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Titouan Lamazou: Femmes du monde

C’était en 2007, dans ces eaux là… Je venais de finir la Salade et le cassoulet, de le publier, et je me demandais ce que j’allais faire ensuite. J’avais plusieurs projets. Moins m’occuper de cinéma et m’occuper de ce roman qu’il me tarde d’écrire encore à ce jour. Toujours trouvé le moyen de l’ajourner, je ne sais pas trop pourquoi. J’attends qu’il s’impose à moi. Mais déjà je digresse. Un vieil ami, au fait de mon errance entre deux livres, m’avait entrainé à l’expo « Femmes du monde » au musée de l'homme. Nous l’avions tous deux adoré. J’avais même envisagé un temps de raconter des histoires à partir de ces photos. Mais j’ai fait autre chose. Pourtant cette expo m’est restée en tête, peut-être la plus belle que j’aie vue à ce jour.



Pourquoi j’en reparle alors des années après, vous demandez-vous ? Simplement parce que la semaine dernière, à la faveur d’une belle conversation, je suis retombé sur le souvenir que j’avais de ces croquis et de ces photos. Mais un peu lointain et un peu nébuleux. Je n’ai pas une mémoire très méthodique, ni très précise. Mais je me souvenais de l’émotion que j’en avais gardé. Alors j’ai commandé le livre Femmes du monde de Titouan Lamazou… Il était, par chance, encore disponible. C’est drôle d’ailleurs, puisqu’il me revient alors que je suis encore entre deux livres. Pour autant, je n’ai pas envie de faire autre chose que d’en parler un peu ici, de ce beau travail, d’en raviver le souvenir.

Le livre est arrivé ce matin. Plus gros que je ne le pensais, intimidant. Dur à caser dans ma bibliothèque déjà croulante (et pleine de ces doubles rangées qui m’agacent). Je l’ouvre, pensant le feuilleter distraitement, le lire un peu plus tard. Comme c’est mon usage quand je reçois un bouquin, il arrive que je le pose et que je le délaisse pendant des années, avant de le redécouvrir comme un trésor enfoui… C’est très étrange comme manière de faire. Je ne suis pas, comme on pourrait le penser un gros lecteur, un boulimique. Plutôt un dilettante en attente de coup de foudre. Et je me méfie en plus beaucoup des catalogues d’expo, qu’on achète comme des souvenirs avant de les classer, sans jamais leur accorder un regard.



Et là, plutôt que de le parcourir dans le désordre (ou à l’envers, chose que je n’ai jamais comprise : plein de gens font ça…), je m’y suis laissé prendre, presque par surprise. Et puis c’est ma nature aussi… Les gens parlent de DSK, moi je voulais parler de Cannes ou de cinéma, et Bim ! ce bouquin me tombe sur le coin du nez et je stoppe toutes les machines (y compris mes deux lectures en cours) pour m’y consacrer. Pourquoi ? Parce que finalement je l’avais un peu oubliée, la beauté de ce grand carnet de voyage.

Dans une expo, on ne s’attarde que sur les images, assez peu sur les textes de présentation qu’on lit en diagonale, d’un œil impatient, comme s’ils n’étaient qu’accessoires. Ce n’est cependant pas le cas ici. Chaque croquis, chaque portrait, chaque photo (de proportions immenses, ce qui était frappant et que l'on ne peut se retrouver dans un livre), raconte une vie de femme. Vraiment. C’est comme un flash direct. Elles nous parlent de leurs parents, de leurs valeurs, de leurs attentes, de leurs cultures, de leurs origines. On entend leurs voix dans un premier temps, en regard de leur portrait. Puis Lamazou raconte sa rencontre avec ses femmes fascinantes, la raison pour laquelle il s’est intéressé à elles et aussi à leur pays.



C’est ainsi qu’elles sont réellement sublimes. La belle métisse du Brésil, une autre nommée Mei Mei qui, dans la lointaine Chine, se défie des conventions pour mener une vie d’artiste et de conteuse pour enfants, une journaliste courageuse bravant l’intolérance des talibans, cette femme encore qui tente de porter un message d’espoir et de non-violence aux jeunes des favelas, ou encore Daisy, celle qui m’a séduit le plus: une jeune femme rousse posant nue dans sa caravane jaune avec un air de défi, protestant contre la guerre qui sévissait alors en Irak en faisant la grève du sexe, à l’image des femmes spartiates de l’antiquité.



Qu’elles sont belles et nombreuses ces histoires, à chaque fois de véritables hommages à une certaine noblesse féminine, une grâce protéiforme. Evidemment, chacune est singulière, chacune raconte un pays, une situation souvent tourmentée, mais il y a cette force d’existence malgré l’adversité, qui peu à peu émerveille. Cette foi en la vie, dans ce qu’elle peut recéler de beau. Une absence de résignation ou de fatalisme.

Ce n’est pas vraiment du féminisme, une manière d’opposer le regard des femmes à celui des hommes (ce qui serait biaisé et absurde puisque, sauf erreur, c’est un homme qui les célèbre).  Lamazou adopte une manière de raconter ses voyages à travers elles : prendre un bout de leur histoire, un soupçon de leur destin pour éclairer un coin du monde d’une manière unique, particulière. Il n’y a pas vraiment non plus de souci de globalisation, de tout ranger dans le même sac de la mondialisation, de normaliser leurs propos à tout prix pour composer un grand fonds commun.



Ce qui est beau précisément, ce sont les différences, les singularités, le caractère absolument original de chacune de ces femmes, ces individualités qui offrent leurs beautés bien à elles, leurs mots, un peu de leur vie et de leur sensualité aussi, à cet homme qui va les croquer, les prendre en photos, rapporter leur discours. Les célébrer comme les muses de sa quête à lui.

J’aimé énormément ces dessins, qui rappellent un peu le trait de Delacroix, ses croquis au Maroc. La composition des photographies est également souvent la même : le modèle au centre de l’endroit où elle vit, de son fragment de monde. Et puis toujours leur histoire pour les légender, leurs destins au cœur desquels elles nous convient un moment. Comme des fragments de beauté volée.

Il y a également toujours un peu de cette hantise ancienne dans le travail d’un artiste : ils prennent un peu de l’âme des êtres qu’ils représentent. Mi-idolâtre et mi-flibustier, le voyageur passe et emporte avec lui tous ces visages de femmes qui finissent par constituer son périple, raconter son odyssée à lui, ses coups de foudre, ses émerveillements.



Ce matin, en recevant ce livre, j’ai voyagé très loin. Et comme je me l’étais promis, il y a quatre ans, j’ai écrit dessus comme une nécessité. Comme si cet art là titillait notre créativité et nos envies d’ailleurs. Comme s’il suscitait aussi en nous la nécessité d’un carnet de voyage, d’un livre à écrire, d’un destin à tracer.

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