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A la découverte du Trône de fer (Game of Thrones) de George R.R. Martin


De formation littéraire et classique, j’ai longtemps éprouvé une certaine défiance vis à vis des œuvres de « Fantasy ». Il fallait faire ses humanités, se nourrir d’art académique, ne pas céder aux sirènes de la gaudriole, ne pas s’abandonner aux futilités de l’imagination. Ainsi, les « cuistres » comme je les nommais alors, crachaient sans vergogne sur tout ce qui n’était pas leur chapelle, malheur à qui s’éloignait du droit chemin, osait citer Brassens ou Desproges en leur auguste chapelle. Quant à Tolkien, soyons sérieux…

Il arriva pourtant qu’un médiéviste un peu plus iconoclaste nous éveillât à Excalibur de John Boorman. Il professait également sans rougir son admiration pour LadyHawke (avec Michelle Pfeiffer, devant laquelle se pâmait le sympathique pédagogue). Ainsi, c’est auprès de lui que je me souviens avoir apprécié les légendes du Moyen-âge. Je ne m’attendais pas en effet à aimer Chrétien de Troyes, la Chanson de Roland ou le Roman de Tristan. Pourtant ils demeurent à ce jour l’une de mes plus belles découvertes datant de cette époque et un grand plaisir de lecture. Délectation que l’on bannissait trop souvent au profit de l’analyse, jargonneuse et stérile. C’était certes d’une grande richesse, il fallait que nos jeunes têtes encore chevelues fassent leurs gammes. Mais plus insidieusement, cela nous inoculait un sectarisme certain.

Quelques temps plus tard sortit la glorieuse trilogie de Peter Jackson adaptée du Seigneur des anneaux de Tolkien. Libéré des contingences de la faculté, je me suis plongé avec délices dans le grand livre: deux semaines de nuits blanches et de jours à me perdre dans la Terre du milieu. Un moment intense et lumineux, qui se prolongea harmonieusement avec les films que je revois encore très régulièrement, comme pour célébrer ce souvenir, cette parenthèse merveilleuse.





En vérité, je ne pensais pas connaître pareils émerveillements de nouveau. Un bon livre, c’est comme une histoire d’amour, c’est unique, ça ne se rejoue pas. Ne nous en reste que la nostalgie et l’espoir de découvrir un jour une nouvelle aventure, d’autres contrées, d’autres imaginations. Alors j’ai continué, d’écrire, de lire, de voir, mais sans jamais vraiment retrouver ce sentiment-là: ces récits fantastiques qui vous emportent. J’ai connu d’autres émotions artistiques certes, mais celle-là me manquait fort.

Et puis j’entendis parler d’une série intitulée Le Trône de Fer en préparation sous la houlette de la chaine HBO (ayant déjà diffusé des séries majeures comme les Sopranos ou Six Feet Under). Une amie passionnée par l’œuvre de Tolkien et grande lectrice m'en a chanté les louanges, m’apprenant qu’elle était adaptée d’une saga littéraire d’importance, initiée par un certain George R.R. Martin.





J’avais vu quelques images de la dite série. J’en ai découvert davantage. Pleine de sang et de fureur, de sensualité et de violence, de complots incessants entre différents clans pour s’assurer le contrôle du fameux trône de fer, dominant les sept royaumes. C’est absolument captivant, les personnages sont charismatiques et extrêmement fouillés, on sent le poids de différentes traditions et de différentes peuplades. Cependant la série n’en est encore qu’à sa première saison. Pour qui veut saisir la richesse de l’univers créé par Martin, mieux vaut se plonger dans son œuvre, d’une ampleur impressionnante.

Il a déjà développé son univers sur cinq énormes tomes. Il en est prévu sept pour boucler cette légende. La série est quant à elle, dans sa première saison, l’adaptation du premier, intitulée « a Song of Ice and fire » dans la langue de Shakespeare. Petit conseil pratique pour les non anglophones : préférez l’édition intitulée en France « Le Trône de fer , l’intégrale » qui respecte le découpage original voulu par l’auteur.


Au cœur du mois d’aout, je me suis donc aventuré dans ces pages. Chacune de mes lectures ressemble à une tentative, depuis toujours. Je ne suis jamais sûr d’accrocher et il m’arrive fréquemment d’abandonner, de demeurer extérieur et froid. Pas là. Dès le premier chapitre, ces gardes noirs attaqués par des créatures inquiétantes dans une forêt glacée et pleine de dangers, je me suis rappelé des premières émotions que j’ai éprouvées notamment à la lecture de Croc-Blanc de Jack London dans mon enfance. On fait ensuite la connaissance des nombreux protagonistes qui vont composer cette grande aventure.

