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Exposition Stanley Kubrick à la Cinémathèque

Prière de lancer "Ainsi parlait Zarathustra" de Richard Strauss à la lecture de cet article...

Vous y êtes? Vous le sentez, le monolithe? On y va? Bon...

Mon sang n'a fait qu'un tour quand j'ai vu qu'une expo était consacrée au grand Stanley Kubrick dont je revois la filmographie avec régularité depuis mes 15 ans. Ce sont des oeuvres que j'ai étudiées méthodiquement, en autodidacte, parce que Kubrick m'a fait comprendre la manière dont on faisait les films, les mouvements de caméra, la minutieuse préparation que le septième art exige, un perfectionnisme qui force mon admiration depuis longtemps. Il a été véritablement mon initiateur cinéphilique, plus qu'aucun autre, et ses images sont absolument gravées dans ma mémoire. Et à chaque fois que je revois un film de lui, j'y découvre quelque chose de nouveau. Son travail, pourtant parcimonieux (une douzaine de films en 40 ans de carrière), demeure un inépuisable trésor. Quelque chose d'intensément visuel, ressenti, un au delà des mots. Il a su bouleverser les codes, transcender les genres et les faire siens à chaque film: Le film noir L'Ultime Razzia, le provocateur et hilarant Dr Folamour, l'audacieux Lolita, la contemplation métaphysique de 2001, Odyssée de l'espace, la reconstitution intense du XVIIIème siècle de Barry Lyndon, la satire violente et outrée comme un miroir déformant de Orange mécanique, l'épouvante de Shining, le rêve et les fantasmes de Eyes wide Shut, la guerre des Sentiers de la gloire ou de Full metal Jacket... Un génie total du cinéma.



Faire une expo autour d'un cinéaste est assez délicat. C'est un peu comme quand on en consacre à un écrivain. J'ai tendance à me dire: "autant voir les films et lire les livres". Mais le soleil brillait, les oiseaux chantaient, je retrouvais un ami aussi fan que moi et nous pénétrâmes dans la nouvelle cinémathèque (fort jolie), sans trop d'idées de ce qui nous attendait.

Nous commençons donc notre progression dans son univers habilement reconstitué. Dans la première salle, on voit les photographies pour lesquelles le jeune Stanley s'est d'abord fait connaitre. Un oeil déjà admirable et un aspect de son talent qu'on connait assez peu. Il a collaboré d'abord au magazine "Look". On voit donc ses clichés, des photos de jeunesse. Un écran diffuse un extrait du documentaire de référence sur Kubrick, "A life in pictures" qu'on retrouve tout au long de l'expo. On découvre qu'il a d'abord réalisé des documentaires, notamment sur la boxe, on voit des images de son premier film Fear and desire. La première salle est intéressante en cela qu'on voit un cinéaste en formation, déjà doté d'une détermination exceptionnelle et d'une grande maitrise.

On évolue dans l'univers de Kubrick, dans sa manière de travailler, de fonctionner, c'est passionnant. On voit les séquences marquantes projetées sur des écrans, des scripts annotés, des plans pour les décors, l'organisation des plateaux, des photos, des storyboards, quelques critiques marquantes à l'époque de la sortie des films, ainsi que des accessoires qui donnent à cette visite un aspect ludique (surtout quand on connait l'oeuvre). Chaque salle est aux couleurs de l'opus correspondant. Ainsi on emprunte les Sentiers de la gloire, avec à l'entrée un panneau de texte efficace pour nous guider dans l'oeuvre. Lorsqu'on passe au Docteur Folamour, on tombe en admiration devant la fameuse salle de crise et les plans minutieux pour la concevoir. On s'arrête surtout devant un écran diffusant l'irrésistible numéro de Peter Sellers ("Mein Fuhrer, I walk!"), l'explosion atomique bucolique sur fond de chanson sirupeuse ("We'll meet again..."). On tombe même sur une réplique de la fameuse bombe que l'on a envie de chevaucher façon cow-boy. Peut-être le plus beau monument d'irrévérence jamais réalisé. Et d'un humour noir plus que jamais mordant et d'actualité.



On continue notre parcours avec un plaisir de gamins dans un magasin de confiseries. Un peu fétichiste comme délectation, certes, mais tout de même. On jette un oeil amusé sur le canapé de Lolita (en forme de lèvres, très sixties façon Warhol), des photos de tournage, des affiches ainsi que la fameuse séquence ou James Mason découvre avec concupiscence la nymphette étendue en tenue légère. On découvre que Sue Lyon, avait réellement 14 ans. On est passé devant Spartacus, quelques costumes, le buste de Gracchus (Charles Laughton), les photos avec les figurants numérotés pour que Kubrick le méticuleux les dirige plus facilement... Enfin, l'espace réservé à 2001. Les maquettes, la combinaison de Dave, l'astronaute se battant contre le terrifiant Hal 9000, le mode d'emploi des toilettes "zero gravity" que l'on peut enfin lire in-extenso. Le plateau en forme de roue... Le monolithe au plafond... C'est habile comme scénographie, on a l'impression de revisiter les films (et le souvenir qu'on en a) tout en perçant leurs secrets.

Une émotion étonnante m'a pris par surpris en arrivant à Barry Lyndon (probablement mon film préféré de Kubrick). Je suis fasciné par la lumière naturelle de ce film, par la manière dont le réalisateur a pu capter l'essence de l'époque. Pour moi c'est LE chef d'oeuvre de la reconstitution historique au cinéma. Je connaissais l'histoire de cette caméra sur laquelle Kubrick avait adapté un objectif développé à l'origine pour la Nasa. Cela lui permettait de capter les lumières des bougies qui distillent cette ambiance si particulière. Je sais que son équipe a couru les ventes aux enchères pour trouver des vêtements d'époque. Il avait une volonté d'authenticité absolue. Là je me retrouve devant l'objectif, devant les costumes, devant le bouquin annoté, devant les extraits. Et j'ai la gorge serrée. Comme devant le témoignage tangible de l'existence d'une chose qu'on a trouvé belle et qui n'existait pour nous que par écran interposé. On voit comment ça a pris forme, l'élaboration, les objets qui demeurent. Et ça a quelque chose de profondément émouvant.



Au fil de l'expo, c'est cela qui vous envahit peu à peu,: des madeleines proustiennes, des bouts de souvenirs qui se matérialisent devant vous, "en vrai". Les robes des jumelles effrayantes que croise le jeune Danny dans les couloirs interminables de Shining, la machine à écrire de Jack et son manuscrit obsessionnel, le costume d'Alex dans Orange mécanique, une évocation du décor où s'abreuvent les "droogs" avec ses mannequins blancs et nus, le casque "Born to kill" de Full metal Jacket, les masques de Eyes Wide shut. Tout cela renvoie à des écrans qui projettent les séquences correspondantes. On baigne dans les musiques aussi, omniprésentes (par exemple, les notes de pianos sèches et anxiogènes qui accompagnent Tom Cruise).

On débouche sur une salle consacrée aux recherches et aux projets inachevés. On passe notamment devant l'immense préparation et documentation consacrée à son pharaonique Napoléon, ou encore The Aryan papers, qu'il abandonna au dernier moment, car La Liste de Schindler de son ami Spielberg sortait (on voit également les croquis qu'il lui avait laissés pour A.I).


Evidemment pour les admirateurs de Stanley Kubrick, rien de bien nouveau. Mais il s'agit d'une plongée délicieuse et concrète au coeur d'une oeuvre qu'on aime, quelque chose qui nous a fait rêver et que l'on voit s'incarner dans le monde. C'est presque un plaisir d'archéologue de visiter les vestiges de ces films. Et ce voyage demeure un moment euphorisant, ludique (fait de musiques, d'images, d'objets). Cela permet d'entrer un peu dans l'intimité de ce fascinant créateur.

Pour ceux qui l'aiment, ça vaut le détour.

L'expo dure jusqu'au 31 Juillet à la cinémathèque de Paris


Cliquez pour lire un portrait de Kubrick que j'avais écrit pour Excessif (pour continuer l'Odyssée de cinema)

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