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Black Swan

Parfois, pas souvent, peut-être une fois par an, même quand on se tient au courant des choses du cinéma de manière assidue, il arrive qu'un film vous mette K.O. Il y eu récemment There will be blood de Paul Thomas Anderson, Two Lovers de James Gray et The Wrestler de Darren Aronofsky. De ces moments où quand la lumière se rallume, il vous faut un petit moment avant de reprendre vos esprits. Secoué et bourdonnant d'émotions, vous ressortez du ciné comme en état de choc, un peu hébété, à vous demander ce qui vient d'arriver. Et surtout pourquoi ça vous a fait cet effet-là. Le même Aronofsky a réalisé Black Swan, dont j'avais entendu le plus grand bien depuis un moment et sur lequel je tentais de ne pas trop en savoir avant de le voir. Il s'avère que toutes les louanges étaient justifiées.



Le générique est déjà porteur de promesses. Natalie Portman danse dans un rayon de lumière, tourmentée par un sorcier ténébreux qui tourne autour de ce cygne blanc et magnifique. La caméra capture admirablement son corps, sa fièvre et ses tourments dès les premières secondes. La musique fait le reste (Tchaikovsky comme B.O, on peut tomber plus mal). Ce qu'il y a de saisissant, c'est cette manière totale et suggestive d'approcher le personnage, de poser les enjeux du film (physiques et psychologiques), rien que par ce fascinant pas de deux. Le tour de force d'Aronofsky s'annonce, par une caméra qui ne lachera jamais son héroïne, et qui vous précipitera au plus profond d'elle-même. On est au plus proche, comme on l'était de Mickey Rourke dans The Wrestler. L'identification est totale, d'entrée, sans barrière et sans artifices. On frissonne à chaque mouvement. On espère que cela durera tout le film. On sera comblé au delà de toute espérance.

Le problème du cinéma quand il aborde la danse est d'en faire bien souvent le thème central du récit. Le résultat est souvent assez beau mais sans supplément d'âme. L'histoire de Black Swan est fondée sur la duplicité qu'évoque "Le Lac des cygnes" (entre le cygne blanc et le cygne noir), et la difficulté pour la jeune Nina d'interpréter la Reine des cygnes. Elle veut s'y investir totalement, pour l'incarner le plus parfaitement possible. A partir de là, c'est un voyage intérieur, au coeur de ses pulsions, de ses angoisses et de ses souffrances. A la vérité, la plongée dans son univers intime est oppressante, éprouvante... Sans qu'on sache d'abord pourquoi.

L'évolution du récit est fascinante. L'image est d'abord réaliste, granuleuse, on se concentre sur la douleur et le dévouement qu'implique le fait d'être danseur. C'est brut et presque documentaire, on voit les blessures et les contorsions des corps, les rivalités qui règnent au sein d'une compagnie et l'adversité que doit affronter la frêle Nina. Pourtant, imperceptiblement, cela prend un caractère métaphorique et hitchcockien. Le coeur du film, c'est l'angoisse et l'insécurité qu'exprime la brillante Natalie Portman en permanence. Pas de grands effets spéciaux ici, et assez peu de moyens, une grammaire de cinéma qui n'a rien d'alambiqué. Mais une mise en scène des corps qui prend vite un caractère spirituel, symbolique. Le trac monte, celui des auditions, celui de la difficulté du rôle, la pression imposée par un metteur en scène manipulateur (même si c'est presque un pléonasme), au point de devenir vampirique. Car ceci est, n'en doutez-pas, un thriller. Mais il fonctionne avant tout grâce à ce qu'on y projette, nos angoisses premières, plutôt que par ce qu'on voit.



Le dédoublement est un thème classique. Il est même assez casse-gueule quand on y songe (on a de glorieux précédents: du Horla de Maupassant au Gollum de Tolkien). Comme c'est souvent le cas en art, on a le sentiment que tout a déjà été fait. Certes, mais rarement on a été absorbé à ce point, aspiré même, par les forces qui tourmentent cette danseuse. On la voit, toujours un peu éperdue, toujours sur le point de basculer. Et cela distille un certain malaise, une émotion à vif qu'il est assez rare d'éprouver en tant que spectateur... J'ai déjà assisté à un ballet et je me suis trouvé devant une telle perfection que j'avais peur sans cesse du faux pas, de la chute, de tout ce qui briserait la fragile illusion de ce spectacle irréel. Et c'est très exactement ce que j'ai ressenti tout au long de ce film. L'impression d'être fébrile, haletant, au fond de la salle à gauche pour que personne ne me voit sursauter quand la belle Nina est plongée dans une réalité de plus en plus inquiétante. Non content d'immerger dans l'univers de la danse (on a réellement la sensation de frôler les danseurs), Aronofsky parvient à en capter l'essence.

