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Marie Cherrier

Dans le défilement monotone d'une voie d'autoroute, le regard vaguement perdu, j'écoutais ma musique sur la banquette arrière. 2 heures à tuer. J'ai toujours aimé ce genre de trajet qui permet la rêverie. J'ai toujours le sentiment de me ressourcer dans cette solitude-là. J'étais bien dans ma bulle.

Quelques temps auparavant, j'avais acheté les deux albums de Marie Cherrier. Parce qu'une amie de bon goût me l'avait conseillée, parce que j'étais tombé sur une chanson qui m'avait plu fort. Elle a une vraie écriture cette petite, des influences évidentes, de Renaud à Brassens. Evidemment les grands noms sont toujours écrasants. Mais la jeune femme n'a pas à rougir de la comparaison, car elle écrit de très loin les paroles les plus raffinées que j'aie entendues depuis un bail. Je ne sais rien d'elle ou pas grand chose, je ne sais que vaguement à quoi elle ressemble. Mais ça fait partie de ces gens, quand on les écoute, aux premiers mots, on les reconnait, on les fait nôtres. ça ne s'explique pas, ça parle simplement la langue de notre coeur.



Jusque là, je n'avais jeté qu'une oreille distraite à la chanteuse. Elle était encore à découvrir. En nos temps éparpillés où il est si facile de se laisser distraire et de laisser en plan même les passions potentielles, il me fallait le piège d'un habitacle, la tyrannie d'un casque, pour me maintenir auprès d'elle. Car elle n'est pas de celles qu'on écoute distraitement en faisant autre chose. Il faut l'entendre et détailler ses tournures de phrases, ses mélodies précieuses, ses métaphores gracieuses. Ce n'est pas un bruit de fond. C'est poétique, c'est très beau. Comme on est habitués, même à notre corps défendant, au ronron de la médiocrité, découvrir Marie Cherrier, ça ferait presque drôle.

C'est un bel oiseau de passage qui chante ses odes à une liberté intransigeante. Elle revient sans cesse à la pureté perdue des cieux. On n'est pas dans la quotidienneté souvent revendiquée par les figures de "la Nouvelle chanson française" (de moins en moins nouvelle et de plus en plus commune). Cherrier a des vers vraiment bien balancés, des images recherchées. Un vocabulaire volontiers anachronique et soigné, n'abusant pas des tics, mais de la belle langue. Et des métaphores toutes simples auxquelles elle donne du souffle et de la candeur.

Sa voix, qui rappelle celle de Vanessa Paradis, pourrait conduire à une fausse piste. Car la belle jeune femme se démarque: sous son apparente candeur, on sent une colère, une révolte, un refus de se conformer au goût du jour. On sent une exigence dans son écriture autant que dans sa manière d'être. Elle incarne la jeunesse aussi dans ce qu'elle a de plus beau, avec son espérance inflexible même quand tout est désenchanté. Elle bataille pour garder un peu d'idéal au milieu du spleen. Elle renvoie à une certaine innocence, qui a pu être la mienne (et peut l'être encore, faut pas déconner, je ne suis pas encore canonique). La volonté de ne pas déposer les armes, se battre pour être soi, ne rien lâcher, même si ça serait bien plus facile...



C'est toujours délicat de partager ces enthousiasmes, de dire qu'on aime quelqu'un. Qu'est ce que j'aime chez Marie Cherrier? C'est qu'elle me ressemble. En écoutant Alors quoi? (sorti en 2007), je me suis aperçu qu'on venait des mêmes endroits culturels (ce sont les seuls qui comptent à mes yeux). Je l'ai découverte par sa chanson touchante consacrée à Renaud ("ben alors quoi?"). Cet homme-là, je l'ai adoré, il m'a éduqué, je reprenais ses refrains quand j'étais gosse. Ici elle se désole de le voir se fourvoyer, pour les beaux yeux de sa blonde, qu'on le retrouve par exemple sur les plateaux infâmes (ceux de TF1). J'ai ressenti la même déception qu'elle. C'est dur de voir une référence vieillir, de l'aimer toujours aussi fort pour ce qu'il a représenté, mais de se désoler devant son inspiration à sec.

