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Le Discours d'un roi

A l'occasion d'un échange entre cinéphiles avertis et alors que je défendais corps et âme L'Etrange histoire de Benjamin Button (au point que je devrais toucher un pourcentage), mon interlocuteur me dit: "Nico, tu aimes les films à Oscars". Devant cette vérité définitive, je m'inclinais donc et m'incline encore, ce qui est fort à propos vu le sujet de cet article. Il m'aurait dit "films à Césars", je lui aurais sans doute foutu mon poing sur la gueule (oui je suis sanguin, surtout hypothétiquement)... mais là, il avait raison. Parce que l'académie hollywoodienne a souvent fort bon goût, même si elle est, comme son nom l'indique, académique. Et cette tradition de récompenser des bons récits, portés par de grands acteurs, qui transportent et n'endorment pas leur spectateur est tout ce qu'il y a de plus noble. Donc oui, le Discours d'un roi est un "film à oscars" et non, dans ma bouche ça n'a rien de péjoratif.



J'allais donc au multiplex du coin avec un certain plaisir, quoiqu'échaudé par quelques déceptions récentes (le dernier Clint Eastwood notamment, j'aime cet homme d'amour, mais son Au-Delà était mauvais... Sofia Coppola, que j'aime aussi, m'a aussi un peu déçu avec son dernier opus en date, Somewhere). Je pris fébrilement mon billet, en me disant que bon il pleuvait, qu'on était au coeur de l'hiver et que je n'avais rien d'autre à faire (si ce n'est écrire un roman fleuve, apprendre la guitare, épouser Penelope Cruz et fonder une famille). Je pénétrais donc dans la salle obscure vierge de toute préoccupation, à l'heure où les retraités viennent promener leur dentier devant le grand écran blanc. Je priais pour ne pas tomber sur un voisin abruti qui consulterait son téléphone en quête d'un miracle en forme de texto toutes les cinq minutes. Bande-annonces sans grand intérêt (dont celle assez pitoyable de Jack Black dans les Voyages de Gulliver et d'autres sur le mode "viens voir ma daube, elle est en 3D"), pubs (bon dieu, que je déteste ça). Puis on attend que la lumière s'éteigne et que le spectacle commence. Je balaie l'auditoire du regard. Penelope n'est pas venue.

Ah... l'Angleterre. De ma vie antérieure de portraitiste de grandes figures du cinéma, j'ai gardé une tendresse particulière pour les acteurs anglais. A chaque fois que je devais relater le parcours d'un sujet de sa Majesté, j'avais quelques surprises parfois très étonnantes. Tilda Swinton descend par exemple d'une très ancienne famille britannique, dont certaines branches remontent à Guillaume le Conquérant, si je me souviens bien (ma mémoire en forme de passoire a commencé sa sombre entreprise d'oublis involontaires). De même pour Helena Bonham Carter, qui joue la Reine dans le film, et qui est, ce me semble, d'un lignage aristocratique. A chaque fois que je m'aventurais outre-manche, me venait une vocation héraldique, goût qui m'a fort surpris. Mais de manière moins anecdotique, la Grande Bretagne est une très grande culture de théâtre, où les acteurs reçoivent une formation très poussée et très solide (une tradition de comédiens brillants, de Laurence Olivier à Kenneth Branagh ou Daniel Day Lewis). Godard a dit dans son Histoire(s) du cinéma une énormité: "les Anglais ont fait ce qu'ils ont toujours fait en matière de cinéma: rien". Le saint Suisse a encore dit une connerie, mais d'une manière si affirmative qu'on est tenus d'applaudir... mais je m'égare. Où j'en étais? qui suis-je? Suis-je encore de ce monde?

Ah oui les anglais, la couronne tout ça... L'histoire est classique: Une fin de règne, celle de George V (5 pas "v") et le problème de sa succession. Il a deux fils: l'un est charmeur et viveur, a un goût prononcé pour les femmes mariées (Guy Pearce, vu dans L.A confidential, étonnant et juste), l'autre est moralement exempt de tout reproche, mais affublé d'un bégaiement qui le rend taciturne (Colin Firth, exemplaire, on y reviendra). Bref la succession s'annonce pour le moins problématique, surtout en ces funestes années 30 où l'Europe est au bord du gouffre et où les dirigeants britanniques n'ont pas pris la mesure du danger qui couvait en Allemagne (à l'exception notable de Churchill). Telle est la toile de fond, subtilement présentée dans le film sans être prédominante. Pourtant, il y a correspondance entre les épreuves intimes que devra surmonter le souverain et celles qui vont déchirer son pays.



