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The Tree of life de Terrence Malick

La controverse enflait autour de la Palme d’Or attribuée la semaine dernière à Terrence Malick pour son Tree of life. Le film la méritait-il vraiment ? Etait-ce pour l’ensemble de son œuvre, comme l’un de ces honneurs vaguement posthumes que récoltent ceux qui n’ont plus rien à prouver et qui dominent la meute depuis trop longtemps pour qu’on les ignore ? Médias et critiques entretenaient le doute. On entendait tout et son contraire (certains allant même jusqu’à qualifier l’opus de « clip virtuose », d’autres –plus rares- criant au chef d’oeuvre). A la projection cannoise, le public se divisait, paraît-il, entre ovations et huées. Alors, pour faire le tri dans tout ce tintamarre, j’ai voulu aller voir, un peu après la tempête. Dans ma banlieue plus intéressée par les films d’action que par tout le reste, j’ai eu la chance de profiter d’une fin d’après midi, où nous étions moins d’une dizaine dans la salle, à l’heure creuse.



Evacuons tout de suite une chose : j’ai lu beaucoup de livres, vu plus de films encore. Celui-là est, je le crois bien, le plus beau qu’il m’ait été donné de voir. Je ne lui trouve tout simplement pas d’équivalence ou de rival. Il m’a bouleversé. Il me poursuit. C’est la plus belle des œuvres d’art que j’aie vue (Baudelaire, Van Gogh, Beethoven, Kubrick et Dostoievski compris). Quelque chose comme une révélation. De mon vivant, j’aurai donc connu le génie à l’état pur, une création humaine en état de grâce, qui éveille des pensées qui vous assaillent en rangs serrés. Moi qui les manie souvent, qui en ai l’habitude, j’étais à court de mots, ou je voulais en dire trop à chaque plan. Ça se bouscule, ça s’entremêle, ça fait mal au ventre. Vous ne pensiez tout simplement pas que c’était possible de suggérer tout ça. Rien ne pouvait vous préparer à pareil choc. Alors, au moment d’en parler, je sais que ça ne suffira pas, que tous mes sentiments seront parcellaires et mal traduits. Et oui, écrire cet article m’intimide.

Le film commence. Une flamme perce l’obscurité profonde. Une femme rousse magnifique en très gros plan, qui hurle sa douleur après un coup de fil. Un deuil a frappé, on le devine. Le père vieillissant tente d’apaiser la souffrance, toujours sans dialogues. On ressent tout. On entend des pensées en voix off, des appels désespérés à Dieu, des prières au disparu, des questions sans réponses. La caméra est en mouvement sans cesse ascendant, du sol vers les cieux. On voit le soleil à travers les branches d’arbre, les hommes filmés en contre-plongée, comme des monuments. Un monde gigantesque. Un cosmos.

Tout est déjà immense. On ne comprend pas tout. On s’effarouche. On se dit que tout est encore opaque. Surtout avec ce saut étrange dans le temps, vers Sean Penn, le frère vieillissant, perdu dans la ville, sa froideur et ses transparences, sa fascinante démesure. Des réunions de travail, des pensées douloureuses, encore obscures. On se demande s’il faut s’accrocher. On se demande si on va suivre.

Le sentiment s’accroit encore quand, après ce drame et cette mort suggérée, Malick revient à la flamme qui ouvrait son film, puis aux étoiles. Il contemple le soleil et le big bang. Il s'intéresse à la Terre qui se forme, déchaine ses forces fondatrices. Le feu, l’eau. Les premiers atomes de vie. L’évolution. Les cieux. Les arbres. Les êtres aquatiques qui vont bientôt aborder les rives de la terre pour y poursuivre leur odyssée. Les premiers êtres terrestres, les dinosaures. Le cinéaste convie en nous la mémoire des origines, là d’où l’on vient, ce qui nous fonde tous. Il pose ce contexte fou, ce passé commun pour composer ses personnages. Du grand tout au particulier.



