité du tourbillon de l'époque et de ses excès, de son incroyable vitalité, de son inventivité permanente. Lennon s'y est plongé intensément, passant des drogues à la méditation transcendantale. On sent chez cet homme une volonté de trouver quelque chose qui mettrait fin à son malaise, une manière de vivre qui lui apporterait sa sérénité. On sent aussi qu'il veut rompre avec l'image "gentillette" qui a fait sa gloire. Il est comme aux premiers temps, cet artiste qui cherche un catalyseur, quelque chose de profond à exprimer. Il se cherche un combat, quelque chose qu'il veut traduire dans sa musique, mais le groupe lui impose un carcan dont il s'accomodera de plus en plus mal. 


On a souvent accusé Yoko Ono de la séparation des Beatles, mais chez Lennon, il y a depuis longtemps cette volonté de ruer dans les brancards (notamment lorsqu'il joua devant la reine et s'adressa au public: "ceux aux places pas chères, tapez des mains, les autres, secouez vos bijoux"). Il est radical par nature, on sent qu'il peut s'immerger dans un courant, en devenir un ardent disciple et activiste (que ça soit sur le LSD, la méditation, et toutes les contestations dont il se fera l'écho un peu plus tard). Il fait tout à fond et n'écoute que sa nature, son élan.


Give Peace a chance


John n'a pas de frein et ne fait rien à moitié. Cela le mène à quelques dérapages plus ou moins contrôlés (comme sa fameuse sortie comparant la gloire du Christ à celle des Beatles, qui fut un scandale retentissant). Lennon a voulu exister par lui-même et ne pas se laisser enfermer dans ce groupe au succès tentaculaire. Yoko et son "non-art" a été le déclencheur et l'a ramené à son ancienne passion. Il a connu avec elle la même complicité que celle qu'il avait avec Stu... Et peu à peu il s'est éloigné de ses acolytes.






C'est un peu comme s'il était sorti de sa bulle et se confrontait pour la première fois depuis longtemps au monde et l'affrontait seul (sans le rempart des Beatles), et cet univers là était dur. Poussant son rôle et ses engagements aux frontières du ridicule (le fameux "bed in", protestant contre la guerre, pour l'amour et les cheveux), Lennon a conscience d'être épié de toutes parts et veut mettre sa notoriété, son exposition immense au service de quelque chose qui ait du sens. Il a la présomption, la naïveté, l'utopie, la mégalomanie de ceux qui veulent changer le monde. S'il a tellement agacé, si on l'a tellement moqué pour ses prises de positions tapageuses (et il faut le reconnaitre, un brin désordonnées (un jour pour la méditation transcendantale, l'autre pour le black power ou encore pour la thérapie du cri primal), c'est qu'il est, le premier, sorti de son rôle et de l'image convenue qu'on lui avait accolée un peu vite et à contre-sens.


Une rock star n'est pas sérieuse, ou pas considérée comme telle à cette époque. Et John, agitateur depuis toujours (y compris au sein des Beatles), a des ambitions démesurées, qui dépassent de très loin la musique. Il devient un symbole, positif et négatif (homme de contraste, toujours), emporté, passionné, toujours en quête d'un absolu, d'une révolution ("well you know, we all want to change the world...")... Peu à peu, il affirme ses agacements, renvoyant sa médaille à la Reine, et s'inscrivant durablement dans le collimateur du FBI. Il devient une cible, notamment à cause de ces déclarations toujours abruptes et franches en interview, souvent inconséquentes aussi (notamment sur le communisme quand on connait la paranoïa américaine à ce sujet...) et surtout à propos du Vietnam. Son combat pour "déclarer la paix" était loin d'être sans danger à l'époque.


Lennon voulait être quelque chose de plus, emporté par sa volonté de trouver un sens à sa vie, toujours en proie également à de sombres démons, une rage qui se cherchait un exutoire depuis très longtemps. Il s'agit de devenir John Lennon, personnage beaucoup plus chaotique que ce que laissait deviner l'innocence et l'optimisme de son groupe. 






Occasionnellement, il a pu se prendre pour John Lennon, le "working class hero" avec un aplomb et un sérieux, un manque de recul assez glaçants, surtout quand on connait la fin de l'histoire. Car Lennon est provocateur et pas toujours dans le bon sens du terme, il aime semer le désordre et observer la réaction. Un peu comme une oeuvre d'art contemporain. Et bien peu pouvaient le stopper dans ses emportements, ses passions exclusives.


Gimme some truth


Sa production en solo ressemble donc à une longue introspection, au coeur de sa vérité, de ses convictions, de son passé, de son histoire, de son amour fou (pour Yoko) et de ses névroses. Il est beaucoup plus grave qu'aux temps surréalistes (et psychédéliques) de Sergent Pepper. Ainsi qu'il le chante dans "God", le rêve est fini, et il n'est plus que John. Il y a là de l'amertume, de la désillusion, la gueule de bois d'après l'insouciance des sixties. Pourtant Lennon portera plus haut qu'aucun autre chanteur les couleurs de l'utopie, avec ce chef d'oeuvre définitif qu'est "Imagine". Et il oscille sans cesse entre ses grands rêves et ses grandes colères. Artiste de sentiments exacerbés, écorché vif à l'occasion, sans nuances. Dans des chansons comme "Gimme some truth", il évoque son exaspération pour les faux semblants, d'une voix rageuse (celle qui était déjà la sienne sur "Revolution"). Et puis une grande douceur dans "Women", et toujours la douleur première et assourdissante de "Mother"...


L'oeuvre de Lennon est subjective à l'extrême, venue du plus profond de son intimité. Comme si tout ce qu'il ressentait devait s'exprimer, que ça soit dans ses chansons ou dans les happenings artistiques qu'il organisait avec Yoko. Une espèce d'urgence à sortir tout ce qu'il avait dans les tripes, à se livrer totalement. Et il a quelque chose de grand jusque dans ses maladresses. Je trouve que le bouquin de Norman, hyper complet et documenté, n'insiste pas assez sur le coté lumineux du bonhomme, alors qu'il détaille pas mal de ses cotés sombres. Mais c'est un peu une alliance de contraires ce mec, et c'est ce qui le rend fascinant. En relatant des anecdotes pas toujours reluisantes, Philippe Norman insiste sur le côté humain et occasionnellement "sale type" de Lennon, et on a un peu tendance à garder cette impression mitigée à la lecture. Lui-même répétait d'ailleurs souvent qu'il n'était qu'humain et plein de failles, rechignant sans cesse à être le prophète de quiconque.





Il y a une belle scène dans le documentaire Imagine John Lennon : quand il rencontre un mec un peu paumé, un jeune gars loqueteux hirsute et famélique qui squattait son jardin. Et ce type, manifestement pas tout à fait net, dit à Lennon qu'il voulait le rencontrer pour avoir "la réponse". "La réponse à quoi?" lui demande un John éberlué, "Tu crois vraiment que je pensais à toi en écrivant cette chanson?". Le garçon en face de lui bredouille. Puis Lennon tente de faire entendre raison à l'intrus en se présentant juste comme un type qui écrit des chansons sans plus ("heureux d'avoir bien chié le matin ou d'aimer Yoko", telles sont ses inspirations premières). On sent qu'il est touché par ce jeune homme, responsable de lui en un sens. Et il conclut leur échange en lui disant un peu brusquement "Eh, tu as faim?", l'autre répond "Oui", "Préparons lui quelque chose à manger". Lennon ramenait tout à hauteur d'homme et semblait honnir la "légende" ou le "mythe" dans lequel il ne se laisserait pas enfermer. C'est en cela qu'il est fascinant.


En écoutant la musique de John, c'est cet autre aspect de sa personnalité qui est frappant. Le biographe a voulu que son portrait soit complet et objectif, insistant sur ce qu'on connait moins du fondateur des Beatles. Mais, ce que je garde de Lennon, c'est cette innocence, cette manière d'être excessif et à fond dans tout ce qu'il faisait, parfois injuste certes, même ingrat, mais rarement malhonnête. Il y a une intégrité que même les épisodes les plus discutables n'atteignent pas. Alors on aime connaitre Lennon de manière approfondie, avec tous ces détails, mais la musique est là... Et d'un coup ce qu'on sait de l'homme s'efface devant ses mélodies parfaites (avec et sans les Beatles).


Et puis il y a cette fin tragique et absurde, alors qu'il avait enfin trouvé la sérénité dans le Dakota Building de New York, en bordure de Central Park. Il y élevait son fils Sean, s'était enfin éloigné du chaos de l'univers du Rock n'roll et de ses excès. Cet aspect avait trouvé son paroxysme pendant le fameux "Lost week end". C'est une séparation d'avec Yoko qui dura 14 mois où il s'adonna à une sexualité débridée, et à toutes sortes d'ivresses, comme un ado déchainé. 


Puis vint l'âge adulte, et la naissance de son second fils, Sean pour qui il voulait être présent, comme pour gagner sa rédemption. Il gardait en lui la blessure d'avoir été abandonné par ses parents dans son enfance et d'avoir raté celle de Julian, né de son premier mariage alors qu'il était accaparé par la beatlemania. Enfin, John se posait et faisait la paix avec bien des démons. Il sortit de sa retraite pour écrire un nouvel album, à l'orée des années 80, l'excellent Double Fantasy.