L'urgence est celle-ci: est-ce que cet homme, pour qui prononcer une allocution est aussi problématique que courir un marathon pour moi, sera à la hauteur de la tâche écrasante qui sera la sienne? Eh bien croyez-moi, même en connaissant la fin (il y arrivera, on le sait), ça tient sacrément en haleine. Parce qu'il part de loin le bougre, ne peut s'exprimer que dans une sphère très intime et rassurante, la bulle familiale constituée par sa femme (Helena Bonham Carter, si tu me lis, je t'aime) et ses filles Elizabeth (oui oui la dame qui porte des chapeaux improbables, mais quand elle était petite) et Margaret. Pour le reste, le pauvre "Bertie", ainsi que ses très proches le surnomment, est incapable d'émettre une phrase continue et fluide. Il est jugé de toutes parts, appelé à s'exposer. On partage fort ses moments d'embarras. Par exemple, lorsqu'il doit s'adresser au début du film à un stade plein à craquer, il bute sur chaque mot et perd tout crédit. Une séquence assez douloureuse. On lui soufflerait presque ses répliques tant on a mal pour lui. Le visage embarrassé, les mots coincés au bord des lèvres, la contrariété, l'énervement et la détresse, tout s'exprime admirablement dans le jeu de Colin Firth.

Il aurait pu en faire des caisses. Y aller à fond dans le bégaiement. Mais il a toujours une sorte de retenue, d'ironie même dirais-je... appliquant en cela le précepte énoncé par Robert Downey jr dans Tonnerre sous les tropiques -je connais mes classiques-: ne jamais jouer un handicapé de manière absolue et au premier degré sous peine de louper l'oscar (je paraphrase). Donc ce personnage, on aurait pu facilement le ridiculiser, l'hypertrophier... c'est dur de trouver l'équilibre, entre performance et finesse, infirmité et humanité. Firth y arrive brillamment car on s'identifie à lui.



Il y a une chose que j'aime particulièrement chez les acteurs britanniques, c'est cette faculté à montrer leur savoir-faire, leur maîtrise et leur expertise, sans forcément prendre 15 kilos ou se rendre méconnaissables à l'aide de prothèses. Le personnage passe par l'émotion et par la faculté du comédien à la traduire. Ce n'est pas un art de l'imitation mais de l'expression. L'art du comédien (ou l'artisanat dans ce qu'il a de plus noble) est à rapprocher de celui des interprètes virtuoses de musique classique. Savoir incarner une sensibilité.

Colin Firth est de cette tradition là. Il fait exister le futur monarque dans toute la complexité de son caractère: une noblesse et une grandeur qui cohabitent sans cesse avec une fureur, un complexe qui l'amoindrit et le réduit au silence. Il n'est qu'une version incomplète de lui-même (ce que tous ceux atteints d'un handicap quelconque connaissent). Il y a là quelque chose de très juste: on sent la haute estime qu'il mérite. Il n'est desservi que par ce bégaiement, handicap rédhibitoire qui le condamne au ridicule. Il oeuvre sans succès à régler son problème. N'étant que le cadet de sa fratrie, ce Duc d'York n'est pas appelé à régner sur l'Empire, ni à s'exprimer trop souvent devant ces diaboliques micros que les ondes relaient dans le monde entier. Il voit donc son ainé couronné avec un soulagement certain.



Mais cet ainé (l'éphémère Edouard VIII) connaitra un destin unique dans l'histoire de la monarchie, renonçant à sa couronne pour l'amour d'une femme mariée (et aussi de manière beaucoup plus inavouée, pour son indulgence vis à vis des nazis). Mais j'enlève un moment mes lunettes d'Alain Decaux... Car le véritable sujet, c'est la manière héroïque et atypique dont George VI a vaincu son bégaiement. On nous présente ses différentes thérapies de manière loufoque. Le premier praticien applique une technique héritée de Demosthène -à la pointe du progrès donc-, bourrant la bouche de son patient de billes et l'incitant à parler. On comprend aisément que l'altesse renonce et se résigne à être la risée de ses sujets dès qu'il ouvrira la bouche. Son épouse (Helenaaaa... pardon.), pourtant, ne renonce pas et va voir un docteur excentrique. Celui-ci, Lionel Logue, incarné par l'admirable Geoffrey Rush (grand acteur australien et figure majeure du théâtre), a connu quelque succès pour traiter les troubles du langage. Contre son gré, "Bertie"le rencontre. Et le thérapeute roturier va peu à peu gagner sa confiance, forçant son intimité, recueillant ses confidences, se permettant parfois des réflexions audacieuses aux limites de la trahison. Le traitement fonctionne. Le patient progresse.

Mais l'histoire s'emballe. Bientôt Edward VIII va abdiquer, après avoir hérité de la couronne comme l'usage l'exigeait à la mort de leur père. Et Bertie, fragile et sous pression, devra assumer la charge écrasante de régner sur une Angleterre au bord de la guerre. Roi malgré lui? Pas exactement. On sent qu'il en a l'étoffe, la carrure, seule son élocution se dresse en travers de son chemin. Cela aurait pu paraitre bien dérisoire en des temps plus anciens, mais les médias ont changé les usages. Et son défaut s'avère majeur.


Les séances s'enchainent. On guette la progression, les hésitations, on découvre les brimades et les traumatismes qui remontent à l'enfance. Le récit est on ne peut plus classique... convenu? Peut-être... Mais on s'en fout quand ça fonctionne. Car en vérité, tout repose sur le talent des acteurs à faire exister leurs personnages, à leur ajouter sans cesse des strates et des nuances, à faire ressentir leur intériorité, les doutes qui les assaillent. De ce point de vue, c'est très réussi. La frustration de Colin Firth est communicative, l'opiniâtreté de Geoffrey Rush également. Ces deux là sont complémentaires, deux opposés, un duo comme le cinéma les adore. Et on marche. Certes, Tom Hooper n'est pas Kubrick au niveau de la mise en scène mais c'est efficace et classique. Son film n'est pas dénué de souffle. L'écriture est habile, affutée, drôle à l'occasion donnant un délicieux relief à l'irrévérence de Logue.

Au bout du compte, c'est émouvant. Parce qu'il y a là une grande humanité, qui passe notamment dans la loyauté et la tendresse malicieuse de Bonham Carter. Tout se tient. Evidemment, ce n'est pas un grand film. Mais c'en est un très bon. Et ça fait un moment que je ne suis pas sorti satisfait d'une salle de ciné... Un peu de disette à ce niveau ces derniers temps.

Pour finir, je dirais que tout film qui se conclut par une séquence avec la septième symphonie de Beethoven est susceptible de me plaire. La séquence finale suit exactement le crescendo composé par ce bon vieux Ludwig Van... c'est le premier discours d'importance que le roi doit prononcer, pour officialiser l'entrée en guerre contre l'Allemagne. On a peur qu'il trébuche à chaque phrase, à chaque pause... Rush/Logue, son complice et son ami dirige son phrasé tout du long, comme un chef d'orchestre (d'où l'intérêt d'utiliser ici l'extrait de cette symphonie, et son lancinant leitmotiv). Jusqu'au bout, on aura eu peur pour Colin Firth. Chaque syllabe, chaque mot prend une valeur insoupçonnée, car ils représentent une souffrance véritable pour lui, dont il finit par triompher.

Belle métaphore que ce destin à ce moment de la grande histoire. Car, ironiquement, c'est cette voix péniblement conquise, qui sera le symbole de l'espoir et de la résistance dans une Angleterre en proie à de terribles bombardements.



Alors, voilà. On aura compris que ça m'a plu. Ce Discours d'un roi m'a surpris, a été plus profond que ce à quoi je m'attendais. C'est un beau portrait je trouve, de l'époque et de ses protagonistes. On pourra lui reprocher d'être trop classique et trop sage. Mais c'est du beau boulot. Un Oscar pour Colin Firth? Pourquoi pas.

Pour tout dire, je ne m'attendais pas à m'émouvoir, je m'attendais même à piquer du nez et à détailler le visage de mes contemporains pour m'occuper. Vous savez? Il y a toujours ce moment où vous décrochez d'un film et regardez dans la salle. Là, j'ai été dedans tout le temps, ça m'a rappelé deux trois trucs qui m'intéressent, ça m'a changé quelques idées. Je suis ressorti de là bizarrement revigoré.

C'est un peu pour ça qu'on va au cinéma.

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