Si, comme je le crois, ce film absolument fondamental n’a pas toujours été compris, ni ne fait l’unanimité (la marque des œuvres majeures d’ailleurs), c’est qu’il impose des codes absolument inédits. Même dans les films passés de Terrence Malick lui-même, on sentait cette intention là, mais jamais aussi impérieuse. Au contraire de la passivité qu’impose habituellement le cinéma (où l’on se laisse porter par le récit), le cinéaste incite son spectateur à s’y projeter réellement, à nourrir les images de ses propres impressions, de sa sensibilité, de sa spiritualité. De quelque chose qui dépasse l’entendement. Ainsi, même si l’on ne ressemble pas aux héros sur l’écran, c’est notre reflet que nous allons peu ou prou contempler, notre vécu, nos souvenirs, notre ressenti. Le cinéaste va solliciter tout cela dans une expérience totale (grâce notamment à une utilisation virtuose de la musique, de Bach à Smetana, comparable à ce qu'a fait Kubrick dans 2001, Odyssée de l'espace). Il s’adresse à tous et raconte l’histoire de tous, celle des sensations.

D’abord, Malick montre les flashs, les images marquantes, les moments fugaces qui se sont gravés dans votre mémoire. Ce ne sont pas les souvenirs que les vieux radotent plus tard, pas ces vues de l’esprit qui embellissent la prime jeunesse, perdue dans le lointain. J’ai toujours dit que je me souvenais peu de mon enfance. Mais je me souviens de ces instants là, étranges et hors du temps. C’est ce qui vous reste pour de vrai, ce que vous avez vu, pensé, sans forcément mettre de mots dessus. Ces grandes questions en suspens. Ces grands « pourquoi ». Ces visages d’adultes qui vous consolent comme des divinités immenses, omnipotentes. Un monde de sensations. Les nuages, les couleurs. Les voix douces des premiers temps. Les berceuses. La lumière.



Puis c’est l’arrivée de l’autre, du frère, du rival. Un ennemi qu’il vous faudra aimer. Une complicité étrange, empreinte de rancœur, le duel qu’on vous interdira très tôt de mener à son terme. Les premiers jeux. Les premiers mots. Les premiers conditionnements. Les premiers commandements. Les barrières et les lois souvent absurdes que l’on aura jamais le droit d’enfreindre, sous peine de s’attirer le courroux de ceux qui règnent sur vous sans partage. Ces géants que la caméra capture tels qu’on les percevait en ce temps là, comme des piliers élevés vers un ciel, une hauteur qui vous semblait alors inaccessible. On les croyait infaillibles et parfaits, animés d’une force à la fois protectrice et menaçante.

Puis il faut grandir, s’élever du sol. Cela consistera à découvrir peu à peu les fissures dans l’illusion de perfection. Perdre la grâce d’un univers sans doutes. A jamais orphelins de parents qui ont été un temps nos idoles et nos repères. Oublier aussi les premiers émerveillements, l’insouciance. Avoir la force des premières batailles. Se confronter à la violence, parce qu’on est un garçon, que c’est ce qu’on est censé faire. Et découvrir à ce stade enfin l’individu, les contours qui se précisent. Les caractères qui s’affirment dans le récit, cette fois, bien singuliers.



Brad Pitt campe donc un père extrêmement strict, rappelant fort les figures paternelles les plus impitoyables du cinéma (le pasteur tyrannique de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, par exemple). Il impose sa morale dure et ses principes rigides à trois fils qu’il terrorise. Pas qu’il les maltraite ouvertement d’ailleurs. C’est un dictateur domestique qui exerce une tyrannie de l’esprit. Il règne sans partage, ne supporte pas le manque de respect, l’entorse à ses règles, la mise en doute de son autorité, de sa toute puissance. Il veut élever des hommes parfaits, qui réussiront là où il a failli. Pourtant, il veut également se faire aimer. Il prend souvent dans ses bras ses gamins raidis et les yeux baissés, pétrifiés de haine refoulée. Même l’amour, il l’ordonne. On les entend plusieurs fois dénoncer sa cruauté. Souhaiter sa mort. Lui se révèle peu à peu complexe et multiple, le contraire d'une figure d’ogre. C’est un musicien contrarié et détourné de son but, voulant inculquer l’opiniâtreté qui lui a manqué à sa progéniture. Car il s’est détourné de ses rêves. La violence qu’il déchaine, les tensions qu’il instaure au sein de son foyer sont celles de sa douleur, de sa frustration. C'est une manière d’amour et de désespoir aussi. Autour de lui, il ne saura pourtant qu’attiser l’incompréhension et l’hostilité, ponctuées ça et là par de trop rares éclairs de complicité.