Il y a là une obsession de Marie, du moins un thème récurrent: ne pas se laisser enfermer dans une cage, quelle qu'elle soit. Cela revient dans presque toutes ses chansons, où l'on croise par exemple des loups bouffés par des agneaux...

Elle chante "le temps des noyaux", celui d'après celui des cerises et d'après les idéaux, celui de ma génération dépossédée de toutes les illusions. Un peu des enfants du siècle qui ne trouvent plus d'objets à leur colère, à leur révolte, mais la ressentent fort, avec la frustration en prime. Avec Cupidon qui vous prend en traitre et par derrière, avec "ses flèches à la con". Il ne reste plus qu'à "se faire un monde de ménestrel" pour lutter contre les tristes sires qui nous ramènent à la réalité, eux qui transforment nos étincelles en "trous noirs". A l'heure du concret triomphant, cette aspiration est émouvante et rarement aussi bien exprimée. Résister à la laideur de l'époque et à ses médiocrités diffusées par les tubes cathodiques. "Il peut être beau le monde si on tire les rideaux". Marie se maintient la tête dans les nuages, presque avec véhémence. Et c'est une jolie posture.



Bon OK... A contre coeur, j'ai fait mes devoirs. Elle a donc 26 ans. Mais on s'en fout un peu en fait... Ce que ça prouve c'est qu'elle est jeune et talentueuse. J'aime énormément cette rêveuse, qui aspire à l'absolu, à quelque chose de plus... Ironiquement, elle peut regretter son enfance heureuse et sa vie sans histoires qui la disqualifient d'office pour jouer les maudites (dans "Pas d'ma faute"). Elle raconte une triste parabole, celle de "La Funambule" et de son héroïne: sempiternellement indécise, elle refuse le poids de l'amour pour ne pas tomber. Elle fuit le bonheur de peur qu'il ne se sauve. "La liberté, croyez vous ça, réclame parfois la corde au cou". Belle nuance.

Dans son premier album, Ni vue, ni connue, elle était déjà perchée sur son nuage, contemplant amusée la bousculade d'énormes coquettes se ruant comme des esclaves avides sur un pauvre "marchand d' froufrous". Elle était auprès de son arbre, spectatrice tendre, ironique et mélancolique... J'aimais déjà tout ça. De belles mélodies et des paroles soignées, c'est assez rare finalement cette alchimie. Et toujours cette espérance naïve, cette légèreté qui côtoyait le désespoir.

Et puis il y a un petit chef d'oeuvre, écrit par son père, la chanson qu'on emmènerait sur une ile déserte: "le Café noir". On y rencontre une femme, cachée derrière ses lunettes noires, à l'avant d'une voiture, qui ressasse ses anciens rêves. C'est le portrait grandiose d'une solitaire, grave et pleine de désillusions. Le temps passe sur les élans. C'est l'héroïne de Marie Cherrier par excellence: l'Albatros qui aimerait voler de nouveau. A la fin, un narrateur se dévoile, détaillant le visage de cette sublime apparition et s'inventant une histoire avec elle, se repassant ses envies d'absolus à lui. "Paris un soir d'hiver". C'est évocateur comme la scène d'un film. Superbe.



Tant de choses à dire. Les trépassés adorés dont on doit accepter l'absence, apprendre à en rire, les imaginer encore en esprit, dans un autre monde préservé de nos outrages. Ce sont des bribes d'illusions perdues, les chansons de Marie Cherrier. C'est pour ça que je l'ai aimée si fort. Parce que son univers me renvoie au mien, à mes espoirs, à mes démons, à mes attentes... Au fond, le plus beau compliment à faire à un artiste c'est "Merci, tu me ressembles". Elle fait partie de ces gens qui vous disent que vous n'êtes pas seuls à ressentir ce que vous avez au fond du coeur.

Alors, arrivé chez moi, j'ai retiré mon casque et quitté ma banquette arrière avec le sentiment d'avoir noué une nouvelle amitié. Et même en imagination, c'est réconfortant.

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