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Cannes 2011: Minuit à Paris de Woody Allen

Ouh qu'elle était bête la rumeur, le scandale, le "buzz" comme ils disent autour de ce film. Alors oui on voit deux minutes Carla Bruni dedans, épouse de "Nicolas le petit" comme chacun sait... Mais qu'est-ce qu'on en a à foutre? Ils étaient beaux les journaleux à s'exciter frénétiquement autour de ce qui n'est guère plus qu'une figuration... Après avoir vu le film, leurs gesticulations semblent bien dérisoires.



Parce qu'il est beau et poétique ce film, plein de la magie et des invraissemblances que permet le cinéma. Plus qu'aucun autre, Woody Allen a exploité ces impossibles histoires (dans Alice ou La Rose pourpre du Caire pour ne citer qu'eux). Parce que le cinéma n'est pas la vie, n'est pas le réel. Il est tout le contraire. On peut jouer avec, s'en moquer, le fantasmer, donner à l'existence le relief qui lui manque. Le cinema, pour ce vieux Woody, c'est toujours apporter à des destins désemparés, désaxés, le supplément d'âme qui leur manque.



Alors on rencontre Gil, un Américain à Paris, promis à une blonde créature toute accaparée par les préparatifs de leur union future. Il se tape le shopping et les parents républicains de son aimée. Il doit aussi supporter la compagnie d'un pontifiant pédant dont sa fiancée s'était entichée à la fac. Bref, lui l'écrivain en quête d'inspiration pour son premier roman, semble prisonnier d'une vie qui n'est pas la sienne, d'une époque qui ne lui convient pas. Un soir, il fait faux bon à ses compagnons pour errer et se perdre dans Paris. Il s'assoit sur des marches, les douze coups de minuit retentissent. Une voiture des années 20 emportent notre héros éberlué vers des temps qu'il idolâtre, où il croisera les Fitzgerald, Hemingway, Gertrude Stein, Cole Porter, Picasso ou Dali, à l'époque où "Paris est une fête", où les gens peuvent comprendre et entendre le bordel qu'il a dans la tête.

Etourdissant, euphorisant, enthousiasmant. Nous nous attendions (oui nous étions deux), à une carte postale. Elle voulait voir Tomboy, je voulais voir Woody. Après le soleil du parc, on a parlé longtemps, la séance de Tomboy est passée à notre grand dépit. Restait Woody, que nous avons donc vu en même temps que les festivaliers cannois qui inauguraient leur quinzaine cinéphile. J'avais quelques appréhensions pourtant. Je redoutais la carte postale, l'amour nunuche, l'accordéon et Carla Bruni. Je redoutais aussi le fait que le cinéaste livre chaque année des films de qualité mais parfois un peu inachevés (voir Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu plus bas). 


Et d'emblée vlan, dans ta gueule mon Nico. Etant parisien d'adoption, je n'ai jamais pu me défaire de mon émerveillement presque naïf devant cette merveille de ville, un vieux côté provincial ébahi devant les lumières citadines qui ne me quittera sans doute jamais. Le film s'ouvre avant le générique sur cette ville que j'aime et les images de ses grands lieux, un peu comme au début de Manhattan qui célébrait New York et ses symboles. Paris, je t'aime, vraiment fort. Sous toutes les lumières et même sous la pluie. Quelque part, c'est toujours là que je reviendrai, c'est chez moi. Je reconnais les endroits... vite vite, que le reste suive!!



Je n’ai pas été déçu. Car après le face à face de l’impeccable Owen Wilson avec ses futurs beaux parents, sa douloureuse humiliation de ne pas avoir pu se consacrer à la vraie littérature, sa frustration de ne pas visiter la capitale comme il le souhaiterait, le film bascule. Franchement, je ne m’attendais pas à ça. Je n’étais pas prévenu, je n’avais rien lu sur le film, je savais à peine de quoi ça parlait. Je m’attendais à du classique, à du cliché. C’était oublier la liberté de narration et l’audace, la malice dont fait preuve Woody Allen depuis toujours. Il vous force à accepter l’impossible, à vous laisser emporter par les mirages que l’imagination permet. Voilà. Ce brave Gil se retrouve au cœur des années folles, dans le Paris de son âge d’or. Il rencontre et se lie avec ses héros, des légendes comme le couple Fitzgerald ou le péremptoire Hemingway (lâchant des souvenirs de guerre terrifiants mêlés à des injonctions pour bien faire l’amour, des vérités définitives sur l’écriture et cherchant toujours quelqu’un avec qui boxer). Et il se trouve qu’Hemingway est également l’un de mes héros et que j’ai eu pendant longtemps la nostalgie de ce Paris-là. Woody sait la sublimer, cette ville, comme on le voyait déjà dans Tout le monde dit I love you. Un moment, j'ai cru qu'il avait fait un film juste pour moi!

On est comme le héros, on se balade dans une ville fantasmée, étonnés de croire encore en cette magie dont Woody use comme personne, ces époques confondues, renvoyant sans cesse les unes aux autres… On croise un hallucinant Adrien Brody en Dali excentrique. On se plonge dans la folie des surréalistes. On ressent surtout le cheminement fantastique de cet écrivain qui peu à peu apprend à croire en lui. Il tombe amoureux d’une belle muse (de Picasso, de Hemingway), campée par Marion Cotillard -craquante-, éprise elle-même d’un autre temps jadis, celui de la Belle époque (de Lautrec, de Gauguin...). 


Le réalisateur nous laisse aussi avec une belle leçon : on ne sait pas profiter de notre présent (mais Carpe Diem, bordel!). Gil apprendra à ne plus avoir la nostalgie de l’âge d’or, à ne plus retourner sans cesse vers ce passé qu’il aurait aimé connaître.


Par ce voyage dans le temps permanent, ces douze coups de minuit providentiels, cette ville magnifiquement filmée (dans une splendeur presque onirique), Gil va se faire la vie dont il rêvait, prendre conscience de son talent à lui, rendu confiant par les encouragements de ses héros, libéré des contingences de son présent. 


Toujours il y a la chance qui joue un grand rôle dans les films de Woody, qu’on la force (comme dans Match Point) ou qu'on la tente. Toujours il y a les femmes initiatrices qui vous révèlent et vous font grandir (comme dans Annie Hall ou Comédie érotique d’une nuit d’été).

Bien plus qu’une ode à la plus belle ville du monde et aux facettes qu’on lui appose, il s’agit ici de se forger un destin, en acceptant le merveilleux, le Deus ex machina. Il y a ici de l’allégresse, de ce contraste que j’aime si fort chez Woody Allen : sa vision impitoyable et souvent pessimiste des pauvres êtres qui se débattent pour trouver leur bonheur, et la possibilité ténue d’un moment d’égarement et de folie. Avec comme souvent dans son oeuvre, cette petite étincelle qui redonne ses couleurs au monde.



Donc oui, on tient là encore un petit bijou dans l’œuvre du maitre New-Yorkais, plein de fantaisie et d’intelligence. Cet artiste est de ceux qui ont un rapport affectif à la culture, irrévérencieux dans sa manière de jouer avec toutes les conventions.

On a envie de le prolonger ce film, relire Hemingway, revoir Picasso… Woody Allen est décidément un cinéaste qui vous fait du bien. Il nous offre en tous cas ici une bien belle parenthèse.


Merci à www.cinepunch.com pour avoir publié une version de cette critique.

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