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Le Nom des gens

La rumeur se répandait: Lionel Jospin avait joué dans ce film (pas suffisant pour me motiver, c'est son problème récurrent d'ailleurs, à Jospin). Ensuite, c'était l'histoire d'une fille qui convertissait les gens de droite voire d'extrême droite en couchant avec eux. Idée sympathique fondée sur une vision du monde assez manichéenne: à gauche, c'est les gentils, à droite c'est les fachos. Simple mais efficace. Mais bon, je m'attendais à une blague, une comédie française comme je ne les aime pas. Et bien je me trompais. Il a fallu attendre la sortie DVD pour m'en rendre compte.



L'histoire c'est celle d'un mec totalement coincé, nommé Arthur Martin (Jacques Gamblin), élevé par des parents un peu ternes. Sa mère a survécu à l'horreur de la Shoah. Cependant, sa réaction a été étrange, puisque chez eux, on ne parle que de choses de peu d'importance et on évite absolument toute forme de sensations hors du commun (hormis un goût prononcé pour les technologies éphémères telles que le Laserdisc). Bahia (Sara Forestier), l'extravertie, a un père algérien et une mère baba cool (version trash). Elle a été élevée dans le culte de la gauche et de Mitterand en particulier. Elle s'est donné pour mission de combattre ses ennemis politiques avec ce corps dont elle use sans complexes et avec quelque succès. Et ces deux contraires (le tiède et l'extrême) vont, contre toute attente, s'aimer.



Le vaudeville était pourtant un risque. Parce que, raconté comme ça, forcément, on peut craindre une structure rabâchée et des ficelles usées. Mais la qualité d'écriture de ce film est assez bluffante. Les personnages sont campés, posés, ont un passé, une histoire et ne sont pas les types un peu pittoresques que l'on aurait pu croire. Arthur évolue dans le reniement de son ascendance tragique, Bahia grandit dans l'aveuglement de l'engagement politique de sa mère. Et l'avoir dotée d'un père algérien est assez habile pour approcher, sans avoir l'air d'y toucher des problèmes qui occupent pas mal notre hexagone ces temps-ci. On nous dit au détour d'une scène que tous les arabes ne sont pas musulmans (certains sont même athées, c'est dingue), que tous les musulmans ne sont pas terroristes. C'est tout con comme phrase mais ça fait songer qu'on l'entend assez peu dans les JT. Pour autant, qualifier ce long-métrage d'oeuvre engagée serait une erreur. C'est plutôt une comédie sociale et intelligente, comme on en voit assez peu en France.

Les procédés de narration rappellent souvent ceux de Woody Allen, notamment dans l'utilisation de la voix off et la manière dont les personnages s'adressent directement au spectateur et jouent avec la vraissemblance (notamment quand Gamblin est incapable d'imaginer son père autrement que vieux ou qu'il assiste au choix tragique de son prénom). Il y a un jeu constant avec le réel, intégrant l'artifice que permet le cinéma. Cela permet d'emblée au film de Michel Leclerc, de sortir du lot. Ce n'est pas que la mise en scène soit exceptionnelle, mais elle est au service d'un scénario excellent (qu'il a co-écrit avec Baya Kasmi). L'histoire ne tombe jamais dans les écueils habituels, le comique de situation grossier ou les gags à répétition. C'est plus intelligent que ça, mieux écrit. On s'attache fort aux personnages qui sont juste légèrement excessifs. Cependant, ils ont une épaisseur, une enfance (qu'ils revisitent à l'image), des traumatismes, des souvenirs, une histoire derrière eux. Gamblin a en guise de conscience, une version de lui-même quand il était adolescent. Il devra s'engager enfin et tomber le masque pour la déroutante Bahia. Le Jospiniste convaincu prendra donc le risque de s'associer avec une incontrôlable, lui qui a toute sa vie bien pris garde de ne pas trop se mouiller.


Et que dire de cette merveilleuse nature qu'est Sara Forestier. Découverte dans L'Esquive et récompensée très tôt, on connaissait déjà son énergie débordante, sa fraicheur, son audace également. Une manière presque viscérale de jouer, d'abolir la distance, de vous faire gober d'un sourire ou d'une réplique intense que tout ça n'est pas "pour de faux". Ce n'est pas si courant chez les comédiens, ce "lâcher prise". On voit souvent des clins d'oeil, des tics. Elle, elle s'abandonne au jeu. Elle s'investit totalement, ça se sent. Elle n'a pas de distance ironique vis à vis de son personnage (qui est pourtant très particulier, genre idéaliste bab' gauchiste égarée dans notre époque plus euh... amère). Elle assume les excès et les névroses avec une aisance déconcertante. Ainsi on la verra régulièrement nue, parce que Bahia a un rapport totalement décomplexé (et déréglé) avec son corps. Et quand elle rencontre Arthur le sage, lors d'une émission de radio -il est spécialiste des oiseaux morts et traque leurs maladies-, le choc est forcément rude.

Pourtant l'attirance est immédiate et la complémentarité des deux acteurs est admirable. Parce que Jacques Gamblin a toujours joué en mode mineur. J'avais dû faire un portrait de lui, il y a quelques temps. Je me souviens m'être dit: "mais qu'est ce que je vais pouvoir dire?". Ce n'est pas un acteur spectaculaire, frappant, comme peut l'être la belle Sara. Mais j'avais revu ses films et à chaque fois, il était d'une justesse impeccable, et rendait ses rôles profondément attachants. Et ce qu'il y a de commun au duo principal réuni pour le Nom des gens, c'est sans doute cette intégrité là, cette manière d'enrichir leur personnage avec leur caractère à eux (la discrétion de Gamblin, la spontanéité et la candeur de Forestier). Les avoir associés, c'est une brillante idée de casting. Parce que c'est véritablement l'eau et le feu. Ainsi ils forment un couple de comédie romantique classique (tout les oppose). Mais ils sont surtout profondément émouvants, intègres chacun à leur manière.



Ce que j'ai aimé dans ce film c'est son point de vue. On n'est pas dans un truc à la con du genre "La province sympa contre le parisien rigide" (l'exemple le plus frappant étant Bienvenue chez les ch'tis). Pas dans ces espèces de clichés qui coiffent le gogo dans le sens du poil et sont sûrs de faire un carton en attirant lesdits gogos qui ne veulent pas "se prendre la tête" selon l'expression consacrée. S'il n'est pas engagé, le film pointe certaines réalités avec un beau sens de la nuance. Mais ce n'est pas militant, ça n'assène pas de thèse avec virulence. D'ailleurs tous ceux qui professent des convictions trop sectaires finissent par être aussi absurdes dans leur aveuglement que Bahia. Il ne s'agit pas davantage d'une analyse politique. Tout ça est d'une grande tendresse: les parents de Gamblin incapables d'aborder leur passé, ceux de Forestier enfermés dedans, son père trop humble pour devenir peintre. Tout ça est très humain, très touchant. On voit des gens avec leurs insuffisances et leurs fêlures qui se révèlent peu à peu, et qui se démerdent pour vivre leur vie malgré tout. Et si l'ensemble est léger, il lui arrive d'être assez grave. Parce que finalement, ce qui nous tue, c'est de ne pas oser se livrer, s'exposer totalement pour vivre une existence qui ressemble aux idéaux qui nous constituent, aux êtres qui nous attirent.



Alors oui, Jospin apparait en clin d'oeil. Mais à la vérité, on s'en fout, parce que c'est presque logique. On oscille sans cesse entre deux dimensions contradictoires: la fable et la réalité. C'est un jeu avec les conventions. Et c'est ainsi qu'on voit le film... J'imagine aisément les attaques des psychorigides sur son aspect politique ou social. Parce que c'est leur boulot, leur credo, qu'ils ne verront que cet aspect là. Mais il faut en profiter autrement de ce film, en savourer la richesse, la narration atypique, et surtout l'implication de ses acteurs... Très honnêtement, j'avais déjà remarqué Sara Forestier. Il y a pas mal de gens qui font bien leur boulot, qui jouent juste. Elle, c'est un tempérament. Et c'est courageux d'avoir défendu ce personnage avec cette conviction là, d'avoir endossé à ce point son absence d'inhibition et sa folie douce. Quant à Jacques Gamblin, il m'avait vraiment bouleversé dans Le Premier jour du reste de ta vie et confirme encore son approche toujours sensible. Et puis il y a cette indéniable qualité d'écriture, ces répliques qui claquent et font sourire, signées Michel Leclerc et Baya Kasmi.

Au final, ce film est un bonheur inattendu et un très joli moment.

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