La douce figure maternelle est son exact opposé. Jessica Chastain lui confère une aura presque magique. La blancheur de sa peau, l’éclat écarlate de sa chevelure. Elle est magnifique, immuable et irréelle. Elle le demeure  pendant très longtemps. Elle est l’ombre majestueuse que l’on contemplera enfant, derrière les draps qu’elle étend dans le jardin. Elle est celle qui vous comprendra. Qui sera pour vous d’une bienveillance inconditionnelle, qui soignera vos blessures, d’un baume dont elle-seule a le secret. Pendant toute votre enfance, elle sera votre havre, votre forteresse de douceur. Le souvenir de son ventre, peut-être, ce foyer perdu dont vous portez encore un peu le remords.  C’est elle qui partagera vos jeux, qui détiendra une part mystérieuse de vous-même. C’est elle qui sera votre passage vers le monde des adultes. Elle est votre fascination, mais jamais votre protection. Les coups vous les prendrez. Vous devrez apprendre à encaisser. Les excès du père qu’elle n’osera contredire, se laissant maltraiter. Elle s’interposera trop tard. Et c’est ainsi qu’elle perdra un peu de l’amour de ses enfants (un peu seulement).

Et puis on sort du cocon, de la bulle. On apprend la violence, la camaraderie, les autres. On éprouve sa force. On court. On joue. On casse des carreaux. On est cruels envers des animaux (le crapaud sur une fusée). On s’éprouve. Le désir nait, tourmenté, mystérieux, pour cette fille devant vous en classe à laquelle vous jetez des regards embarrassés. Cette autre pulsion plus trouble encore, où vous volerez le dessous d’une belle voisine pour y assouvir votre concupiscence. Le frisson. L’individu qui se découvre.



Le gamin résiste enfin. Livre son combat, se lève. La caméra n’est plus au niveau du sol pour raconter cette évolution. De plus en plus rarement, elle regarde en l’air, vers l’éternité. Le monde a pris ses proportions, sa dimension humaine. L’enfant entre dans son temps et vit sa vie. S’opposera à son père, à son frère, à sa mère. Trouvera les mots de son émancipation. Mais perdra aussi l’innocence, cette autre dimension, ce sens de l’invisible,  de l’indicible, ces sensations qui ont pendant longtemps fondé son rapport à l’existence. Enfin, il saura ce qu’est la douleur, la tristesse, le deuil, ceux que personne ne saura apaiser. Et il enfermera le monde dans la prison du rationnel, ignorera souvent ce qu’il s’est entrainé à ne plus voir. « Tu seras un homme, mon fils », fait de ces conquêtes et de ces abandons.



C’est ainsi que j’ai visité ces vies qui n’étaient pas la mienne. De l’intérieur. Avec mes sensations à moi, mes souvenirs, encouragé sans cesse par ce point de vue subjectif et suggestif qui est celui de Malick en permanence. Alors à la fin, on croise avec Sean Penn tous ces êtres que l’on a croisés, que l’on a aimés ou détestés, qui ont un temps fait partie de nous, sur cette plage immaculée, au bord de cet océan qui rappelle les origines. On demeure longtemps avec ces personnages-là qui ont pris une épaisseur exceptionnelle. On pense aussi à l’infini que ce film permet d’entrevoir, correspondant sans cesse à ces destins.



Hier, je me suis donc rappelé de ce qu’était le grand art, le vrai, celui qui fait grandir, celui qui change votre vie. Celui qui fait pleurer, tant il est plein d’une insoupçonnable beauté. Celui qui divise, celui qui passionne, celui qui exalte. Celui qui incarne vos sentiments les plus secrets, vos prémonitions. Celui qui articule vos interrogations les plus intimes, les plus anciennes, les plus fondamentales. Un film ? Une sagesse ? Une philosophie ? Une quête mystique ? Un poème ? Un peu tout ça. Quelque chose qui vous émeut comme du Mozart, comme de la grande musique. Quelque chose au delà des mots.

Quelque chose de divin et d’éternel. De cet esprit, de cette flamme dont nous sommes tous issus, celle des origines, celle du cosmos. Terrence Malick amène tout cela à la conscience. Il nous invite à détacher notre regard du sol pour contempler à nouveau la cime des arbres et les nuages.

Les merveilleux nuages.

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