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Maïwenn : Le jeu de la vérité

L’un de mes grands chocs de cinéma ces temps-ci n’a pas été Drive, comme pour beaucoup, mais Polisse. Un film qui m’a pris à la gorge, malgré toutes les réserves que je pouvais avoir en entrant dans la salle. Car je n’aime pas le cinéma à vocation documentaire, je n’aime pas quand un film ressemble à un reportage. C’est un peu comme ça qu’il était vendu « partagez le quotidien de la brigade de protection des mineurs ». C’est beaucoup plus profond que ça. Et ça m’a poussé à revoir les deux autres films de Maïwenn en tant que réalisatrice, et à trouver une grande cohérence à son travail.



A la sortie de Pardonnez-moi en 2006, on connaissait déjà le visage de l’actrice, elle interprétait par exemple le personnage d'Isabelle Adjani quand elle était gamine dans l’Eté meurtrier. On l’avait également aperçue dans l’ombre de Besson (notamment en cantatrice bleutée dans le Cinquième élément ou réalisant le making-of de Léon). On accueillait cette comédienne passée derrière la caméra avec un soupçon de défiance. Elle filmait brut, à l’épaule. Elle explorait les blessures d’une fille battue par son père. Provocatrice, elle tentait de régler ses névroses en les mettant dans un film. Part autobiographique assumée fièrement. Cinéma coup de poing, cris et hurlements, les masquent tombent. Ici on dit la vérité, quitte à s’y brûler, quitte à tout détruire sur son passage. Et c’est beau, comme une révolte absolue, adolescente, contre la famille, contre les faux semblants.


En filmant sa vie, l’héroïne, campée par Maïwenn elle-même, met les cœurs à nu et à vif. Une furie dostoïevskienne, souvent au bord de l’abîme. Un premier film qui dérange, comme on avait pu l’être par Festen. Une famille qu’on décompose. Les acteurs sont pris dans ce grand souffle de liberté. Souvent on a l’impression d’improvisation ou qu’ils ne jouent simplement pas. D’où l’argument qu’on a entendu ad libitum pendant la promo de Polisse, « mais… vous laissez improviser beaucoup non ? ». Sans doute. Mais l’art de Maïwenn semble être justement celui de diriger ses acteurs, de leur suggérer des situations, ou de ne pas forcément les prévenir de tout pour recueillir l’authenticité de leur réaction. Ainsi, dans une scène de grand déballage, lorsque l’héroïne torture une poupée devant son père pour lui montrer ce qu’elle a dû subir pendant son enfance, ce n’est pas forcément son hystérie qui bouleverse mais plutôt le visage effaré de Pascal Greggory qui réagit à ce spectacle. Et tout fonctionne comme ça, très près des visages et de ce qu’ils suggèrent (celui de Mélanie Thierry ou de Marie-France Pisier).



Ce premier film est intime, cathartique. Dans le prolongement d’un one woman show, Le Pois chiche, où Maïwenn racontait déjà sa famille. Le long-métrage est intense et dur, excessif, agaçant à l’occasion. Mais dans une première œuvre, on met tout ce qu’on a dans le ventre, tout ce qu’on est. Il y a toujours quelque chose comme un trop plein. Et quelques maladresses touchantes. Mais la sincérité et l’intégrité de la cinéaste ne font déjà aucun doute. Elle donne à voir beaucoup de son intimité, de sa sensibilité, de ses névroses et de sa fièvre. Il y a quelque chose de John Cassavetes là dedans, une authenticité devant la douleur qui impose le respect. Une impression de s’immiscer dans ses secrets, notamment  quand on découvre le visage d’une fillette, le sien, sur une vieille vidéo probablement un bout d’essai. La séquence est récurrente tout au long de Pardonnez-moi. On la voit réticente à répondre à une interview, sauvage, pleine de mystère. Le cinéma de Maïwenn s’annonce comme une mise en abyme. Celle-là est essentiellement douloureuse.

