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Hugh Laurie: Let them talk


On a coutume d'entendre qu'un acteur ou une actrice qui chante, ben faut s'en méfier. Forcément ça sera des dilettantes dont on trafiquera la voix en studio pour rendre leur disque potable. Voilà. On dit ça quand on est critique et un peu con, ça évite de penser et ça permet d'avoir l'air plus intelligent que son prochain. Je m'attendais à ça en découvrant Hugh Laurie, invité de Ruquier la semaine dernière, faisant face aux tontons flingueurs Zemmour et Naulleau qui ont coutume de massacrer quelques têtes. Seulement à la décharge de ce duo controversé, ils n'ont souvent en face d'eux que des pseudo-écrivains, des pseudo-chanteurs... Mais, mettez-les en face d'un vrai bon artiste, ils ont le bon goût de respecter son talent (pas toujours toutefois). C'est heureusement ce qui s'est produit avec ce bon Hugh. Et l'interview de très bonne facture qui s'en est suivie lui a rendu un bel hommage. C'est à ça que servent les émissions de culture: pas faire le buzz, pas faire de clash, pas faire de clics avec des claques (comme c'est trop souvent le cas de celle-là). ça sert simplement à donner envie.

Bon OK, j'étais conquis d'avance, j'adore le Dr House. J'aime plus encore la personnalité de son interprète Hugh Laurie, un homme brillant et complet, responsable, par exemple de parodies musicales absolument hilarantes.

Un petit exemple:




Le grand Hugh n'est donc pas uniquement un docteur cynique et claudiquant, à la lucidité cinglante, à la perspicacité ravageuse. Il est surtout un très grand artiste. Je l'entends au sens large, un saltimbanque, un homme orchestre, doté d'une malice et d'une sensibilité qui l'entrainera toujours à suivre ses passions et à ne pas se laisser enfermer dans une spécialité. Un créateur, quoiqu'il fasse, est forcément multiple. Et s'il est intègre et sincère, il devient digne de la plus grande admiration. Car enfin, avec cet album Let them talk, le comédien/musicien ne fait pas dans l'évidence. Il se place d'emblée en marge des us de la mode. Et sort un disque de blues New Orleans. La notoriété mondiale de la série où il excelle, lui a permis cette liberté-là. Mais, il a aussi eu le courage de ne pas se lover dans son image confortable et spirituelle, prendre le risque de dérouter. Avec cet album, il fait tout ça. Et brillamment.


J'achetais donc le disque sans refouler totalement un léger frisson d'appréhension: "et si tout cela n'était pas aussi bon qu'on le dit?". Je lance la lecture (le trac délicieux d'appuyer sur "play" pour la première fois). Je tends l'oreille. Des accords de pianos esseulés, hésitants. Une mélodie qui se dessine, s'enrichit d'arpèges presque classiques. La cymbale sonne, le rythme s'affirme doucement, comme dans un piano bar ou un cabaret enfumé. Enfin le blues et la slide guitar s'emparent de nos esgourdes. Belle entrée en matière instrumentale que ce "St James Infirmary". Puis une contrebasse espiègle s'élève et on entre dans le vif du sujet, le piano est tranchant, le rythme entrainant, et la voix enfin. puissante, un peu nasillarde comme un vieux 78 tours. On y est à la Nouvelle Orléans... Les cuivres enrichissent l'orchestre, donnant à la chanson un côté Ray Charles, à se faire lever un paraplégique. On tape du pied, on secoue la tête. Les paroles parlent d'enterrement, de funérailles, forment un délicieux contrepoint. On entre dans un univers, une ambiance absolument envoutante et anachronique. On ne fait plus de musique comme ça entre Jazz et Blues. On se rend compte que ça nous manque beaucoup.

Puis commence une chanson merveilleusement entraînante, avec un homme qui se plaint de sa femme qui ne le connait absolument pas dans "You don't know my mind". Guitare, ukulele et contradictions: cet homme oscille entre la volonté que son aimée soit éternelle et celle de l'enterrer vivante. Blues malicieux teinté d'humour noir, simple et irrésistible. Parfois un peu d'accordéon, des choeurs soul qui s'harmonisent avec la voix du chanteur, décidément à la hauteur de la tâche.



On se laisse envahir ensuite par un rythme lancinant, magnifique, une slide guitare et une voix plaintive: le chanteur implore sa chérie de se souvenir de lui quand il sera six pieds sous terre. C'est "Six cold feet", petit monument, ponctué par un saxo râpeux. Et la voix de Hugh rappelle les vieux esprits du sud des Etats-Unis, mais toujours avec cette malice, discrète et constante, qui le caractérise. On sent la passion absolue qu'il éprouve pour cette musique. On est au coeur de ce qui le fait vibrer, et ça se sent, très fort, tant les chansons sont maitrisées, menées avec une sincérité qui les nourrit chacune. Cela force l'admiration. Tout est bon, jusque dans les trompettes pleureuses et funèbres qui concluent ce morceau.

"Buddy Bolden Blues" apporte une nouvelle nuance, dès l'intro avec son piano jazzy. J'ai immédiatement pensé à la musique de Woody Allen, un peu de clarinette, et surtout cette voix qui semble ancienne, surgie du temps jadis. Il y a parfois un soupçon de Django Reinhardt et de son allégresse. Ainsi que cette ivresse qu'on aime dans les fanfares tonitruantes de la New Orleans. Et une musique que l'on redécouvre, que Hugh exhume avec une grande élégance. Dans "After you're gone", Hugh convoque les grandes voix noires, erraillées, douloureuses, s'adjoignant ici les services de son héros de toujours: Dr John.



"Battle of Jericho" est empreint de Gospel, un petit côté manouche dans les violons, puis cela démarre, passant de l'emphase d'une batterie grave à la légèreté d'une guitare. Un choeur de voix noires vient appuyer l'interprète. La chanson tient un équilibre admirable, funambule. On s'installe dans des parenthèses de calme puis tout s'emballe au refrain. On a envie de danser dans l'église...

"Swanee River" nous trompe merveilleusement. Après une intro comme une complainte, le titre se mue en un boogie endiablé à la Jerry Lee Lewis. On se laisse enivrer par les instruments qui s'affolent. la mélancolie de l'accordéon, l'énergie du violon, la rage du piano... C'est de nouveau une divine surprise, ponctuée par un grand rire un brin garnement, un brin diabolique.

Un soupçon de western s'invite avec "The whale has swallowed". Toujours des arrangements merveilleux et des paroles tragi-comiques. OK, ces titres sont des reprises la plupart du temps, mais on saisit tout des influences de l'artiste, de ce qu'il a pu aimer, de ce qui l'a inspiré. Des duos enthousiasmants parsèment l'ensemble (dont "John Henry"). Il y a une humilité absolue aussi dans ces moments là, car la part du lion est laissée aux invités quand ils interviennent (que ce soit Tom Jones sur "Baby Please make a change", Dr John ou Irma Thomas).

Chaque chanson est un univers. Hugh Laurie parvient à s'approprier une tradition ancestrale avec maestria. Il transmet vraiment le son d'une Amérique traditionnelle, éternelle, celle qu'on aime, celle des peuples opprimés, ceux du Tennessee du temps jadis ("Police dog blues"). On retrouve beaucoup des nuances de blues légendaires que l'on connait, même sans en avoir forcément conscience. C'est un très beau recueil, d'une admirable cohérence, ce disque.



A chaque fois, Hugh Laurie nous embarque, comme dans les premiers accords magiques de "Tiptina". Il nous inspire encore envie de bouger, de hurler "souffle!" comme les héros dingues de musique du Sur la route de Kerouac. C'est enthousiasmant, à chaque fois, riche, à ressusciter un mort. Buddy Guy m'avait fait cet effet là. Ce sont des moments de musique euphorisants qui revigorent, parce qu'on sent qu'ils renvoient à quelque chose de profondément authentique. Aux racines profondes et lumineuses d'une grande culture populaire.

Bref, ainsi que j'ai pu le clamer sur Facebook, "Hugh Laurie is definitely a genius". C'était à la fin de ma première écoute, j'étais emballé, enflammé. Je craignais presque de réécouter le disque tant il m'avait ravi et tant je voulais rester sur cette impression première. Mais je n'ai pas tenu -heureusement- cette résolution.

Alors que "Winin' boy blues" emplit de nouveau mes hauts parleurs, je me dis que cet homme a quelque chose que j'aime fort. A la manière d'un Clint Eastwood, il ne s'est pas laissé piégé dans une case. Discrètement mais avec une passion communicative, il vous fait partager toute la musique qu'il aime -qui vient de là, qui vient du blues, du Jazz, du Delta-.

Je me dis que peut-être, on est devant la révélation réelle du grand talent de cet homme. Grâce à cet hommage vibrant au blues, on assiste sans doute à l'émergence d'un artiste protéiforme et absolument majeur. Une sensibilité multiple et fascinante. Qui ne se soucie pas de ce qu'on pensera de lui, laissera dire et affirmera son indéfectible passion comme dans le très beau "Let them talk", serment amoureux et majestueux.

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