Accéder au contenu principal

Regard(s) sur Elizabeth Taylor

Ce matin, l'homme aux semelles de vent (surnom officiel de mon facteur), dépose l'hebdomadaire télévisuel à l'auguste portail de l'immense château où je me terre. Et en couverture de l'humble publication, je découvre une photo de la sublime Elizabeth Taylor, l'une des plus grandes actrices de son époque, du temps de sa splendeur (à tomber par terre et en bikini).


N'ayant que peu de goût pour les nécros, en ayant pondu quelques unes dans une vie antérieure, je me voyais mal reprendre ma panoplie de vautour pour célébrer la mémoire de la dame d'une manière cynique et opportuniste. Mais je suis tombé sur quelques émissions ou débats/hommages, quelques commentaires assez désobligeants et ignares, où des chroniqueurs mondains s'extasiaient sur son nombre de mariages, son glamour, sa collection de bijoux, ses tenues et son côté "Star-Diva". C'était assez consternant, ce concert d'éloges futiles, quand on enterrait une reine du septième art. Evidemment, le couplet femme engagée profondément dans la lutte du Sida, à une époque où cette maladie était peu connue, redorait un peu l'oraison inutile des détestables parasites. Mais j'ai tout de même bondi (c'est rare), bouffé ma béquille et rongé mon frein, lorsqu'à la question "Est-ce qu'elle était une grande comédienne?", ces négligeables ont quasiment dit unanimement que là n'était pas la question... Alors ici, il ne sera question que de ça.


Bien sûr que c'était une immense comédienne!! Et avec des choix pas si évidents lorsque l'on connait cette époque où les actrices n'étaient que des marionnettes aux mains de studios tous puissants. Taylor a contribué a briser un carcan qui en a étouffé d'autres (Marilyn Monroe en tête). Et c'est précisément le coeur de ce mythe sur lequel on s'excite, cette "légende" dont on se gargarise jusqu'à en faire une icône sacrée (enfin au moins pour une semaine, après elle reposera en paix). Oui elle était belle, oui elle était excentrique, oui ses yeux mauves étaient magnifiques.

Mais, bon Dieu, elle a tourné dans nombre de films qui sont autant de pierres angulaires de ma vie cinéphile. Et dans la pléthore d'hommages dont elle fut l'objet la semaine dernière dans les grands médias, on ne les mentionnait qu'en passant... Ce qui m'a fort surpris et un chouïa énervé. Parce qu'on la dépeignait comme la people ultime. Et pas pour son talent, ni pour ces rôles qu'elle-seule pouvait incarner... Alors ça m'a irrité, donc parlons cinéma, pour changer.

On me pardonnera de passer assez vite sur la belle fillette britannique qui fut découverte dans La Fidèle Lassie en 1943, alors qu'elle avait dix ans révolus. Les enfants stars connaissent des destins tourmentés et souvent chaotiques (d'où peut-être sa complicité exceptionnelle avec Michael Jackson). Ce qui m'intéresse c'est la femme qu'elle devient une décennie plus tard. Pour elle, Montgomery Clift tuera. Cet homme veut l'épouser et se faire une place dans la haute société dans Une Place au soleil. Ce classique, qui a objectivement un peu vieilli, se regarde encore sans déplaisir grâce à la beauté extraordinaire, la grâce de son couple principal. Il y a des gens comme ça, qu'ils soient du temps jadis ou du présent, ils dégagent un magnétisme exceptionnel. Des légendes au sens noble (et donc pas celui des magazines).



En 1956, elle est l'épouse du magnat du pétrole Rock Hudson dans Géant de Georges Stevens. Là encore, le film peut apparaitre daté par moments, mais il se regarde encore comme une fresque fastueuse. Et surtout, sa clé de voûte, c'est Liz Taylor, 24 ans, objet de la rivalité qui va opposer son époux au ténébreux James Dean, qui l'aime sans espoir de jamais la conquérir. Même si elle apparait encore innocente et conventionnelle (bonne mère de famille et femme compatissante pour les miséreux), elle est véritablement l'obscur objet du désir. C'est assez spectaculaire car à cette époque la sensualité et la sexualité étaient très délicates à suggérer au cinéma. Et Taylor, dans ses rôles, symbolise (au même titre qu'Ava Gardner, dans une moindre mesure), une véritable émancipation sexuelle. Des personnages féminins qui ne seraient plus des faire-valoir ou des prétextes, mais le coeur même de l'intrigue. La force, la conviction qu'elle met à camper ces femmes, tout cela participe à la fascination qu'elle continue d'exercer.



C'est plus saisissant encore dans la Chatte sur un toit brulant de Richard Brooks, en 1958. Dans l'univers glauque, malsain et névrotique du grand Tennessee Williams, Elizabeth impose de nouveau sa marque. Pourtant, à bien des égards, le rôle de "Maggie la chatte" est ingrat. Elle est la femme d'un Paul Newman brisé par la mort de son meilleur ami, pour qui il nourrissait des sentiments plus qu'équivoques. Lui est boudeur (au point qu'il en est agaçant). Elle incarne l'épouse frustrée de se voir ainsi méprisée sexuellement. Paradoxalement, elle dégage une sensualité explosive, un charisme à réveiller un mort. Et l'autre glandu ne réagit pas. Elle, c'est un volcan, une femme pour laquelle on se damnerait volontiers. Ajoutée à cela une sombre histoire de famille (les enfants réunis autour d'un père agonisant et richissime, dont on désire l'héritage), et on tient un grand moment de cinéma. Plein des tourments que les films américains de ce temps-là osaient encore suggérer. Il est d'ailleurs étrange de constater que nos temps sont bien pudibonds en comparaison.



Elle retrouvera en 1967 un emploi similaire dans Reflets dans un oeil d'or de John Huston, mariée à Marlon Brando, militaire torturé par son désir homosexuel pour une jeune recrue. Elle est de nouveau dominée par la frustration, en même temps qu'elle est sans cesse objet de désir. Elle est un paradoxe. Un voyeur la traque dans son intimité. Elle est perdue dans un mariage quasi masochiste à force de rigueur. Encore une fois c'est un rôle marqué par la sexualité, la violence, et l'ambivalence des hommes. La cruauté et l'ironie permanente de Huston, le sadisme ambigu de Brando (dans l'un de ses plus grands rôles) en font une oeuvre pleine de perversité, réellement audacieuse. Une fois de plus, Elizabeth explore les faux semblants. Son personnage est profondément blessé mais le cache sous une attitude provocatrice, presque agressive.



Autre exemple, plus trouble encore et tout aussi grandiose: Soudain l'été dernier de Joseph Mankiewicz (1959). C'est tout simplement l'un des films fondateurs de ma passion cinéphile, et probablement l'une de mes plus fortes impressions encore à ce jour. Je l'ai découvert à l'adolescence, au milieu d'une nuit insomniaque, diffusé par je ne sais plus quel ciné-club, à une heure indue. J'avais raté le générique. Je ne connaissais donc pas le titre (je ne l'ai retrouvé que beaucoup plus tard). Et cet univers m'a totalement happé. C'est encore adapté de Tennessee Wiliams -dont on aura compris que je l'aime-. Ici, elle côtoie de nouveau Monty Clift (son grand ami dans la vie), chirurgien chargé d'interner et lobotomiser si possible, une jeune femme présentée comme psychologiquement dérangée. Or celle qui la considère ainsi, c'est la mère d'un poète défunt, promettant une généreuse donation si on lui obéit (Katharine Hepburn, estomaquante). Or, Clift découvre très vite que cette dernière était possessive au dernier degré avec son poète de fils (qui n'a jamais rien publié et ne demeurait fascinant que pour un cercle très restreint). Cet esprit raffiné cherchait l'inspiration en courant le monde au bras de sa mère puis de Taylor (quand les charmes de la première étaient flétris). Et il utilisait ses muses pour attirer dans ses filets les jeunes hommes qu'il désirait.

Tout se passe ici dans la fièvre, au bord du gouffre et de la folie. Et tout est intense et compte dans les dialogues, chaque nuance dans le jeu des acteurs est capitale. On est dans les pulsions inavouées, incestueuses parfois, les traumatismes. La manière dont Taylor allie l'innocence, l'hystérie, la sensualité à l'état pur, la douceur, ne connait que peu d'équivalents. Elle est une confluence d'états extrêmes et les fait tenir dans sa composition avec une maitrise qui force le respect. Et cette faculté à côtoyer les grands vertiges demeure sa marque.



Elle retrouvera Mankiewicz pour le mythique Cléopâtre. Pas besoin d'en dire beaucoup plus tant elle représente ce personnage dans l'inconscient collectif. On revoit le clin d'oeil insolent qu'elle adresse à César, la passion pour Marc Antoine et la tension sexuelle, la rencontre incandescente avec Richard Burton qui nourrit le film. On est en 1963. Le film est un gouffre financier qui a failli couler la Fox. Les caprices de Liz font la une des journaux. L'oeuvre est un projet dément, aux ambitions démesurées, et que son réalisateur devra achever avec peu de moyens. A tort ou à raison (à tort, à mon avis), c'est pour ce rôle qu'on se souvient d'Elizabeth Taylor.



Mais avec Richard Burton, elle a surtout formé le couple du magistral Qui a peur de Virginia Woolf? de Mike Nichols en 1967. Le duo s'y livre à une scène de ménage éthylique, homérique et absolument magistrale. Lui est un universitaire qui souffre d'avoir épousé la fille du doyen et de lui devoir plus ou moins sa carrière. Elle ne cesse de lui envoyer des réflexions acerbes et d'entretenir son acrimonie (d'une manière presque jouissive). Ils reçoivent un couple d'ingénus, jeunes et nunuches, qui vont devenir les spectateurs de leur haine et leur déchéance mutuelles. Jusqu'à ce qu'ils s'engueulent eux mêmes. La belle Elizabeth est enlaidie pour l'occasion. Mais, je hais absolument les "performances" à l'Américaine (du genre, "j'ai pris vingt kilos" ou "j'en ai perdu trente": ben écris un bouquin de régime alors!). Ici, Elizabeth n'est certes pas le symbole glamour et sexy auquel on a coutume de la réduire (surtout ses hagiographes nécrophiles). Elle est une matrone, une pocharde revêche et ordinaire, une desperate housewife version trash. Et tout fonctionne grâce à l'alchimie exceptionnelle qu'elle a avec son partenaire et à la jubilation manifeste qu'ils ont à s'écharper à longueur de séquences. Peu à peu, ils orchestrent un crescendo tragique de folie autodestructrice. On pourrait les trouver presque comiques,  mais ils se désagrègent et dévoilent les fêlures qui les gangrènent... Au final, ils sont bouleversants. C'est une leçon d'art dramatique. Et encore un tour de force pour l'actrice qui y exprime des tourments violents, à fleur de peau. Elle est tout simplement grandiose.



Le Chevalier des sables de Vincente Minelli est un mélo superbe dont elle a également partagé l'affiche avec Richard Burton. Il s'agit d'une idylle entre un prêtre et la mère d'un garçon à problèmes. Elle a une réputation scandaleuse, vit seule et en marge de la communauté (elle est rousseauiste, proche de la nature et de l'océan). Cet opus là est un peu méconnu et mésestimé (j'ai lu quelque part qu'il était même désuet)... Pourtant c'est lui qui m'a fait aimer Minelli. C'est une romance superbe comme un opéra. Le personnage de Liz est sublime, libertaire et refusant les conventions de la société très conformiste des années 60. Un peu à l'image de ses grands rôles.

Au fond, dans des univers très différents, ce qui caractérise Elizabeth Taylor, c'est la force dont elle se fait sans cesse l'interprète. Elle se décrivait elle-même comme une survivante (ses problèmes de santé l'ont d'ailleurs forcée à espacer ses apparitions cinématographiques dans les années 70).



Et il y a ce quelque chose de plus évidemment, cette étincelle. Cet inexplicable charisme qui fait que quelqu'un se détache du commun des mortels. Et cela ne se limite pas, comme beaucoup d'abrutis l'ont prétendu ces derniers temps, à la taille d'un diamant à votre cou, à une tenue hors de prix. C'est là. C'est magnétique. Au delà de sa beauté même, il y une aura, une présence qui n'appartenait qu'à Elizabeth Taylor.

Je me souviens d'une interview de Brando à la toute fin de sa vie, énorme, les pieds nus et le pantalon trop court, totalement avachi dans un fauteuil. Et je regardais ça, béat d'admiration. Il était beau. Ce n'est pas un truc de midinette. Ces gens sont riches de tout ce qu'on a projeté sur eux, de tous ces rôles, de toutes ces émotions fortes qu'ils ont su nous transmettre. Elizabeth Taylor représentait cela également. Elle est le symbole d'un cinéma qu'on aime, de ces grands souvenirs qui lui sont inextricablement liés.

J'attends simplement avec impatience le temps où on reconnaitra le génie de ces acteurs-là, sans les affubler de sobriquets ridicules. "Monstres sacrés" en est un que j'exècre particulièrement, tant ça ne veut rien dire. On ne parle pas de phénomènes de foire. On parle de grands artistes. Il serait temps de s'en rendre compte.

Quand quelqu'un de cette dimension disparait, on sait qu'il ne sera jamais remplacé. Et c'est pour cela sans doute qu'on ressent ce deuil si particulier, tous ces films qui ont fait partie de notre vie, qui nous ont forgés, ces émerveillements et ces frissons qui avaient leur visage.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …