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Petite soeur, mon amour de Joyce Carol Oates

J'ai peiné pendant plus d'un mois à lire le Underworld USA de Ellroy, que je m'étais promis de finir (le genre de défi idiot qu'on se lance quand on n'a rien d'autre à faire). Après cet écueil, il me fallait une belle lecture. Parce que je n'aime rien tant que de me glisser sous la couette avec un bon bouquin, ça euphorise, ça électrise. Parfois on en oublie le temps, la nuit qui s'avance et l'aube toujours plus proche qui vous verra éreinté d'avoir repoussé le sommeil, pour quelques chapitres de plus. Le soir, quand tout est calme, quand vous vous retrouvez dans votre bulle, avec un auteur aimé, ça ressemble à des vacances.



J'avais lu une ou deux bonnes critiques du dernier roman traduit en français de Joyce Carol Oates, Petite soeur mon amour. Je n'en demandais pas tant d'ailleurs, car c'est une femme de lettres que j'apprécie depuis fort longtemps maintenant et dont je suis l'oeuvre. C'est assez piégeant d'ailleurs, de suivre un écrivain comme ça, à la trace. On finit par connaitre ses obsessions, sa tournure d'esprit ou même ses intrigues privilégiées (l'adultère, la noyade, le deuil, le viol sont des motifs récurrents et guillerets qu'elle utilise volontiers. Ses romans sont plus généralement une critique de "l'american way of life"). Mais voilà, même si la dame est prolifique -et donc parfois redondante-, elle écrit superbement.

Petite soeur, mon amour ne se situe pourtant pas dans sa veine habituelle. Il est plus mordant, plus cruel et plus brut (un peu à l'image de Confession d'un gang de filles). Son style est d'habitude caractérisé par sa grande élégance. En empruntant les mots de Skyler, un ado paumé, junkie, et surtout écrivain débutant et peu sûr de lui pour raconter l'histoire, elle se fond totalement en lui. Comme elle l'avait fait du reste pour Marilyn Monroe dans ce chef d'oeuvre qu'est Blonde.

Ici, elle explore le destin d'une famille moyenne qui va peu à peu connaitre les affres de la médiatisation, de la -petite- célébrité, et d'un drame absolu. Car Oates ne pouvait conter une success story au premier degré, mais une descente aux enfers, décrire un mode de vie qui part en lambeaux. Ce qui est habituel chez elle (je vous invite à lire les excellents Nous étions les Mulvaney et Hudson River, romans admirables qui sont des variations autour de cela).

Skyler, auteur fictif de cette histoire, est le fils de Betsey et Bix Rampike, et la victime originelle de leurs rêves de gloire. Il est adolescent, effacé par la légende qui s'est créée autour de sa jeune soeur, prodige du patinage artistique et assassinée à l'âge de 6 ans. Tout est posé dès le début, Skyler revient régulièrement sur le nombre d'internautes qui vouent un culte morbide au petit ange déchu. Lui, c'est l'oublié de l'histoire. Lui qui a tant voulu complaire à son père -golden boy superbe, volage et sans âme-, qu'il s'est bousillé la jambe en s'acharnant à devenir gymnaste. Il demeure le canard boiteux (jusque dans son style dont Oates entretient la maladresse).

J'ai toujours trouvé qu'il y avait quelque chose de monstrueux et de névrotique à rechercher la célébrité. C'est décuplé lorsqu'on le souhaite pour nos enfants, comme s'ils devaient racheter toutes nos insuffisances. Cela ne peut conduire qu'au désastre. Et la figure maternelle, Betsey, a tout d'une hystérique. Lorsqu'elle s'aperçoit du don qu'a sa fille pour le patinage, elle est persuadée que c'est Jesus qui lui a envoyé, au point de rebaptiser la fillette un brin déboussolée "Bliss" (bénie). Après cela, tout s'emballe. Une course au rêve américain et à la réussite qui a quelque chose de dérangeant tant elle parait plausible. La fillette est entourée d'une armée de médecins, de psychologues, de chorégraphes. On la traite pour toutes sortes de troubles. En creux, Oates dénonce cette enfance détraquée pour laquelle on invente des syndrômes commodes (troubles de la concentration, réticence à l'autorité, etc...). On prescrit les molécules adéquates pour que les têtes blondes se tiennent bien tranquilles. Pour mettre toute les chances de son côté, on injecte bien évidemment quelques produits dopants pour que Bliss soit à son meilleur niveau...

Et le pauvre Skyler dans tout ça? Il suit le mouvement, participe à contrecoeur à l'ascencion sociale absurde provoquée par la gloriole de sa cadette. Tout est habilement suggéré, la critique n'est jamais frontale (l'élégante Joyce Carol est trop raffinée pour cela). C'est par petites touches qu'elle dévoile l'abjection de l'époque, de ces personnages dominés par une ambition rance, une sorte de concupiscence, d'envie de gloire qui ne correspond à rien de moralement correct. Il s'agit d'un virus insinué sournoisement par les médias. Il suffit de passer à la télé pour être important, être dans un journal à gros tirage. Les génies, on s'en fout. Bliss ne se consacre d'ailleurs qu'à son patinage, et ne reçoit qu'une éducation sommaire, erratique et à domicile... De toutes façons, les artistes ou les sages sont fauchés. Ce qu'on vend, c'est du rêve, du mensonge et de l'imposture. Ce qu'on veut c'est de la légende instantanée, sensationnelle et dérisoire. On veut un héros par jour. Du pain, des jeux et du sang, si possible.

Pourtant, les parents de la petite Bliss sont d'une banalité à pleurer. A travers leurs outrances (les maximes de sagesse ridicules du père, la bigoterie idiote de la mère), on comprend qu'ils ne sont que les produits de cette société là, qui ne sait reconnaitre que la médiocrité pour la porter aux nues. Je dirais même que le choix du patinage artistique n'a rien d'innocent, car c'est quelque chose d'assez vulgaire et tape à l'oeil, des chorégraphies grossières sur de la musique de très mauvaise qualité avec des panoplies en strass. C'est de l'art dévoyé. La danse classique pour les nuls.

Mais c'est finalement à la pureté de l'enfance qu'on s'attaque, un être innocent que l'on corrompt pour qu'elle corresponde à des canons de beauté absurdes. Le crime contre Bliss est d'abord symbolique avant qu'il ne se traduise dans la réalité, au milieu du roman. La menace monte sourdement, au fil de l'admiration que la petite éveille. Des inconnus lui envoient des présents étranges, des messages d'une dévotion passionnée. Et on songe avec horreur à ce qu'implique l'exposition de cette fillette. Là encore, Joyce Carol Oates ne dit rien pendant longtemps, se contentant de pointer, comme en passant, les hommes seuls et étranges qui se mêlent aux familles extatiques dans les gradins. Le mal est là qui rôde. Presque comme un tribut à payer, une condamnation, une fatalité que ces parents avides de réussites ont fait peser sur les frêles épaules de leur fille. Ce roman est presque un conte moral.

C'est précisément cette idée que j'aime chez cette auteure (et chez Bouddha): tout est menacé, rien ne dure. Qu'elle s'intéresse à Marilyn Monroe ou à une histoire d'amour tragique (comme dans cet autre très beau roman, Les Chutes), c'est toujours cela qu'elle pointe. Tout est mortel et volatile. Les plans sur la comète sont vains et à la limite du dérisoire. J'aime assez que l'on rappelle cette évidence quand la plupart de nos contemporains se croient immortels et promis à un destin de grande ampleur. Ils rêvent leur vie et la mènent comme des clichés ambulants, comme les acteurs (mauvais la plupart du temps) de leurs propres feuilletons au long cours. Le vrai sujet de Petite Soeur, Mon amour, c'est finalement ça.

Arrive l'évènement qui atomise les certitudes, le meurtre qui brise les destins, en même temps qu'il dévoile la futilité et la fragilité d'un bonheur que l'on croyait acquis. Cela agit comme le révélateur de tout ce qu'il y avait d'artificiel, de fantasmatique, un rappel à l'ordre brutal. Là encore, c'est un thème qui court dans toute l'oeuvre de Joyce Carol Oates. Le crime c'est toujours le revers terrifiant des apparences et des belles façades, la vraie face cachée du rêve américain. Mais ici, même la tragédie, la déchéance devient matière à tabloïds... Engendrant une notoriété immense et malsaine. Malgré la ruine morale et sociale qui broie les personnages qui en sont l'objet (qu'ils soient victimes ou bourreaux).



Oates ne cesse d'explorer les dérives, le côté détraqué de ces réussites illusoires. Pour autant, elle n'est pas pamphlétaire ou vindicative (sinon je ne l'aimerais sans doute pas autant). A chaque roman, elle investit intensément ses personnages, les incarne, explore leurs motivations, leurs souvenirs enfouis, crée leur langage. C'est une grande styliste car à chaque fois, elle donne à entendre une intériorité dans toute sa complexité. Ici c'est en particulier la voix du jeune Skyler que l'on entend. Mais comme toujours, tous ses personnages sont nuancés. Elle les aborde comme des clichés trompeurs, puis les dévoilent avec une redoutable et impitoyable précision.

Petite soeur, mon amour est de plus un pari risqué. Il nous conte une histoire dont on sait déjà tout dès les premières pages: le narrateur à la dérive, l'assassinat de sa petite soeur non élucidé, la médiatisation intense. On a tout en main au bout de très peu de temps. Mais, le coeur de l'oeuvre, ce sont ces secrets inarticulés et sombres qu'Oates dévoile peu à peu, ces vies brisées, ces sentiments ambivalents sous leur apparence insoupçonnable. Et ce qui devait n'être que la chronique d'un fait divers et se présentait comme tel, devient une plongée méticuleuse dans notre époque et ses errances.

Avec cet art de la suggestion qui la caractérise, cette apparente simplicité (dans la maladresse de son narrateur), Joyce Carol Oates a écrit l'un des plus beaux romans sur la soif de sacré qui nous tenaille. Ce besoin de fabriquer des mythes, de les retoucher. Et pour cela, on maltraitera nos enfants pour qu'ils correspondent au cliché, on les négligera, on les exposera au danger pour satisfaire notre fringale de reconnaissance. Obtenir une part de cette gloire, un peu du feu de ces projecteurs, un peu d'attention de ces médias sans âme. Jusqu'au sordide. Parce que la réussite et la célébrité sont à ce prix. De plus en plus d'ailleurs.

Comme tous les grands livres, Petite soeur, mon amour évoque bien davantage de choses qu'il n'y parait, avec une humilité admirable. Au contraire d'Ellroy, qui est dans la démonstration permanente, dans l'épate, dans l'esbroufe, et le foisonnement agaçant d'un style qui est devenu une recette pleine de tics et d'automatismes paresseux, Joyce Carol Oates se renouvelle à chaque roman. Son oeuvre est pléthorique -elle écrit en moyenne un livre par an-. On pourrait facilement craindre une certaine routine et se dire "ah elle en a sorti encore un". Il y a pourtant, à chaque ouvrage, quelque chose qui mérite qu'on s'y attarde.

Elle est couverte d'honneurs aux Etats-Unis, a frôlé le Nobel plusieurs fois, n'a assurément pas besoin de mon admiration. Seulement voilà, c'est rare les écrivains qui continuent de nous émerveiller, même après qu'on ait crapahuté pas mal dans leur univers.

Et Joyce Carol Oates continue d'être l'une de mes grandes références quand je me suis lassé d'autres...

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