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Amy Winehouse: hommage et mouvement d'humeur


C’est dingue ce que les gens peuvent être prévisibles. « Agir comme les clichés qu’ils sont » comme on le disait dans l’insurpassable Six Feet Under. Alors hier, à l’annonce de la mort d’Amy Winehouse, chaque passant y allait de son petit commentaire assassin, moralisateur et plein de suffisance. Ce genre de chose aurait tendance à me rendre vaguement nauséeux. On a eu droit à pas mal de « elle l’a bien cherché », à des « d’toutes façons c’était une épave », ou même à ce jeune homme coiffé comme Justin Bieber lâchant gravement cette immortelle maxime: « ouais, la drogue c’est pas cool quoi. ». C’est très bien, tant d’étalage de vertus et de rectitude chez l’homme de la rue qui, comme chacun sait, peut se permettre de tout juger, puisque lui n’est jamais calamiteux dans le privé. Du moins, les tabloïds s’en foutent. Or les turpitudes de la jeune Amy étaient largement relayées par des médias goguenards et faussement désolés, jubilant secrètement devant cette fille en train de se ruiner. Ça fait vendre. On freine pour voir le sang des accidents de voiture. C’est comme ça. C’est la nature humaine.

Seulement, à présent, la population exprime la même vulgarité que les feuilles de chou les plus crasseuses et en serait presque fière. Alors on n’évoque que cet aspect là : une junkie, un pied dans la tombe et qu’on avait vue il n’y a pas si longtemps tituber sur scène. Certes, l’aspect destroy de la dame rappelait les grands anges déchus du rock qu’elle n’allait pas tarder à rejoindre. Mais l’essentiel demeure la musique. Et Winehouse a imposé un retour inespéré dans la soupe que crachent les radios : celui de la Soul. On a pu très vite mesurer son influence, car on lui a emboité le pas, des chanteuses comme Duffy par exemple. C’est important. Non qu’elle ait inventé quelque chose, mais elle a comblé un vide.


Ma découverte remonte à quatre ans: Un ami me fait écouter une chanson. Je suis assez étonné, je me souviens, car la chanteuse est jeune et il est plus du style à écouter Billie Holiday. Il a beaucoup de goût mais se soucie de l’actualité comme d’une guigne. Et il me dit « Bon, c’est pas Aretha Franklin, mais c’est vraiment pas mal ». Ce qui dans sa bouche est un grand compliment. Il met « Back to Black ». Et j’ai été soufflé. Par la musique déjà : rétro, anachronique, délicieusement déplacée. Elle ne semblait pas de notre époque, s’en dissociait avec superbe. Et sa voix puissante et pleine de mélancolie, ses textes d’une noirceur et d’un spleen assez envoutants. Un confluent de références évidemment, mais qu’Amy Winehouse savait faire siennes, se les appropriant, les nourrissant de sa sensibilité d'écorchée vive. On sentait à chaque phrase ses démons. C’est peut-être ça qui la rendait émouvante : une voix prête à se briser, toujours sur le point de se perdre et gardant un équilibre douloureux et précaire. En concert, elle n’était d’ailleurs pas toujours dans le rythme. Elle n’était pas parfaite et l’assumait.

Ce sont ses défauts qui l’ont singularisée certainement, à l’ère de la note juste et des vocalises robotiques, exécutées sans âme. En ces temps obscurs où David Guetta étendait sa sinistre hégémonie, où on s'extasiait du look de Lady Gaga, où Céline Dion illuminait Las Vegas, où les Black eyed Peas trustaient les sommets des charts à force de happenings spectaculaires et de mélodies entêtantes, calibrées pour faire bondir en épilepsie synchrone le peuple des boites de nuit… au milieu de cette cacophonie d’imposteurs, compensant leur manque de talent béant par tous les artifices possibles, heureusement, il y avait Amy Winehouse.



Car on entendait là quelque chose d’authentique, une fêlure, une douleur qui irradiait de sa voix. Elle chantait son mal-être, la source de son inspiration, le mal qui allait l’engloutir. Ajoutez à cela des arrangements de Rythm and Blues et de Soul, tous droit sortis des années 60. Elle était un phénomène étrange, un contrepied absolu. Affichant son insolence, son indocilité et son caractère perturbé, presque avec fierté. Elle était peu recommandable, elle allait mal tourner. Elle le savait. Elle en jouait. Comme une funambule qui sait qu’elle va tomber un jour ou l’autre, retourner au néant. Nourrir l’absurde malédiction des célébrités disparues à 27 ans, qu’on évoque paresseusement depuis ce matin, comme s’il s’agissait d’une aristocratie douteuse. Un titre de gloire ultime. Un ticket garanti pour la légende.

Mais ainsi que le chantait John Lennon « Nobody loves you when you’re down and out ».
Et cette hostilité, Amy en était l’objet. J’entendais hier qu’on la connaissait autant pour ses déboires que pour sa musique. Et je me disais « quel triste constat ». Car la dame était sans nul doute la plus talentueuse de sa génération. La seule à proposer quelque chose d’un peu différent, d’un peu ambitieux et à toucher le grand public. Ce n’est pas rien. On avait un délicieux frisson en écoutant son « Rehab » entrainant et ironique, cette fille qui refusait la rédemption, la guérison d’une manière pleine de malice. Le constat fataliste de « You know I’m no good », le désespoir profond de « Love is a losing game ». Il y avait dans sa voix, dans ses mots, le sentiment d’une fatalité, d’une tragédie en train de se jouer. On avait conscience du seul dénouement possible. C’était envoûtant, émouvant, effrayant. Elle n’était pas lisse, affrontait ses tourments, rugueuse comme une rock star. Une rareté en nos temps aseptisés. C’était quelque chose. Il a suffit de deux albums pour que sa voix domine toutes les autres.



Il y a des étoiles filantes, des météores, qui s’ancrent instantanément dans la B.O de nos vies, des visages fugitifs. Même le temps d’un ou deux albums. A la façon d’un Jeff Buckley, inoubliable fulgurance. Lui était une voix céleste. Amy flirtait avec les gouffres. Cela s’entendait fort. Cela se ressentait. A contre-courant de tout ce que l’époque dictait, elle a trouvé ce petit quelque chose qui la rendait unique. Un côté ténébreux, autodestructeur, dangereux. Une musique exemplaire qui rappelait les grandes heures de la Motown (comme dans l’extraordinaire « Me and Mr Jones »). Elle était unique quand la médiocrité imposait -comme toujours- son diktat et ses codes. J’espérais secrètement qu’elle se relève, un peu à la manière d’un Keith Richards, sans cesse donné pour mort dans les années 70 et toujours ressuscité. Ça n’a pas été le cas. Dommage.

C’est tout, je crois. Un mouvement d’humeur contre le people qui prend toujours le pas sur l’artistique et fausse toutes les valeurs et les jugements. Mais comme tous les bruits de chiottes, ces rumeurs s’étoufferont dans le temps, s'estomperont dans ces « mythes » que l’on invente à tout bout de champ, d’une manière d'autant plus grotesque qu'on leur crachait dessus quelques semaines auparavant.

« Everybody loves you when you’re six foot in the ground » chantait encore Lennon.

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