Je dois en dire davantage de Natalie Portman... Impressionnante. Elle est fine et fragile ainsi que son rôle l'exige et exécute elle-même ses scènes de danse, toujours filmée de très près, une caméra à l'épaule qui donne à ce chef d'oeuvre (oui, le mot est lâché), une dimension charnelle, sensuelle et douloureuse, à fleur de peau. On guette chacune de ses réactions, on la voit s'enfoncer peu à peu dans une sorte de schizophrénie, totalement investie et envahie par ce ballet qui en vient à modifier sa perception de la réalité. Car pour atteindre la perfection, une danseuse étoile doit contraindre et déformer son corps, s'astreindre à la douleur pour avoir la grâce qu'exige chacun de ses pas. Aronofsky choisit d'étendre ces contraintes et cet entrainement draconien à son âme même.

Il faut se rappeler de Requiem for a dream, descente aux enfers de la drogue qui détraquait également la réalité. Ici on n'est pas si loin de ça. C'est un crescendo. D'abord des signes inquiétants: l'irritation sur la peau de Portman, ses tendances à l'automutilation, Winona Ryder en danseuse jadis brillante mais vieillissante, la relation trouble de l'héroïne avec sa concurente, la sombre -et très sexy- Mila Kunis. Le personnage du chorégraphe est équivoque également. Vincent Cassel qui l'interprète en fait un homme totalement abusif: il veut s'insinuer dans l'intimité de sa danseuse, la gouverner et la contraindre, la violenter presque pour qu'elle corresponde à sa vision. Tout cela renvoie à une réalité assez courante. On connait  le pouvoir et la domination sadique dont sont capables certains créateurs envers leur muse.



Mais dans le regard perdu de Natalie Portman, les repères ordinaires s'effacent pour laisser place à autre chose, une hantise et un trac qui l'entrainent aux frontières de la folie, dans des épisodes d'hallucinations sensuelles, fantasmatiques, paranoïaques et sanglantes. Et cela aboutit au surréalisme, celui du ballet, du rôle, de la musique, de Tchaikovsky, alors qu'on partait du réalisme le plus pur. Et on se demande par quel miracle on s'est laissés entrainer si loin. Nous qui sommes tant blasés et croyons avoir déjà tout vu. De la réalité à un cauchemar horrifique. Comme si l'égarement de Nina devenait aussi celui de son spectateur.

Ce dérèglement des sens et de la perception connait assez peu d'équivalent. Je ne me suis senti ensorcelé par une histoire de cette façon que devant le Persona de Bergman. Une même progression vers la folie, une voyage au coeur d'une intériorité qui se perd, qui se confond avec une autre. Ici, c'est une variation fascinante sur le thème: comment incarner un personnage -entendez "le faire entrer jusque dans sa chair"-? C'est un film de vampires aussi, car Portman est littéralement submergée par ce sombre cygne que son innocence ne la destinait pas à jouer. Film d'horreur, demandez vous? Sans doute. Ici, elle est longtemps métaphysique. Et puis il y a la dimension sexuelle du mal, cette séduction que l'héroïne doit explorer pour saisir toutes les nuances de son rôle. Elle est l'être diaphane et maitrisé qui doit découvrir le frisson, le désir, le sang et la mort (l'Eros et le Thanatos). C'est un véritable parcours initiatique. A chaque étape, le spectateur ressent ce qu'elle traverse. Voir à travers le miroir, le traverser, le briser, percer son mystère. Les miroirs sont omniprésents dans chaque séquence. Les reflets se renvoient à eux-mêmes comme des impasses, puis finissent par nous scruter. C'est elle qu'elle doit découvrir, sa part d'ombre pour la faire rejaillir sur son personnage.



Comme The Wrestler, ce long-métrage est finalement un film qui, en plus de sa maitrise formelle, est centré sur son personnage principal. On peut aussi le voir comme une réflexion sur l'art dramatique. Ce qu'il faut pour avoir la carrure d'un grand rôle, la dose de vécu qu'il faut y injecter. On ne lâche jamais Natalie Portman, tout se passe à travers son regard et sa sensibilité. Très vite, c'est troublant. On ne fait plus la différence entre l'objectif et le subjectif, entre ce qu'elle voit et ce qu'elle éprouve. Alors on est tendus avec elle, on la suit jusque dans les dernières extrémités. Il y a l'effort aussi, presque surhumain, les muscles éprouvés, les blessures... Et toujours ce regard immense de la douce Natalie, amaigrie, affutée, qui lui donne parfois l'allure maladive de ces fragiles étoiles, presque des silhouettes d'un autre monde. Elle est au supplice. Elle fait un véritable chemin de croix pour interpréter son cygne noir. Hypnotisés et parfois même pétrifiés d'horreur pour elle, nous la suivons, dans une rare correspondance.

Il y aurait tant à dire tant ce film est d'exception, multiple, poétique, effrayant de beauté, oppressant, éprouvant... Le grand art apparait toujours inépuisable. Exigeant certes, douloureux même parfois, mais jamais on avait filmé de ballet aussi beau, d'une manière aussi viscérale. Et rarement une actrice aura eu un personnage aussi fort pour faire valoir son talent. Evidemment, dire que j'ai aimé, c'est très réducteur. ça m'a bouleversé, tourneboulé, troublé, dérangé, questionné, enthousiasmé, effrayé... C'était palpitant et vénéneux comme un fruit défendu... ça m'a inspiré tant de choses qu'il me faudrait le revoir encore pas mal de fois pour mettre un nom sur chacune de mes sensations.

Voilà un grand film.

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