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Beginners

Certains films sont vendus de manière calamiteuse. L’argument de Beginners était donc une fausse piste. Il ne s’agit pas vraiment d’un jeune homme qui découvre que son père est gay. C’est ainsi que j’en avais entendu parler sur les plateaux-télé, avec cette faculté rare qu’a la promo : rendre absolument rachitique et anecdotique, une très belle histoire.



J’y allais avec ma compagne de cinéma, qui n’avait pas même entendu parler du film. Moi-même, j’avais hasardé un ombrageux « mais si ça a l’air vraiment bien ! », alors que bon, je n’en avais aucune idée. On était samedi. Le temps hésitait entre le soleil et la pluie. Après les légumes, on s’inquiétait pour la viande crue. On allait tous crever dans d’atroces souffrances sur une planète empoisonnée. Contexte normal et réjouissant qui m’incitait à croire, en éternel fuyard, un peu inconscient, qu’un cinéma s’imposait pour nous distraire des catastrophes qui nous cernaient. Tout cela n’a au fond rien à voir avec la vie que nous menons. Pour se retrouver, se recentrer et ressentir, se souvenir de soi, on a besoin d’un bon film. Et c’est précisément ce que fait Beginners. Quelque part entre la mélancolie de Sofia Coppola et la fantaisie de Jean Pierre Jeunet.

Car au fond, paumés au milieu de ce grand vacarme, que nous reste t’il ? Comment on s’engage ? Comment on a l’espoir d’un jour s’abstraire de toutes ces illusions et d’être heureux ?



Chut… Le film commence. Etrange. Un truc qui me parle beaucoup, d’emblée. Un peu barré. Un peu cintré. Un brin explosé. On commence à l’envers. Etant un grand jazzman existentiel, ça me plait beaucoup. Le père est mort, on met de l’ordre dans ses affaires. Son fils, Ewan McGregor, erre, au milieu d’une maison pleine de cette absence. Puis on remonte dans le temps.

Tout au long du film, j’ai eu peur des conventions, du mélo qui menace, du chantage à l'émotion. Le ton est atypique. On se souvient des époques en évoquant les présidents, les coiffures, les canons de beauté. Des photos d’époque qui passent comme des diapos. Parfois un souvenir d’enfance, et cette femme magnifique et excentrique, la mère du héros, brune et somptueuse, complice extrême incitant l’enfant trop sage à la folie. On sent également qu’elle était très seule.

Ce garçon a grandi. En 2003, il fait des dessins singuliers et naïfs avec des slogans graves. Il tente de comprendre son père (Christopher Plummer, extraordinaire) qui lui a fait son coming-out quelques temps auparavant, moment dont il enjolive le souvenir (en affublant son paternel de différents costumes, refaisant la même scène sur plusieurs tons). Il a un chien, petit Jack Russell plein de sagesse dont les pensées sont sous-titrées et qui semble être la voix de sa conscience. Et puis il y a cette fille qu’il rencontre dans une soirée, mutique et mutine, craquante Mélanie Laurent. Si belle qu’il va vider deux tiroirs pour elle et l’inviter à vivre avec lui. Si libre qu’elle ne se laissera pas enfermer. Elle est un peu l’expression de l'esprit frondeur et insoumis qui anime en creux ce garçon timide. Elle représente la grande histoire d'amour, celle qu’il ne faut pas foirer.



Ce film est funambule. Entre drame et comédie, il ne choisira pas. Entre rêve et réalité non-plus. Il est pétri de contradictions qu’il assume tout du long. Le jeune semble vieux, frileux, n’ose pas. Il évolue au contact de ce père condamné. Ce dernier est possédé par une volonté superbe de vivre et d’aller contre les conventions.

Si tout ça m’a touché, c’est que cela met en garde de bien des manières contre une chose: ne pas se laisser prendre. Ne pas devenir un malade, ne pas se laisser soigner. Rester soi, ne pas accepter de se laisser anéantir. Par la mort qui rôde, par les passés que l’on traine, par les vieilles blessures qui empêchent le présent d’advenir.

Cela dit quelque chose ici de très beau, sur ceux de ma génération, des enfants mal grandis, qui ne savent pas comment s’y prendre pour fonctionner quand tous les modèles sociaux sont à terre. Il faut improviser, se faire aux circonstances, ne pas les forcer, se laisser porter, se réinventer. Accepter de voir son père amoureux après la mort d’une mère merveilleuse et solitaire. S’accorder des virées presque hors-la-loi avec cette fille qui semble si courageuse, un peu insouciante, mais qui est très fragile et très abimée. Accepter de la suivre, d’épouser ses démons. Sortir de sa réserve. Se hasarder dehors. S’engager. Commencer à vivre avec nos propres codes, comme ces "débutants" évoqués par le titre.

La mort du père, militant, libertaire, turbulent, passionné, c’est aussi la révélation du fils. Il devra s’avancer. Il devra s’engager, dans une relation mais aussi dans sa vie. C’est une histoire d’apprentissage.


Cette œuvre est portée par des acteurs exceptionnels et un réalisateur, Mike Mills, qui assume pleinement son indépendance, ses audaces formelles et narratives. Il insère des dessins, des photos, des impressions, à cette histoire qui auraient fort bien pu être académique et très banale. Tout est suggéré, rien n’est asséné. Le cinéaste insuffle à ses personnages ce « vague des passions » qui anime ceux de ma génération paumée : celle d’après les audaces et de la libération de moeurs des années 60. On porte la nostalgie de ces belles années folles mais on ne sait plus comment faire pour les vivre.

Il y a dans le respect que le héros a pour son père une grande admiration et sans doute un peu d’envie, pour l’audace dont il fait preuve, son irrévérence même face à l’agonie. Pour nous, tout est plus grave. Nous sommes ceux qui renoncent. Je me souviens de Jeremy Irons dans Beauté volée de Bertolucci qui parlait de « l’incroyable frivolité des mourants ». Christopher Plummer se fait l’interprète lumineux de cette frivolité-là. Cette légèreté, cette insouciance à toute épreuve qui impressionne.


Je ne sais trop comment conclure. Tous les films que j’aime disent quelque chose de moi, je suppose. Et là oui, je me suis retrouvé fort, dans ce jeune homme un peu dingue et très sage en même temps. J’ai aimé l’espièglerie, le côté totalement fantasque et l’instabilité de Mélanie Laurent. Ils luttent contre l’ordinaire, l’ennui, le quotidien. Et ils savent lire dans les pensées des chiens. Ils sont pleins de souvenirs, pleins d’envie, pleins de timidité, de fébrilité.

Ils ressemblent surtout à cette folie douce que j’ai toujours au bord des lèvres et qui manque tant au monde. Vous ressortez de la salle heureux, vibrants, émus aussi, mais pas tristes. Revigorés d’avoir vus des morceaux de vous sur l’écran, quelques unes de vos aspirations et de vos peurs du vide.

Le cinéma, au milieu du désordre et des robinets à désastres, permet de se sentir un peu moins désemparés.
Un peu plus de ce monde.

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