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Anna Calvi

Je regardais il y a quelque temps ma télé d’un œil torve. Intermède dans le ronron des discours promos: une jeune femme s’avance, Fender en bandoulière. Elle semble timide. Sur la scène mal branlée d’un talk show, sa voix s’élève, quelque part entre Patti Smith et Nico, et elle chante un « Desire » incandescent. Forcément je m’anime, et je fais l’emplette de l’album que j’écoute en boucle depuis. La demoiselle s’appelle Anna Calvi. Le disque aussi.



Après une intro au son cristallin d’une guitare électrique pure et virtuose, vaguement flamenco, elle entonne un amour maladif. Cela s’emballe au refrain qui ressemble à une tempête désaccordée. Sa voix est un murmure à la suavité trompeuse où sommeille la fièvre de ce « No more words » lancinant où la dame implore son amant de l'enlacer. Entre harmonie et chaos. Quelque chose de Jeff Buckley dans le raffinement de son chant et de ses arrangements épurés.

Une sorte d’harmonie basique s’élève, d’orgues ou de cornemuse, le rythme s’installe, solide comme du Springsteen. La voix se fait puissante et grave, intense, comme chauffée à blanc. Ce "desire" est décidément diablement efficace. Et brut. Toujours avec ce crescendo de fièvre, cette espèce de menace sourde qui sous-tend les compositions de la jeune femme. Un côté « Because the night » mais avec un accent plus grave. Plus tendu.



Avec « Suzanne and I », on songe de nouveau à l’atmosphère du Velvet Underground, un peu moite, un peu maladive. Anna vous pend à son souffle, à cette voix aux accents multiples et précieux (rappelant autant Jeff Buckley que Bowie). Elle privilégie les ruptures de ton, les parenthèses entre les rages. Et toujours ce crescendo qui structure ses chansons, comme si elle les retenait et finissait par les laisser éclater, rompre leurs liens.

Il y a plusieurs couleurs dans cet album, une guitare belle et inhabituelle, se jouant des automatismes, des réflexes de l’auditeur. « First we kiss » ressemble à une chanson d’amour, mais de nouveau pleine d’éclats de mélancolie. J’aime les contradictions qu’elle suggère, les humeurs contraires qu’elle traduit dans ses paroles et ses mélodies, belles comme des ciels changeants. On est happés. On ne saurait écouter ce disque en faisant autre chose.

Certes, on entend pas mal d’influences. Mais elle dépasse sans cesse ces sortes de citations par sa mélancolie puissante et âpre. Les chansons se succèdent comme d’imprévisibles décors. Parfois on a le sentiment de s’y perdre avant d’en retrouver le fil. Parfois, la voix change, se fait plus profonde quand l’émotion monte. Les arpèges doux de la guitare deviennent à l'occasion hystériques, stridents. C’est une musique ressentie, impressionniste, hypnotique. Anna Calvi vous entraine d’un état d’âme à l’autre.



J’aime aussi sa façon d’être entrainante, faussement allègre, comme dans « The Blackout », brillant d’élégance et de désinvolture. La demoiselle de ce point de vue fait beaucoup songer à Bowie. Elle a un côté espiègle. Elle joue avec vos émotions, fussent-elles sombres. Jusqu’à nous faire danser dessus avec insouciance. Elle use des dissonances avec maestria, à l'image de la guitare tranchante et agressive, qui inaugure « I’ll be your man ». Cela ressemble un peu à une ballade des années 50 sous mescaline.

Mystérieuse et malicieuse, Anna Calvi ne cesse de dérouter, de prendre par surprise, de poser des ambiances précieuses et contrastées. Comme ce « Morning light », qui commence comme une berceuse pour devenir plus inquiet. Très peu d’artifices, rien que sa voix changeante et ce jeu de guitare très inhabituel, s’accompagnant parfois d'un harmonium. Cela suffit à installer les rêveries qu’elle convoque. Une sobriété qui ne fait qu'amplifier la puissance de sa musique. Son album est d'ailleurs long à assimiler, mais au fil des écoutes, il ne cesse de s'enrichir.

Ce disque défile comme le paysage aux fenêtres d’un train. Un mouvement toujours constant, des sensations toujours changeantes, des émotions qui se bousculent. Anna Calvi vous plonge dans une ivresse singulière. Avec ce quelque chose de discret et d’expérimental que l’on trouve notamment dans la musique classique du 20ème siècle qu'elle affectionne.

J’aimerai toujours les éclectiques qui savent transformer la somme de leurs inspirations en art. C’est précisément ce qu’a réussi Anna Calvi en livrant ce premier trésor.

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