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The Social network

Ah... Facebook... Quand j'ai entendu pour la première fois qu'on allait faire un film sur le sujet, réalisé de surcroit par l'un des meilleurs cinéastes en activité, j'ai été circonspect. Non pas que je doute des capacités de David Fincher, bien au contraire (réalisateur de Seven, Fight Club, l'Etrange Histoire de Benjamin Button, Zodiac, excusez du peu...). Mais le sujet en soi me paraissait un peu incongru. Pourtant quand on songe à la place disproportionnée que ce site occupe dans notre quotidien, à l'énergie que l'on met à renouveler nos statuts, à nourrir notre profil, à regarder les activités et les réflexions  de nos "amis" (dont certains que l'on a jamais vus en chair et en os), on se dit qu'on est là devant un curieux phénomène.

Facebook est un grand vide que l'on ne peut s'empêcher de consulter dans l'attente d'on ne sait quoi. Et pourtant, objectivement, il n'y a rien de bouleversant, pas de grandes révélations, pas de grands sentiments, pas d'amour, pas d'intelligence. Juste des gens qui gesticulent en pensant que leur vie est digne d'intérêt, qu'ils gagnent à être connus. Juste des solitudes qui tentent de se convaincre virtuellement qu'elles sont très entourées. Pas de chaleur. J'en fais partie et j'y participe évidemment, comme beaucoup de ma génération. Le vrai intérêt du film, c'est de questionner cela: Qui sont les gourous qui ont digitalisé les rapports sociaux, anéanti la sensualité, et joué sur quelques bas instincts (regarder chez le voisin), qui sont ceux qui ont révolutionné les rapports entre les êtres humains? Voici ce que j'ai pensé, en revoyant le film, sorti en DVD ces jours-ci.



Tel qu'il est introduit dans le film, Mark Zuckerberg est à l'image de sa création. Génial, glacé, totalement inapte à une vraie interaction avec ses semblables. Il est dans un café, tenant un discours très élaboré à sa petite amie mi-amusée, mi-agacée. Il est obsédé par l'idée d'intégrer l'un des grands clubs de l'université de Harvard. Comme tous les inadaptés, il rêve d'être parmi les cools, se demande pourquoi son intelligence supérieure n'a pas trouvé de reconnaissance (ça m'a fait penser au roman de Tom Wolfe, Moi Charlotte Simmons, qui décrivait l'importance des "fraternités" universitaires aux Etats-Unis). Les choses se corsent quand il insinue que sa dulcinée suit des cours au rabais. Ayant la sensibilité d'un cyborg, il ne voit pas en quoi cette observation est blessante. La demoiselle, dont on imagine qu'elle n'a eu de cesse de se faire rabrouer par le petit génie, le largue sur le champ. Lui va noyer son chagrin dans la bière et sur son blog. Puis à mesure que la nuit avance, il pirate les photos de tous les étudiants des facs environnantes, invitant ses condisciples à voter pour choisir "la fille la plus sexy". Evidemment, stimuler ainsi la curiosité de ses semblables produit un nombre record de connections. Ce terne virtuose informatique se fait connaitre ainsi, par une nuit furieuse et grâce à l'une des cuites les plus productives de l'histoire.

Car ceci est avant tout l'histoire d'une vengeance: Zuckerberg va se venger de sa petite amie, de toutes ces fêtes où on ne l'a pas invité, de tous ces amis qu'il n'a pas. Ceux-ci vont bientôt se battre pour s'attirer ses faveurs. C'est aussi l'un de ces films où le héros n'a absolument rien de sympathique. On se demande même s'il est doué de sentiments ou de scrupules. Tel qu'il est présenté, sa seule motivation est la revanche et le pouvoir. Ainsi, il va se jouer des jumeaux Winklevoss qui voulaient lancer leur réseau social sur le campus, se servir de leurs ressources pour nourrir son projet, "the facebook". En gros, il se fout de leur gueule, les mène en bateau (le duo faisant de l'aviron, c'est plutôt indiqué), et va pour la première fois de sa vie triompher des athlètes, des stars, des musclés, des figures de proue de la prestigieuse université de Harvard. L'empereur d'Internet, ce sera lui, prêt à toutes les trahisons, à tous les coups de génie, à toutes les compromissions pour pouvoir régner seul et sans partage.

David Fincher choisit de le montrer poursuivi en justice par ses anciens amis pour structurer sa narration. Il nous fait le récit shakespearien de tous ceux qu'il a lâchés, de toutes les allégeances fallacieuses qu'il a nouées pour en arriver à gouverner son monde virtuel. C'est Richard III. Il a conquis brillamment sa couronne, en même temps qu'un isolement absolu. Ce qu'il veut est presque dérisoire: courir après un amour qu'il n'aura jamais. On n'est pas très loin de "My kingdom for a horse".



Alors cela se voit à l'image. Elle est sombre. On commence dans la nuit, dans l'univers confiné d'une chambre d'étudiants, d'où la révolution numérique va se répandre comme une trainée de poudre. Même lorsqu'ils déménagent en Californie, on a ce sentiment d'enfermement. Ces gens ne prendront jamais le soleil puisqu'ils "bouffent du code". Ma crainte était que cette histoire ne soit pas cinématographique, davantage digne d'un documentaire ou d'un téléfilm (comme l'excellent Les Pirates de la Silicon Valley, consacré à la lutte entre Steve Jobs et Bill Gates). Mais ici, Fincher explore un paradoxe assez fascinant: comment un être asocial, surdoué et marginal a bouleversé les codes sociaux? Tout au long du film, Zuckerberg trahira jusqu'à ses plus proches pour poser les bases de son réseau tentaculaire. Il n'est pas motivé par l'appât du gain. C'est autre chose. Il mène une quête de pouvoir obsessionnelle. Puisqu'il n'est pas intégré au monde tel qu'il est, il va s'en inventer un, parallèle, où il sera omnipotent.

Ainsi il rencontre Sean Parker, le créateur de Napster, les yeux agrandis d'admiration. On goutera l'ironie d'avoir choisi Justin Timberlake pour incarner celui qui a fait trembler les maisons de disques. Ce dernier est tout ce que Mark Zuckerberg n'est pas. C'est à dire que Parker est humain. Il se tape des nanas grâce à sa gloire, mène grand train, est vaniteux comme c'est pas possible, et flaire tout de suite le bon coup en découvrant "The Facebook". L'homme fait tourner la tête de Mark (c'est d'ailleurs peut-être la seule fois du film que le héros montre de l'exaltation). Il s'approche du mec cool, le suit en boite, partage ses objectifs et ses rêves de grandeur, sa crainte de se laisser doubler par ceux qui voudront récupérer leur trône. Aucune fortune aussi considérable soit-elle, ne saurait combler l'avidité qu'ils ont en commun. Comme tous les grands desperados, ils veulent le monde et font fi de toutes les règles. On se souvient du "The World is yours" qui s'étalait en lettres immenses dans Scarface et son héros dévoré d'ambition. Il y a de ça... Même si Zuckerberg ne perdra jamais le contrôle, une fois arrivé au sommet.



Car Mark est aussi résolu qu'impassible, même sous la menace, même quand on l'accuse d'avoir exploité des idées qui ne lui appartenaient pas. Il est d'ailleurs étonnant de constater que les plus grands empires de l'ère informatique se fondent souvent sur ce genre d'usurpation. Ce héros là est nietzschéen, c'est à dire au delà de toute morale, de toute notion de bien ou de mal. Il veut accomplir son dessein, voilà tout. Comme il est surdoué, il est dur à suivre. Il se montre toujours manipulateur et astucieux. L'erreur de tous ceux qu'il affronte est celle-là: les jumeaux Winklevoss lui prêtent de l'honneur, son ami le plus proche lui prête de la loyauté. Des sentiments nobles, à la hauteur de son inventivité. Or il est un pirate, l'enjeu est posé dès les premières minutes du film. Même Sean Parker qui aura éveillé son intérêt ne se sera pas pour autant attiré son affection. Ce personnage-là est aussi calculateur que le Hal 9000, l'ordinateur de 2001 Odyssée de l'espace. Le tour de force de son interprète, Jesse Eisenberg, est de l'incarner avec une neutralité imperturbable.

Evidemment, il s'agit d'une interprétation, d'une représentation plus que d'un "biopic" à proprement parler. Mais Fincher nous conte là une success story des plus ténébreuses, avec un héros qui semble presque tout le temps sans âme et sans scrupules. Aussi froid qu'un programme informatique.

Et c'est précisément cette froideur qui renvoie à Facebook et à sa redoutable efficacité. Les êtres ne se touchent plus, ne se parlent plus. Les sentiments les plus profonds deviennent peu à peu virtuels, volatiles, éphémères. Zuckerberg a inventé une façon de réagir, de partager, de ressentir, de se lier: la sienne. Par écrans interposés, plutôt que par des rencontres tangibles qui l'embarrasseront, le feront passer pour un surdoué un peu flippant, un brin sociopathe. Il n'est certainement pas un fêtard qui s'enivrera de substances diverses, de débauches et d'étreintes. Dans la vraie vie, il ne sera jamais un jouisseur. Dans le monde virtuel, il sera pourtant celui qui préside aux pulsions, celui qui permet de vivre la vie des autres et de les aimer. Même si c'est par procuration. Parce qu'on préfère se dire qu'on a des milliers d'amis alors qu'on n'en voit en réalité que trois par mois. Et consulter son profil devient peu à peu aussi courant et anodin que de passer un coup de téléphone.



Facebook devient ainsi une irrésistible machine, fondée sur un lucidité redoutable et perverse... C'est la hantise de l'humanité qui s'étale sur tous les écrans. On se dit qu'on est importants, que notre cercle s'élargit, que l'on n'est pas seuls, même si c'est du vent. Cela aurait pu apparaitre comme un progrès, rapprocher des gens, les unir. Parfois c'est le cas. Mais ce n'est souvent qu'une manifestation de notre isolement grandissant, de notre éloignement des choses concrètes sensuelles, de notre déviance. Et on est devant une exploitation aussi cynique que géniale de tout cela. A l'origine Zuckerberg ne cible que les campus et donc les gens d'une certaine aisance, et -plus ambigu encore- d'un certain niveau intellectuel. Il les ramène à des pulsions premières (désir de rencontres, désir de contacts, désir d'amitiés, désir de se sentir liés dans une société qui nous sépare). Même s'il ne crée qu'une illusion, un antidépresseur virtuel, son invention dans un monde où les véritables rapports humains deviennent problématiques, est un évènement majeur.

Fincher en décrivant l'essor de cette énorme entreprise et du "milliardaire accidentel" qui l'a fondée, pointe avec brio la déshumanisation de notre société. Il dresse le portrait de notre époque à travers ce destin exemplaire. Le brillant scénario de Aaron Sorkin lui fait prendre une dimension presque symbolique.



Donc, revenant de mes appréhensions premières, je dirais que faire un film sur Facebook de cette manière est tout sauf anecdotique. Car cela permet de prendre un peu de recul, par rapport à cette tyrannie du présent et de l'immédiateté à laquelle nos écrans nous condamnent. Réfléchir à ce besoin compulsif d'être connectés en permanence... A quoi? A qui? Pourquoi? Pour le profit de qui? Ce sont des questions que l'on a pas posé au grand public avant The Social Network. Parce que la réponse que ce film apporte est purement nihiliste: tout cela ne nous mène à rien. Cela devient presque du George Orwell mais avec un brin de dadaïsme: tout le monde s'observe et il n'y a rien à voir.

Le jeune surdoué à l'origine de ce phénomène a tout saisi de l'ennui, du spleen, de l'isolement qui gouvernent nos existences et a eu le génie de les exploiter. David Fincher, à travers ce héros étrange, a livré un portrait désenchanté, absurde et juste de notre époque, et c'est en cela que son film est incontournable... Son héros devient l'incarnation de tous nos paradoxes: on voudrait être humains, on voudrait aimer, on voudrait appartenir à une communauté. Mais on sait de moins en moins comment faire.

Bon... Il ne me reste plus qu'à partager cet article sur Facebook...

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