On commence par découvrir le clan des Stark, rude et vertueux, conservant encore le souvenir des hivers ténébreux (leur devise emblématique est « l’hiver vient »). Leur symbole est le loup. Chacun des enfants Stark est d’ailleurs accompagné d’un loup extraordinaire et calqué sur son caractère (cela a une certaine importance dans l’histoire). Robert Baratheon est installé sur le trône de Fer. Gargantuesque et profondément débauché, il va faire appel à Ned Stark pour qu'il devienne sa « Main » (son conseil privilégié, qui prodiguera des lois en son nom). Mais le roi Robert est marié à la trouble Cercei du clan des Lannister, qui veut s’emparer du pouvoir. Le contrôle du royaume de Westeros est également convoité par les jeunes Targaryen, descendants des Dragons mythiques, chassés du Trône de fer par Robert et les Lannister. La jeune Daenerys Targaryen est ainsi promise à un seigneur Dothraki, peuple de cavaliers robustes et barbares. Elle doit ainsi permettre à son frère au sang de dragon, de reconquérir son royaume perdu.

Résumer tous les enjeux de cette histoire a tout d’une gageure, et je ne me permettrai pas d’en détailler les arcanes, que l’on se contente ici de cette ébauche (qui n’expose que le début de l’histoire et certains des rapports de force qui s’y jouent). L’univers en est extrêmement riche, et il existe plus d’une quinzaine de personnages principaux. C’est une grande épopée. Ce qui impressionne, c’est la construction et la progression de l’intrigue. Chaque chapitre est consacré à un personnage et à sa propre perception du monde, ses propres enjeux, ses propres ambitions. Chacun apporte son éclairage et sa nuance à l’ensemble. Au début, tout est lié. Et malgré les rebondissements, les séparations et parfois les morts retentissantes de personnages majeurs, tout garde cette unité.



A chaque chapitre, il y a un moment fort, une scène qui vous emporte. Chaque bouleversement est annoncé, les évènements sont toujours justifiés. Pas de coups de théâtre téléphonés. Il ne s’agit pas de rebondissements faciles. Le récit est mené avec une grande maitrise et n’est jamais délié. Même les intrigues secondaires sont captivantes.

Je me souviens de lectures qui vous laissaient en plan et en haleine à tout bout de champs, à coups de procédés éculés pour mieux vous accrocher, d’une manière assez grossière. Certes ici on passe de l’un à l’autre, d’une famille à l’autre, mais jamais avec l'impression d’être manipulés. Ce qu’il y a d’impressionnant dans la saga de Martin, c’est cette tension qu’il parvient à maintenir jusque dans les complots les plus opaques, les manigances les plus alambiquées. On a également une sensation de voyage et d’odyssée permanente, que ça soit dans les forteresses imprenables ou fastueuses, dans les forêts profondes, dans les montagnes glacées, au delà du mur.

La grande force de cette somme, c’est la richesse des personnages. Les détailler serait par trop fastidieux. Cependant on s’attache fort à la destinée de chacun. Que cela soit Ned Stark épris de justice, de Tyrion (l’un des Lannister qui compense la disgrâce d’être nain par une intelligence hors du commun), celle de Jon Snow (le bâtard prenant le costume des gardes de nuit pour préserver Westeros des ténèbres qui le menacent), la jeune Daenerys qui peu à peu devient reine...



Plus que tout, Martin nous parle de la survie des faibles, d’un monde sans cesse en équilibre précaire, menacé par les violences les plus atroces. Elles ne manquent jamais de s’y déchainer, parfois abjectes, souvent effrayantes. Il y a finalement ici assez peu de magie et même lorsqu’elle intervient, c’est d’abord la noirceur de l’âme humaine qu’elle souligne. L’innocence est sans cesse livrée à l’horreur. Les enfants doivent grandir très vite, être des hommes faits ou des femmes rusées à 14 ans, pour s’imposer. Il ne s’agit pas seulement d’une chronique de luttes pour un royaume, mais plus largement d’une lutte pour vivre, évoluer dans un monde dont on aura dompté les terreurs (humaines ou d’autres nature).

Toujours au plus proche de ses héros, même des plus troubles et des plus malfaisants, Martin décrit un univers d’une extrême maturité. Il n'accorde pas de répit. Le danger rôde sans cesse, à chaque page se tapit une menace. Et, chose rare, on ressent fort cette tension, sans le soulagement d’elfes lumineux, d’enchanteurs merveilleux. L’extraordinaire est certes présent, mais les sortilèges sont terrifiants, désenchantés. La conquête du Trône de fer et des sept royaumes de Westeros appelle presque toujours la mort et la désolation.