Etrangement, et d'une manière absurde, c'est en ces temps apaisés où Lennon n'est plus une cible, où il a enfin trouvé son équilibre et sa sérenité, qu'il sera assassiné. On l'aurait compris pendant l'hystérie qu'a déchainé la Beatlemania. Ou encore lors de son long combat pour obtenir sa carte verte, processus rendu impossible par ses engagements radicaux pour la paix et contre la guerre du Vietnam. Pendant ce combat, ses adversaires s'appelaient Richard Nixon et J.Edgar Hoover (ainsi qu'on le voit dans l'excellent documentaire Les USA contre John Lennon). Ces sinistres personnages songeaient à l'empêcher de nuire (litote dangereuse dans leur bouche), en leader d'opinion nuisible.

I read the news today...oh boy.

Ce ne fut qu'un déséquilibré, Marc Chapman, un paranoïaque qui avait concentré toute sa haine sur John Lennon, qui scella son sort... Son exécration semble d'autant plus incongrue que le chanteur prônait l'amour et la paix, en digne porte-parole de son temps. On pourrait penser à bien d'autres que l'on pourrait détester de manière un peu plus compréhensible. Et puis, autre fixation inexplicable, l'obsession de ce dingue pour L'Attrape coeur de J.D Salinger, et son identification totale avec le héros du roman. Le problème c'est que depuis, ce livre est assombri par la mort de l'ancien Beatles, alors que c'est un tableau admirable, juste et tendre de l'adolescence et de ses rêves d'absolu. Du coup, ce paumé un peu glauque a assassiné deux mythes: Lennon, bien évidemment, mais aussi ce merveilleux bouquin, sorte de victime collatérale. 

Une terrible photo: John Lennon signant un autographe à son meurtrier

Et John Lennon, pour son malheur, se faisait un devoir d'avoir un mot aimable pour chacun de ceux qui faisaient le pied de grue devant le Dakota building... Je crois que je ne comprendrai jamais ces chasseurs d'autographes... que croient-ils emporter de leur idole? N'ont-il pas conscience de l'agresser ou de l'importuner dans une sphère intime où ils n'ont rien à foutre? Je ne comprends pas, ni ne partage cette obsession de la célébrité. Quand il m'est arrivé de croiser un glorieux, je me faisais un devoir de ne pas le regarder. Quand j'ai dû en interviewer, je n'ai rien vu de plus surhumain chez eux que chez n'importe qui. Vraiment, je ne ressens rien à les rencontrer en chair et en os. Pas plus qu'à croiser quiconque (c'en est même déconcertant). On m'a parfois dit "pourquoi n'as tu pas pris une photo?", parce que je trouve ça assez pathétique et parce que ça ne me traversait franchement pas l'esprit. Assurément, je n'aurais pas tué John Lennon. Ni même attendu des heures devant chez lui pour obtenir sa signature. Fin de la parenthèse.

Chapman a attendu lui. Des jours. John a signé une première fois son exemplaire de Double Fantasy, inscrivant étrangement la date au dessus de son autographe. Celle de sa mort. Et devant la politesse de celui qu'il voulait supprimer, Chapman s'est ravisé. Ce simple "C'est tout ce que tu veux?" que lui a dit Lennon a ajourné la fatalité. Jusqu'au soir. Ou dans l'ombre du porche, cinq coups de feu ont retenti. Et John est tombé. On a beau connaitre le déroulement de la scène, on espère qu'un contretemps surviendra. C'est une tragédie absurde. Dont l'instrument est aussi abject, que prosaïque : un visage dans la foule, l'un de ces fans dont il a détesté les hurlements et qui causa finalement sa perte. Ironie tragique s'il en est...

C'était le 8 décembre 1980. On songe à la cacophonie d'instruments, ce crescendo désordonné qui ponctuait "A day in the life", l'un des sommets de composition de Lennon-McCartney, et la note grave et abrupte de piano qui conclut la chanson comme une chute au ralenti. On aurait pu aussi murmurer "I read the news today, oh boy...". 

Bizarrement, la mort de Lennon est l'un de mes premiers souvenirs, pas que je me souvienne précisément de la nouvelle, mais surtout de la façon dont on en parlait souvent quand j'étais gosse. Il en est venu à représenter mon enfance et ma mère. Et aussi l'un de ces moments terribles, qui marquent la conscience collective.


Chacun semble se souvenir du moment où il était quand il a appris la nouvelle. Et j'aurais pu être facilement de cette foule éplorée et spontanée qui s'est amassée à Central park (et qui faisait peur au petit Sean). Parce que ce n'était plus un homme qu'on pleurait, mais ce qu'il avait représenté pour chacun, l'éveil au rock n roll dans tous les foyers, le parolier surréaliste, le hippie pacifiste aux engagements absolus et courageux (ou absurdes, selon qui en parle), enfin cet homme au foyer apaisé... Chacun voyait sa propre vie défiler ce jour là, je pense. Avec l'étrange prémonition que les illusions et les utopies des années 60-70 trouvaient ici leur martyr et leur point final. Dans le flingue du négligeable Chapman, il y avait tout ça.

"The dream is over"...

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