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True Grit: projection foireuse et chronique d'un rendez-vous manqué

Salut ma colère, bonjour ma hargne et mon courroux... coucou (pour reprendre une belle entrée en matière desprogienne)

On me murmure à l'oreille que les gens racontent leurs vies sur un blog... Donc je vais m'essayer à l'exercice (un peu, parce que mon destin n'est objectivement pas très intéressant). Alors... J'avais hâte de voir True Grit des Frères Coen, mais vraiment... J'avais prévu d'écrire un grand article à ce sujet ici même. Et je ne le ferai pas comme je le voulais. Et ça me navre.

Parce qu'au multiplex du coin, les spectateurs ruminant leur popcorn comme des boeufs m'ont gâché la B.O. Parce que ces sinistres abrutis répondent au téléphone pendant le film, relèvent leurs messages, leurs mails, consultent leurs facebook convulsivement par douzaines. Du coup, on ne se retrouve pas seuls dans le noir, avec un bon film et un monde à découvrir, mais avec un troupeau de connards abjects dont la faculté de concentration n'excède que rarement la durée d'une vidéo sur youtube. Le genre d'auditoire qui vous donne envie de déserter la salle de ciné et d'exploser votre tirelire pour acheter un énorme home-cinéma et ne plus sortir de chez vous. Ah j'oubliais... Les commentaires de vieux séniles à chaque minute pour bien souligner qu'ils ont compris ce qui se passait sur l'écran... Oui j'ai été pris d'une misanthropie galopante devant cet excellent film, je suis passé complètement à côté... Et ça m'emmerde! Parce que j'ai vu tout ce qui pouvait me plaire dedans... Mais ce tas d'ahuris m'a maintenu bien en dehors. Aime ton prochain comme toi-même? Ouais ouais, on lui dira...



Alors ravalant ma funeste colère et mes envies d'exterminations de tous ceux qui veulent bouffer des "m n'm's" au lieu de regarder un film, j'ai laissé passer quelques jours. J'ai tenté de faire abstraction des observations improbables comme "oooh qu'il est mal coiffé Jeff Bridges" (j'ai failli en bouffer mon chapeau), ou du couple à ma droite qui se roulait des pelles avec des bruits de succion et des râles qui auraient pu réveiller ma libido en sommeil si j'avais été là pour voir un peep show... ou un film de sciences naturelles sur la reproduction des primates... Bref, le générique commence. C'est le moment d'allumer les portables tas de neuneus, parce que bon, le noir ça fait peur.

L'Ouest américain... Le western que j'aime depuis toujours... la complainte au piano, le cantique terrifiant qui hantait déjà La Nuit du chasseur (que j'aime aussi par dessus tout), élégamment réarrangé au piano pour l'occasion... Laisse venir, laisse toi porter mon coco, ça sera beau...

Driiiiiiiiing: "allo... ouais chuis au ciné là! ouais True Grit... Bof non je voulais pas le voir, mais l'était trop tard pour Gulliver... Mais trop mort de rire quoi, on se voit ce soir, j'te kiffe!".

Par quelle cruelle ironie du sort me trouvais-je perdu dans cette époque obscure... Bon, concentre toi. La gamine, c'est inattendu une fille si jeune pour porter le film. Putain que la ville est bien rendue, l'ambiance tout ça, c'est enivrant. C'est le pied. Je sens que ça va me plaire... en plus elle se défend bien la petite. Elle négocie, elle est seule, à travers elle on découvre toute l'ambiance de l'Ouest, finement, ça sera un grand conte initiatique. ça sera géni...

Une vieille: "mais elle est toute seule comme ça? c'est pas logique. Pis elle parle trop bien. Vous en connaissez vous des filles de 14 ans qui parlent aussi bien?"

Je crois qu'elle s'adresse à moi. Elle me fait louper la tirade de Jeff Bridges au tribunal, apparemment rigolote et bien écrite. J'ai envie de lui faire avaler son dentier. Bon je me remets dedans: Bridges qui fait du Bridges, brillamment, dans un registre qu'il maitrise comme personne depuis The Big Lebowski des mêmes frères. Lui qui baladait sa silhouette débraillée dans Crazy heart -film que j'ai aimé juste pour lui-, lui qui est cool et négligé. Lui à qui je voudrais ressembler à 60 ans. Le grand Jeff qui fait oublier John Wayne en un clin d'oeil (borgne). Le grand Duke (surnom de Wayne) tenait le même rôle (oscarisé d'ailleurs) dans Cent dollars pour un shérif réalisé par le vétéran du genre Henry Hathaway en 1969...

Même si la forme est plus sage qu'à leur ordinaire, les Coen étant manifestement au service de l'histoire, on retrouve cette ambiance décalée, cette réalité qu'ils savent transcender et rendre poétique. C'est assez ample et d'un rythme lent... On s'installe en douceur, on s'immerge, c'est la classe.