Il n’est pas rare que les personnages soient aux abois, emprisonnés, crèvent de faim. A l’occasion, ils seront victimes de deuils ou de démence. C’est cette vision absolument désespérée qui m’a le plus séduit. Car l’univers chevaleresque appelle traditionnellement le contraire: Les héros y sont au delà de tout soupçon, même dans la faute. Martin maintient une sorte de naturalisme sans céder aux poncifs du légendaire ou de la geste épique.

Ainsi, il privilégie un aspect explicite qui n’est pas pour me déplaire : Tyrion est par exemple un débauché et s’adonne régulièrement à diverses voluptés auprès de femmes de mauvaise vie. L’amour est là, mais souvent dévoyé ou sacrifié. Les hommes préfèreront souvent à l’image du nain, la compagnie des putains. Les soldats se livreront au viol. L’amour véritable (celui de Daenerys pour Khal Drogo par exemple ou de Catelyn pour Ned Stark), entrainera des évènements funestes et inquiétants. Au mieux il sera un leurre. Le sentiment amoureux est souvent incestueux ou tragique. Sous la plume de Martin, il n’est pas une consolation. A peine est-il une parenthèse, bientôt miné par la bassesse ou la soif de pouvoir qui domine le cœur des hommes. Le noble sentiment est ici charnel, les étreintes sont intenses et crues. C'est l’une des grandes forces de la série (celle des livres et plus encore, celle de la télévision). 




Le Trône de Fer est l’un des fleurons de la « dark fantasy ». Son univers est certes ténébreux, glauque et poisseux, cauchemardesque, immoral, angoissant. Mais c’est avant tout une extraordinaire légende, nourrie des romans arthuriens. L’ensemble se présente comme une sorte de Moyen-âge parallèle, peuplé de ses propres légendes, de ses propres croyances, de ses propres usages, de sa propre géographie, de son propre climat (où les saisons durent, par exemple, de longues années).

On se retrouve donc en terrain paradoxalement connu. On songe aux tourments de l’antiquité, aux nobles épées qui avivent le souvenir de preux chevaliers, aux souverains avides de pouvoir, aux sentiments violents des oeuvres shakespeariennes. Le mélange de ces références pourrait donner lieu à une potion bien indigeste... Au contraire, le monde élaboré par Martin est d’une admirable cohérence. On y croit et on s’y retrouve. Chaque bataille vibre d’authenticité, chaque dialogue est porteur de passion et de fièvre. On prend plaisir à imaginer en détails les lieux que l’on parcoure (les terres désolées ou les places fortes). On découvre un monde. On l’intègre. On en retient les noms. On aime s’y perdre aussi parfois. Souvent, on a peur de perdre le fil. Mais le souffle épique est puissant, et l’auteur maintient l’attention de son lecteur.



J’ai lu ça et là que certains relevaient des longueurs, pas assez d’action et trop de temps morts. Je trouve au contraire que cela participe à la puissance de cette épopée, à l’envoûtement qu’elle provoque. Il s’agit avant tout d’expérimenter un ailleurs. Ce qui n’est pas éloigné par exemple de Star Wars ou de L’Illiade et L’Odyssée (je rapproche ces références à dessein). Il s’agit d’un univers, d’une légende, de héros qui nous en apprennent énormément sur la nature humaine, même s’ils semblent lointains. Et rencontrer une pareille richesse symbolique, une telle cohérence mythologique au cinéma, en littérature ou à l’opéra, ressemble à un privilège exceptionnel.

Je n’en suis qu’aux prémisses du troisième tome. Mon voyage dans ce monde immense est donc loin d’être terminé. Pourtant, même si cet article demeurera forcément parcellaire, il me tardait de livrer mes impressions sur cette grande découverte. On pourrait écrire des volumes sur la somme de George R.R. Martin, notamment sur sa fine compréhension des choses de la politique, les rivalités fortes au sein d’une même famille… Je n’ai fait qu’effleurer tout cela ici et j’en ai bien conscience.

Ecrivain moi-même et tentant de faire œuvre d’imagination, George Martin s’est imposé comme une incontournable référence, une invitation à redécouvrir tout un pan de culture dans lequel je ne me suis pas replongé depuis longtemps (les grands romans médiévaux, la légende arthurienne…). Je ne sais pas ce que tout cela donnera, mais il a brisé quelques verrous, ouvert quelques portes. Je demeure fasciné par ce monde qu’il développe depuis près de vingt ans. J'éprouve quelque chose comme de l’envie. Peut-être que le plus beau compliment que l’on puisse faire à un écrivain, c’est de lui dire que les ombres qu’il a projetées sur la page nous ont inspirées.

Au point de vouloir le suivre.
Au point de créer nous aussi un monde riche de toutes nos fascinations.
Peut-être un jour. Peut-être maintenant.
Qui sait ?

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