Après cet uppercut, Maïwenn livre un opus plus léger et plus ironique, intéressant à plus d’un titre puisqu’il se penche sur les actrices. C’est par lui que j’ai découvert ses réalisations. Je ne cache pas que j’ai tout fait dans le désordre, puisque je n’ai vu Pardonnez-moi qu’hier. Ce qui n’est pas une mauvaise chose d’ailleurs. Car si j’ai aimé son premier film, jusque dans sa violence, dans ses excès, dans sa folie en crescendo, c’est que je savais que Maïwenn avait aussi une dimension plus légère, celle à laquelle Le Bal des actrices sert d’écrin en 2009. Pour autant, légère ne veut pas dire creuse.


Elle explore ici cet art de la comédie qu’elle aime fort. Mais sa lucidité l’empêche toutefois d’être idolâtre. Ce qu’elle pointe d’abord, à travers Karin Viard, qui veut absolument avoir du pouvoir, conquérir les Etats-Unis et profiter des privilèges que lui permettent sa notoriété, c’est la vanité. Cela pourrait d’ailleurs s’appeler « la foire aux vanités » ou « la valse des égo ».

Tout ce petit monde est extrêmement vain, les grands problèmes n’en sont pas. Mais cette dimension anecdotique devient soudainement tragique, prend des dimensions absolument hyperboliques : les rides de Marina Foïs et son incapacité à se détacher des Robin des bois, l’anglophonie problématique de Viard, les cours de comédie ridicules de Karole Rocher, l’envie de casser son image de Muriel Robin, la crise existentielle de Mélanie Doutey… On finit par s’émouvoir de ces choses, de ces femmes presque déréglées par leur vocation. Maïwenn n’est pas moqueuse. Elle est chirurgicale. Si elle fait une caricature de chacune d’entre elles (jeu auquel elles se prêtent avec délectation), elle ne ridiculise pas pour autant leurs états d’âme. Et montre leur détresse, même si elle paraît dérisoire. Ainsi Romane Bohringer qui incarne une actrice un peu tombée dans l’oubli est extrêmement émouvante. Parce que de nouveau, Maïwenn touche à quelque chose d’authentique et de douloureux.



A quoi on en est réduit quand on dépend du désir des autres ? Même quand elles sont glorieuses, on sent que ces artistes là sont extrêmement fragiles. Parce qu’elles ont la hantise de disparaître du jour au lendemain, qu’une autre prenne la place à laquelle elles pouvaient prétendre. Et ça c’est tout sauf anecdotique, ça renvoie cruellement à notre dimension éphémère. Et de sa caméra indiscrète, Maïwenn capture tout ça, dans ce joli jeu de rôle. Elle se distancie aussi de ces égos hypertrophiés. D’abord par le fait qu’elle apparait toujours caméra au poing, comme dans Pardonnez-moi, elle a ce garde-fou. Et aussi grâce au couple qu’elle forme avec Joey Starr, déjà assez exceptionnel dans le rôle de son compagnon bienveillant : il l’aime et saura balayer tous les artifices dans lesquels elle se perd. Dimension superficielle soulignée encore par les intermèdes musicaux auxquels chacune des protagonistes se livre. Maïwenn s’amuse encore, avec une espièglerie qu’on ne lui aurait pas soupçonnée. Elle continue de brouiller les pistes entre fiction et réalité.

« Oh la vache ! » s’est-elle exclamée quand elle a reçu le prix du jury au festival de Cannes de cette année pour Polisse. L’humble spectateur qui vous cause ici, a soupiré exactement la même chose à la sortie de la projection, avant hier. Cette année, je n’ai pas fait mystère de mes emportements pour The Tree of life ou Melancholia. C’est un tout autre genre ici. Un film brut, un film chorale, un film d’acteurs. Mais l’un de ceux qui vous foutent réellement les larmes aux yeux tellement il est puissant. Et je pleure rarement au cinéma (ou dans la vie).


Là il m’en reste des flashs. Cette scène terrifiante où une mère va voir les flics pour leur laisser son gosse et éviter qu’il couche dehors. Le gamin qui hurle lorsqu’elle s’éloigne. Et Joey Starr qui se laisse troubler, qui est prostré, qui n’encaisse pas cette détresse et tente de consoler l’enfant. Une séquence qui semble durer une éternité parce qu’elle est insoutenable. Parce que rien qu’à l’évoquer, je sens l’émotion qui revient. Parce que moi qui me cache si bien, qui me maitrise, là j’ai pas pu résister. Ce film est une expérience extrême. On rit franchement, on s’attendrit, on s’inquiète, on s’effare, on s’identifie. Fort. Et m’identifier à des flics, c’est déjà un tour de force.

Seulement voilà. Ce n’est pas n’importe quels flics. Pas des CRS ou des inspecteurs classiques comme on en voit à longueurs de séries américaines interchangeables. Eux s’occupent de l’enfance. Alors on sait qu’on va être confrontés à des choses qu’on ne veut pas voir. Des tournantes, des pédophiles, des désaxés. Toutes sortes de salopards ou de paumés. Du prof de gym amoureux de l’un de ses élèves, du père grand-bourgeois, haut placé et bien protégé, qui viole sa fille de huit ans, du grand père qui accuse sa petite fille de mensonge, de cet autre père qui veut marier sa jeune fille à un inconnu là bas au bled, du camp de roumains à évacuer et des gamins à séparer de leurs parents…

C’est un recueil de tranches de vie terrifiantes. Qu’on se prend en pleine gueule. On doit se débrouiller avec, un peu à l’image des personnages. C’est cette empathie avec eux qui est spectaculaire, cette correspondance qui est inattendue.

Et puis, Maïwenn s’attarde sur l’intimité de chacun, sur leur vie privée en ruines, car il est impossible de demeurer indemne en étant témoin de toute cette ignominie. Ce boulot envahit tout. Alors il y a des séparations, des divorces, des disputes terrifiantes d’intensité (dont une horrible entre Marina Foïs et Karin Viard), des complicités merveilleuses (entre Karole Rocher et Nicolas Duvauchelle), des amours improbables (entre la photographe Maïwenn et le flic abimé Joey Starr).  Entre parenthèses, ça m’amuse pas mal que les critiques fassent à présent la fine bouche (pour mémoire: à Cannes, ils étaient extatiques), relevant des maladresses, alors que la justesse de l’ensemble m’a littéralement soufflé.



Au contraire de Pardonnez-moi, de son déchainement et de sa fureur, Maïwenn nuance son propos par des moments d’humour très noir. Le rire agit comme un sas de décompression. Un mécanisme de défense aussi, quand l’innommable rejoint l’absurde : quand une mère indigne livre par exemple une méthode douteuse pour que ses enfants ne crient pas, ou quand cette jeune fille se voit obligée de sucer des mecs pour garder son portable (« parce que c’est un beau portable quand même »). Moments où l’abject devient quasi surréaliste.

La réalisatrice vous tient en haleine en permanence, vous accroche à ces histoires. Et vous réagissez comme si vous en étiez le témoin. La caméra à l’épaule, l’authenticité de ces destins brisés que l’on saisit au vol, ça donne l’un des plus beaux films de flics depuis un bail (depuis L627 de Tavernier en fait). Et évidemment, au milieu de ce casting admirable, il y a un acteur qui explose : Joey Starr, à fleur de peau, effarant de naturel et de sensibilité.



Maïwenn est la plus belle révélation du cinéma français de ces dernières années, à l’opposé de vieux croutons comme André Téchiné, Christophe Honoré et autres gardiens du temple. Un coup de pied dans la fourmilière. Une autodidacte à la sensibilité d’écorchée vive, à la sincérité bouleversante et à l’humour ravageur, que l’on a envie de suivre. Une cinéaste instinctive, animale, qui révèle ses acteurs comme personne, leur fait « sortir les tripes » comme on dit dans L’Etoffe des héros… Quelqu’un qui fait du bien dans le ronron général. Parce qu’elle est en quête de sa vérité, de ce qui la fait vibrer, de ce qui la passionne, de ce qui la trouble. Et elle sait filmer ça, emporte dans son tourbillon. Sa fièvre est contagieuse. On aime ou on déteste.

Mais Dieu vomit les tièdes.

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