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La Ballade de l'impossible, Norwegian Wood: Cinéma d'auteur, mon cul!

C’était par l’une de ces journées euphoriques où le monde semble sous ecstasy. C’était pendant le Festival de Cannes. Quoique non accrédité malgré mes incessantes prières d’athée convaincu, croyant au Deus ex machina (on ne sait jamais), malgré le fait d’être en région parisienne et loin de la croisette, au joli mois de mai, le cinéma m’appelle. La fringale me prend, mon regard se fait avide des fameuses 24 images par seconde, plus que d’habitude, c’est à dire largement au delà du seuil de tolérance du spectateur lambda. Ainsi je m’abandonne aux crises de cinéphagie les plus démentes.


Dans la folie de l’instant je me laisse entrainer d’un mot par une belle amie dans une salle obscure, simplement parce que le titre m’inspire, parce que ça évoque une chanson des Beatles que j’aime, « Norwegian Wood ». Je ne sais pas grand-chose, sinon qu’on a crié un peu partout au génie, à la profondeur des tourments, à la majesté des images. Innocent et sempiternellement romantique, limite inconscient, limite utopiste, il m’arrive de croire à de telles sornettes, surtout lorsqu’elles sont clamées haut et fort et que l'affiche n'est pas dégueu.



Ma compagne d’infortune me parle de l’unanimité des critiques élogieuses. Là, j’ai un mouvement de défiance. Il arrive que ça veuille dire plusieurs choses : soit vous allez être émerveillé comme devant There will be blood, Two Lovers ou Black Swan, soit vous allez avoir des envies de suicide rapide, d’autodestruction, de pendaison instantanée pour mettre fin à un mortel ennui (la pire de mes expériences demeurant Tideland du pourtant immense Terry Gilliam, ou mon autre ennui –plus inavouable encore- devant The Fountain du non-moins admirable Darren Aronofsky).

Dans le cas de la seconde option, vous culpabilisez gravement, vous vous sentez dépressif/idiot/ à côté du vélo. Vous vous demandez ce qui cloche chez vous. Vous contemplez vos semblables avec envie et inquiétude. Vous ressentez la fébrilité du désaxé qui voudrait jouer avec les autres dans la cour de l’école, adopter leurs us, singer leurs expressions pour qu’ils vous tolèrent dans leur cercle. Déjà que la jeunesse et l’existence en général est merdique, vous devrez la traverser seul en enfouissant profondément la honte de vous être emmerdé (et endormi) devant l’unanimement salué In the mood for love. Alors vous emprunterez les mots de ceux qui ont su aimer, pour éviter le combat, pour vous renier, pour avoir encore des camarades avec qui jouer aux billes, même si cela nie votre sentiment profond. La vie ne consisterait donc qu’à refléter l’opinion générale et à taire la vôtre. Si vous n’êtes pas aligné, c’est que vous avez tort.

Revenons donc à nos moutons, une fois posée cette sombre dissonance qui peut parfois vous séparer de vos semblables, et vous rendre suspect… John Lennon a d'ailleurs pointé ça dans « Working class héro » : « ils vous haïssent quand vous êtes malins et méprisent les idiots ». OK. Admettons d’emblée que j’ai tort donc et que je suis soit un génie, soit un neuneu. Le même Lennon a donc composé la chanson « Norwegian Wood » (figurant sur l’excellent album Rubber soul des glorieux scarabées), contant en substance l’histoire d’une aventure entre un garçon et une fille. Un moment de grâce romantique, tendre et mélancolique. Si le film du vietnamien Tran Anh Hung, titré La Ballade de l’impossible, Norwegian wood, a les mêmes caractéristiques que la chanson dont il emprunte le titre, alors je signe.



Bon ça commence. Une petite salle à Bercy, peuplée de bobos vampiriques, allergiques au soleil qui brille dehors, de vieux téléramiens qui sont mieux là que devant Drucker, de mon amie et moi (qui n’entrons pas dans ces catégories, du moins j'espère). La musique est sympa (c’est la grande qualité du film d’ailleurs, la B.O est de très bon goût). On est à Tokyo à la fin des années 60. Deux garçons et une fille sont liés par le destin alors qu’ils sont à la fac. L’un d’eux, Kiruki, se suicide, et cela bouleverse le couple survivant (Watanabe et Naoko). Ils vont vivre une histoire d’amour douloureuse et chaotique, hantée par ce deuil.

Je la trouvais plutôt jolie l’histoire. Je me souvenais d’un autre film de Tran Anh Hung, L’Odeur de la papaye verte, primé à Cannes je crois (récoltant la Caméra d’or, entre autres lauriers, dont un César). Le mec n’est donc pas manchot à priori.  M’enfin puisque mon seul devoir est d’être totalement honnête en ces lieux (sous peine d’excommunication), autant me mettre à table : il était très chiant contemplatif, une véritable invitation au sommeil voyage, de ces œuvres où l’on doit boire trois litres de café accepter de se convertir à un certain rythme, pour vraiment y survivre les savourer. Je connaissais la patte du bonhomme que l’on retrouve logiquement dans ce film.

Alors voilà : Kizuki le tourmenté meurt, laissant ses amis désemparés. Sa petite amie Naoko ne s’en remet pas et se retire du monde pour tenter de retrouver son équilibre. Watanabe s’est rapproché et amouraché de la demoiselle (et l’ex de son ami). Il est coincé : pris entre la folie grandissante de la malheureuse et les avances d’une autre jeune femme, positive et engageante (ce qui m’a fait murmurer en bon amateur de films d’auteur de 2h30 : « mais baise-là donc qu’on en finisse, j’ai la dalle ! »).



Disons que la première demi-heure se suit. Dans la souffrance, Ok, avec un spleen baudelairien qui prend sournoisement le contrôle de votre âme au supplice, mais bon j’ai l’habitude. S’insinue également l’appréhension que ma voisine adore ce film. Pour le moment, elle ne réagit pas, je ne dis rien.

Je me motive, plein de bonne volonté: « A un moment donné, je vais rentrer dedans ». Le héros aussi manifestement, puisque quand je relève la tête, après avoir soulagé mes paupières lourdes un moment, il s’active énergiquement et nu comme un ver sur la demoiselle, également dévêtue. Là, je me dis que c’est bizarre de constater à quel point pas mal de films d’auteur font durer ces scènes-là plus que de raison. Pas que je sois pudibond ou moine pratiquant -loin de là-, mais je ne vois pas en quoi ça fait avancer le récit. Je n’ai jamais pu m’empêcher de soupçonner ce cinéma dit "de qualité" (ou considéré comme tel) d’une complaisance certaine vis à vis de la nudité, d'une ambivalence vis à vis de la sexualité: se cachant sous le prétexte du « ce n’est pas du voyeurisme, c’est de l’art… Non non il ne s’agit pas seulement de voir les acteurs à poil et en train de baiser -parfois pour de vrai-, bande de pervers ! ».

Parce que de cul, on en parle beaucoup (trop) ici,. Mais d’une manière élevée, attention.  Ainsi, l’héroïne, lors d’une confession bouleversante, admet entre deux sanglots qu’elle mouille avec Watanabe sans pourtant l’aimer, alors qu’avec Kizuki, ben elle l’aimait mais elle restait désespérément sèche (je paraphrase ce merveilleux monologue de dix minutes… enfin peut-être deux, mais tout est relatif). Ces échanges déchirants se font dans une étendue de hautes herbes où les personnages marchent à toute vitesse en mettant leur cœur à nu.

Une autre image, forte, ahurissante, incroyable, grotesque, demeure également en mémoire : au pied d’un arbre, le vent dans leurs têtes échevelées (oui j’essaie d’être lyrique là), cette petite allumeuse de Naoko demande à Watanabe le chaud-bouillant, s’il est en érection et si ça fait mal parfois. Lui répond que oui parfois (toujours aussi passionné) et qu’en ce moment, ben ça serait bien de le dépanner. Elle lui a pourtant suggéré juste avant qu’elle ne pouvait pas faire l’amour avec lui. La nana simple, quoi. Compatissante, elle lui propose une petite branlette faveur, genre Heathcliff et Cathy sous temesta dans les Hauts de Hurlevent. Le vent souffle beaucoup d’ailleurs dans cette scène, alors que la caméra se resserre sur le visage réjoui mais résigné des deux amants romantiques. Une scène qui ferait cauchemarder Jean Louis David, tant les coiffures deviennent approximatives (OK c’est futile, mais ça m’a traversé l’esprit).



A ce moment précis, j’avoue que j’ai craqué. J’ai éclaté de rire. Entrainant heureusement mon amie dans une hilarité difficilement contrôlable. Parce qu’il y a quand même des limites. Je ne demandais qu’à y croire, à cette relation névrotique, à ces êtres brisés. J’étais prêt à découvrir et aimer les partenaires d’un nouveau « dernier tango », aux étreintes sans cesse menacées par la mort et la folie. Je vois bien l’intention du cinéaste. Elle est belle certes. Mais on nous déroule là les clichés romanesques les plus éculés, alliés à un raffinement faussement élégant : les plans insistants sur les corps en proie au désir frustré, la nature tourmentée par la tempête ou figée par la neige, renvoyant à l'intériorité des protagonistes… Certes, il y a quand même des images superbes (la mer démontée surplombant une falaise par exemple à la fin).

Cependant, tout ça ne repose sur rien. Les personnages sont tellement mal foutus qu’on ne croit pas une seconde à la fièvre qui les anime. L’arnaque est par moments splendide et bien enrobée… pour briller en société, on pourra prétendre avoir aimé ce pensum de 2h30. La vérité, la mienne du moins, est qu’il n’y a là rien à voir : c’est délayé à l’extrême, on force le symbole pour que le couillon au fond à droite se croit malin de le déceler. 

C’est très putassier finalement tout ça : « regardez comme je suis bon », « regardez comme c’est profond», « vous la sentez là, mon intelligence? ». Tout est surligné. Et quand ça aguiche à ce point, on n’est pas émus, remués, concernés. C'est pourtant ce que n’importe quel art est censé provoquer: Quelque chose qui résonne dans votre intimité, dans ce quelque chose de secret qu’un créateur aura révélé par sa vision singulière.



Là, ça a tous les atours du grand film. Tous les tics. Mais c’est du « Canada dry » (l’aspect, l’allure mais pas le goût de l’ivresse). Alors on décroche. Piteusement et un peu honteux d’abord. Puis les nerfs prennent le dessus (parce que ça dure longtemps), et on finit par rire de bon cœur (plus que devant certaines comédies d’ailleurs). La faute à cette absence de naturel permanente, lors des scènes d’amour (si préparées et si cérémonieuses qu’elles en deviennent vaines), lors des dialogues (très écrits, très développés, comme si chaque mot se faisait le véhicule d’une pensée profonde, ce qui ne passe pas du tout). Enfin il y a de fausses audaces de montage et de vraies maladresses (une musique souvent belle est assez bien illustrée, coupée abruptement par un « Allo? » surgi de nulle part).

Ce qui m’agace, c’est que c’est précisément ce genre de film qui va faire dire au plus grand nombre que le cinéma d’auteur, c’est chiant. On entendra encore que les critiques sont d’une autre planète (au mieux) ou sont de connivence pour monter en épingle des oeuvres manifestement indigestes. Bref ça s’adresse ostensiblement à ceux qui savent prétendument regarder, sont cinéphiles, voient des aspects inaccessibles aux simples mortels (les lignes bien parallèles, la composition des plans…). Pourtant, la marque des très grands, des Kubrick, des Bergman, des Chaplin, des John Ford ou des Woody Allen, c’est de rester simples, de se passer d’analyse et de demeurer fascinants. Ils sont beaucoup moins lourds, démonstratifs et faux que cette « ballade de l’impossible ».  Ils n’ont pas besoin de démontrer en permanence leur étourdissante virtuosité et demeurent accessibles.

En ressortant, malgré mon corps fragile, j’ai eu besoin d’une bonne bière, pour chasser le souvenir de ce film. Je ressentais cette colère sourde qui vous prend parfois à la sortie du cinéma. C’est comme une déception amoureuse. C’est bien aussi, d’avoir le courage de ne pas aimer un film. Paradoxalement, c’est stimulant et ça vous remet bien les idées en place. D’un seul coup, vous pouvez mettre des images sur ce qui vous horripile. 

C’est une grande vertu après tout. 

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