Accéder au contenu principal

Winter's bone

Craignant la perspective d’un samedi soir désoeuvré et solitaire, j’avais loué un film Winter’s bone en VOD. Mode de location qui présente le double avantage de ne pas s’aventurer au dehors et d’éviter les merdes qui squattent les tubes cathodiques, surtout en période estivale. Au terme d’une journée d’onanisme culturel (lecture et musique alangui dans une pose approximative sur le canapé de mes rêvasseries), je lançais donc ce film, recommandé par une amie de bon goût. J’ai pour habitude de suivre les recommandations. Pas par docilité, mais parce que les invitations des autres vous emmèneront toujours vers quelque chose de surprenant, hors de vos références. Je me souvenais aussi vaguement de critiques extatiques… C’était l’un de ces films indépendants qui ne passent pas dans les cinémas sinistrés près de chez moi. Leur sortie DVD demeure donc la seule chance de les voir. J'ai donc vu celui là. Et ce fut une sorte d’uppercut.



Ree est une jeune femme de 17 ans qui doit se charger seule de toute sa famille (son petit frère et sa petite sœur, sa mère dérangée). Elle vit au fin fond du Missouri dans une forêt où elle tente de subsister, comptant sur la bonté d’une voisine et se nourrissant des maigres fruits de sa chasse (des écureuils). Son seul salut serait le retour de son père, condamné pour avoir fabriqué des amphètes. Il ne se présente pas à son procès alors qu'il est en liberté sous caution. Ree risque de perdre la maison. Elle passera par toutes les souffrances pour retrouver le fugitif, pour garder son toit.



Je le répète, c’est un choc. Parce que c’est un voyage au bout de l’enfer. Parce que cela montre une Amérique cauchemardesque, usée jusqu’à l’os. Pauvre et consanguine. Dans les arbres nus d’un terrible hiver, on se souvient de l’aspect terrifiant que ce continent immense peut parfois recouvrer. On songe à Délivrance de John Boorman (jusqu'à l'apparition finale d'un banjo... ça ne peut pas être une coïncidence!). Dans cette contrée hostile et délabrée, il ne s’agit que de survivre. La violence des hommes fait écho à la rudesse des lieux. L’impitoyable et injuste loi du plus fort règne. Et il y a l’isolement, oppressant, cette impression qui vous étreint tout au long du film : malgré tout son courage, toute sa force, Ree est prise au piège. Peu à peu, on souffre avec ces enfants forcés à affronter la vie trop tôt, à vaincre des adultes aux allures de démons. Cela court dans la tradition américaine depuis Mark Twain et Huckleberry Finn, jusqu’à La Nuit du Chasseur de Charles Laughton. Il y a d'ailleurs un hommage manifeste à ce chef d'oeuvre: lors d'une séquence nocturne, sur une barque évoluant sur une rivière plus qu'inquiétante.

Aucun espoir n’est permis. Chaque jour est un combat, chaque repas une victoire, un sursis. Pas de rires d’enfants ici, quand la ruine et la faim menacent. Le film est porté par son héroïne, campée par la jeune Jennifer Lawrence, hallucinante de justesse et de sobriété. On a sans cesse peur pour elle, on souffre avec elle.

Lorsqu’elle se met en quête de ce père qui a laissé sa famille en proie à tous les dangers, chaque rencontre ressemble à une lutte, une menace. Dans ce coin paumé, personne ne livrera son secret, chacun se tiendra au silence qui fait loi. Car ici, la pauvreté domine, les intérêts se réunissent autour d’un trafic de drogue dans lequel tout le monde est mouillé. Et on ne parle pas aux flics. Les gens que la jeune Ree sollicite ont des gueules marquées, terrifiantes. Ils ont des allures de gargouilles. Parfois, on l’aide mais en cachette, en contrebande, comme si prêter main forte à cette adolescente, c’était œuvrer à sa propre perte. Ce qu'il y a de frappant, c'est l'isolement de cette héroïne, son abandon au milieu d’une communauté hostile, dangereuse, prête à se retourner contre elle à la moindre occasion.