"Mais c'est Matt Damon, s'esclaffe une damoiselle prépubère au troisième rang, qu'est ce qu'il est gros!! hihihihi"

Mais... mais... ta gueule! juste quand je me disais qu'il était impressionnant Matt Damon. Je me souviens quand on se foutait de sa gueule dans Team America (j'avoue j'ai ri). C'était alors un jeune acteur à la mode qui a pris une sacré ampleur, jusqu'à devenir incontournable maintenant. Ici dans le rôle d'un texas rangers qui accompagnera la jeune fille et le vieux Bridges... Déjà je décroche un peu. Des SMS, le couple d'à côté qui envisage de faire son premier enfant, la vieille qui dit "ooooh il se passe rien"... ça commence à faire beaucoup.

Dès lors, je m'extrais un peu. J'ai beau essayer de rester dedans, j'y arrive plus. Un mec est rentré dans la salle derrière moi au moins trois fois avant de ressortir et puis de revenir. Il descend les escaliers. Hésite. Remonte. Essaie plusieurs sièges. Change de travée. On commence à assister au va et vient de ceux qui vont aux chiottes.

Pendant ce temps, la fillette courageuse a acquis un cheval, nommé Blacky, et traverse courageusement un fleuve sur son dos, s'imposant au duo qui ne voulait pas d'elle. Il s'agit d'une histoire de vengeance, ou plutôt de justice: elle veut retrouver l'assassin de son père pour le punir.



On bascule dans un décor d'arbres nus, presque crépusculaire et désolé comme celui de Jarmusch dans Dead Man. L'aspect naturaliste et classique du récit s'estompe peu à peu pour devenir onirique. Avec des apparitions inattendues dans cette quête étrange, qui trouve quelques échos dans la filmographie de la glorieuse fratrie (comme l'excellent O'Brother). Mais ici c'est plus impressionniste, contemplatif.

Un jeune homme soupire: "C'est quoi ça? Un ours? ah non, un vieux déguisé en ours... Mais c'est n'importe quoi ce film!"

Adieu poésie, adieu rêve étrange. Je me résigne à voir ce film parasité. J'aimerais percevoir tout ce qui me plairait dedans, sans cette cacophonie permanente, ces semblables turbulents qui polluent mon oxygène. Ah Solitude. Ô douleur. Je vois la cabane dans la nuit. Les dialogues toujours aussi captivants (même si en ces lieux et à mon grand dam la V.O est proscrite). J'aimerais être totalement pris, j'aimerais suivre cette chevauchée... je me force à faire abstraction de tout. A me dire "allez, y a tout là, lance toi dedans et oublie tout ça". Comme quand on aime une fille et que des circonstances contraires vous empêchent de faire votre premier pas... et l'occasion se perd. C'est ce genre de frustration que je commence à éprouver.



Même l'immense Josh Brolin ne parvient pas à me débarrasser de mon amertume quand il apparait. Et pourtant, il est ici exceptionnel, à la fois pitoyable et dangereux, terrifiant comme un Mitchum quand il rencontre la fillette à ses trousses. Mais trop de temps s'est écoulé. Trop de vacarme autour de moi. Je vois la beauté, l'ampleur, le souffle, le style. Mais le sentiment n'est pas là. Ce qui devrait me remuer, je trouve ça beau comme une architecture classique et apollinienne. Les imbéciles autour de moi m'ont privé de dionysiaque. ça tient à peu de choses. Je ne me sens pas concerné. Alors que tout est là pour me plaire.

J'arrive à la chevauchée finale et nocturne où Jeff Bridges sauve la fillette d'une morsure de serpent (qui lui a été infligée dans une séquence assez terrifiante, après une mauvaise chute dans une grotte lugubre). La conclusion du film est grandiose et désenchantée, crépusculaire: on a assisté la disparition d'une époque. Cette oeuvre est une sorte d'élégie grandiose au Western... C'est un peu une habitude d'ailleurs, depuis Impitoyable de Clint Eastwood, on n'en finit pas de dire adieu à ce genre. Mais ces funérailles sont si vibrantes qu'on y revient toujours.



Oui... J'ai vu tout ça. J'aurais juste voulu m'en émouvoir davantage et ne pas être perdu au milieu de ce public qui aurait été mieux devant la pire production Besson ou la comédie du moment. Ce n'est pas du mépris de ma part. J'aime aussi me divertir devant des films comme ça... Le truc qui m'énerve, c'est que quand j'étais môme, c'était quelque chose d'aller au cinoche. Une fête, une sortie un peu exceptionnelle, on avait hâte de découvrir le film. On ne se sapait pas mais y avait de ça. ça sortait de l'ordinaire. Et là, avec ces salles perdues au milieu de comptoirs aux allures de fast food, les gens consomment le 7ème art comme le reste. Un truc banal et jetable, pas très important. Ils vont tout claquer en barres chocolatées et en bonbons. C'est presque le but. Ils ne vont pas voir quoi que ce soit, ils se pointent à une heure et choisissent leur séance au pif. Et du coup, ils se trouvent devant des univers dont ils n'ont rien à foutre, qui ne s'adressent pas à eux.

Et ils gâchent tout ce qu'il y aurait pu avoir de beau. C'est ce qui m'est arrivé devant ce beau film qu'est True Grit, que j'ai vu et que j'ai raté, dont j'attends avec impatience la sortie en DVD pour le savourer comme il le mérite.

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