Au début, on croit même que ceux de son sang la trahissent: Un cousin qui la balade en tentant de lui faire lâcher prise et surtout son oncle, Teardrop (traduction libre : celui qui lâche une larme), qui la reçoit avec une grande violence. Partout, elle ne rencontre d’abord qu’une hostilité farouche, sauvage. Jusqu’à un paroxysme. Ne pouvant pas abandonner ses recherches, son obstination la mènera jusqu'à une séquence presque sacrificielle, où tous ceux qu’elle a croisés se liguent pour lui imposer le silence. Un seul lui offrira le salut. Il s'agit au final, de sauver l'innocence quand tout est corrompu.

L’histoire c’est celle de gamins livrés à eux-mêmes, pris dans l’enfer de responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. Un motif que l’on connaît depuis Oliver Twist de Dickens. Le monde autour d'eux ressemble au décor d’un conte horrifique. Car, malgré le réalisme cru, très dépouillé de sa mise en scène, c’est cet aspect métaphorique, poétique et terrible qui caractérise paradoxalement Winter’s bone. Cette fille traverse des paysages décharnés à grands pas et se heurte à des mines patibulaires qui l’enfoncent toujours un peu plus dans sa désespérance.

La nature apparaît implacable. Comme dans les romans de Jack London ou de Cormac McCarthy, ou comme dans cet autre roman terrifiant, Julius Winsome (où un homme vivant seul au fond des bois est pris de folie meurtrière lorsqu’un chasseur a tué son chien). La forêt prend vite des allures de piège inextricable lorsqu’elle n’est pas vue par le regard d’un poète, mais par ceux qui doivent y survivre. Ce film est le portrait terrible d’une Amérique profonde qui n’a rien de mythique. Elle est dominée par la mélancolie, comme celle de ces chansons traditionnelles que l’on entend à plusieurs reprises…



Bizarrement c’est à la littérature que j’ai songé d’abord en découvrant ce film. Plus qu’à des œuvres de cinéma. Parce qu’il distille un malaise assez exceptionnel. Il a quelque chose d’unique, d’essentiel, un désenchantement et une désillusion totale, que je n’ai côtoyés que dans les livres les plus noirs. Winter's bone vous plonge dans un état profond, puissant : celui que l’on connaît quand on a peur pour des enfants. Le sentiment d’une injustice viscérale à les voir souffrir des turpitudes de leurs ainés. A les voir contraints d'en assumer les conséquences. Cela éveille d’anciennes terreurs, d’anciens cauchemars, ceux qu’on faisait quand on était gamins. Quand on avait peur d'être seuls.

Cette seconde réalisation de Debra Granik a été primée de nombreuses fois (notamment à Sundance et au Festival Américain de Deauville). Parce qu’elle a un caractère troublant. Le film est double : d’un réalisme et d’un symbolisme extrêmes. Il donne à voir les oubliés du rêve américain dans la désolation de leur quotidien. Les destins en rade, les enfances sacrifiées. L’impression d’une humanité que l'on voit résister malgré tout, incarnée par ce bel ange déchu et combattif que l’on voit évoluer et souffrir. On ressent fort la rudesse aussi, d’avoir à survivre dans un monde qui ne lui épargnera rien.



Au fond il y a là quelque chose d’une vérité que l’on voit assez peu. Les faibles sont toujours à la merci des forts. Cette injustice originelle perdure un peu à l’écart des villes étincelantes et des sourires hollywoodiens étalés partout comme des mirages. Car, les damnés de la terre continuent de souffrir ici bas. On l’oublie parfois.

Ce conte cruel ne vous épargne pas ce fâcheux constat. Et son héroïne, émergeant douloureusement du chaos, de la grisaille et d’une horreur hyperbolique, n’en est que plus belle.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …