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Steve Jobs et moi : ma vie, son oeuvre


Etant un geek patenté et aisément corruptible devant chaque bidule hi-tech, comme un Gollum devant l’anneau, je ne pouvais pas demeurer insensible à la disparition de Steve Jobs. Mais deux choses m’arrêtaient… Je ne voulais pas faire encore une nécro pour ne pas transformer mon site en Père Lachaise, et je ne voulais pas relater un destin dont je ne sais pas grand chose. Alors j’ai eu une idée : ayant atteint l’âge christique et inquiétant de 33 ans tout rond et ayant grandi et évolué avec lesdits bidules qui ont pas mal changé mon quotidien de valide incertain (ou d’invalide pratiquant), je vais vous raconter ma vie. Et pas celle de Steve Jobs. Enfin presque.

Je suis donc né en 1978, mais j’ai décidé unilatéralement qu’on me jurerait né en 1983. J’étais donc vivant quand Giscard était président, quand Drucker était à la télé (bon… mauvais exemple) et quand il fallait absolument que je me tienne debout dans une société qui ne tolérait pas encore les assis. Bref, il allait falloir m’adapter. Or, force est de le constater à posteriori : c’est le monde qui s’est peu à peu adapté à moi.



Du fond de la campagne où j’ai passé une enfance bucolique et vaguement baba-cool, on inventait d’improbables stratagèmes pour que mon corps suive la cadence de mon cerveau supérieurement développé. Bref, il me fallait joindre mes semblables sur les bancs écoliers et faire preuve de ma capacité à suivre normalement les préceptes de l’école républicaine. Après moultes tentatives, on dut constater mon refus militant d’écrire à la main. Et arriva mon premier clavier : une énorme machine à écrire vintage (enfin pas à l’époque), une olivetti électrique noire comme un monolithe, qui faisait le bruit d’un jet au décollage quand elle démarrait, des bruits de coups de feu quand on actionnait une touche. Mes indexs potelés se firent à l’instrument qui peu à peu rythma la vie de la classe d’un battement régulier. Le gamin suivait malgré la nuisance sonore.

Quelques années s’écoulèrent, avec plein de rubans à changer. Puis l’ordinateur fit son apparition démocratique. On allait pas m’équiper –hélas- d’un macintosh, mais préférer son équivalent bien de chez nous… Un MO5 sorti de chez Thomson. Mes parents m’avaient familiarisé avec l’univers glorieux des disquettes qui se rayent au bout de trois insertions, au langage barbare du « basic », en ayant un peu plus tôt introduit un TO8 à la maison (assorti de son « crayon » optique, le mulot n’ayant pas encore germé dans nos vertes contrées). C’était beau, c’était grand, ça marchait une fois sur dix. Mais j’étais déjà fasciné par les possibilités que cela offrait, notamment par ces jeux atroces en trois couleurs qui me faisaient m’exclamer innocemment « mais regarde le graphisme, on dirait la vraie vie ». J’étais enthousiaste.



A l’école tout n’était pas rose : le MO5 m’obligeait à occuper un immense bureau d’angle (au premier rang, pour la discrétion on repassera). On lui avait adjoint une imprimante qui ne marchait jamais. Ça ressemblait au tableau de bord de l’étoile de la mort. Sauf que l’ordi ne démarrait jamais et qu’il avait d’affreuses touches en caoutchouc qui flinguaient mes précieux indexs. Il était décoratif en somme, mais l’Olivetti m’accompagna jusqu’au collège.

Déménagé aux environs de la ville capitale et ses banlieues bucoliques, je poursuivais mon éducation sentimentale dans la glorieuse ville de Créteil. L’Olivetti ne poursuivit hélas pas le voyage étant donné qu’elle faisait quinze kilos. Son embonpoint la condamnait à être victime de la dictature des minces. Je passais à une machine traitement de texte Canon, une merveille, qui permettait d’entrer une ligne entière de texte avant de l’imprimer. Au bout de la ligne, elle avertissait d’un bip tonitruant puis d’un plus insistant comme pour me dire « mais puisque j’te dis qu’y a plus de place ducon ! ». Mes camarades de collège durent donc s’accommoder d’un bruit d’électrocardiogramme. Je ne sais pas si cela m’a aidé à m’intégrer énormément et si ça n’a pas contribué à une timidité certaine. Toujours est-il que mon parcours se poursuivait sans trop d’encombres. Hormis les désolations réitérérées de profs de maths à bout de nerfs qui, devant mon indécrottable nullité, préconisaient déjà l’usage d’un ordinateur portable, censé combler mes carences géométriques. Jusqu’à cet homme saint, ce prof sage, qui affirma lors d’une réunion de parents-élèves : « faut se rendre à l’évidence, il n’aime pas les maths, y a rien à y faire. ». Béni sois-tu glorieux barbu.



Mes Canon et moi traversâmes le lycée et l’adolescence, son cortège d’amours déçues, de poèmes sombres et romantiques (écrits sur ma divine compagne grâce à mes deux indexs agiles), de cheveux qui poussaient longs, d’acné et de complexes en tous genres, de râteaux qui commençaient à larder mon jeune cœur de cicatrices profondes. Bientôt, j’eus la passion informatique. A la maison, premiers PC (186, 286…), premiers Windows, avec ces écrans bleus dont j’ai cru longtemps qu’ils faisaient partie du fonctionnement normal des maudites bousines. J’en plantais quelques unes à coups de jeux trop gourmands, de réglages aventureux et d’installations risquées. Je défragmentais plus que de raison, je bidouillais la mémoire rachitique des pauvres bougres. Mon premier pentium ne survécut que difficilement aux bidouillages du premier soir. A peine déballé, déjà vérolé. J’étais jeune, j’étais fou, j’exigeais l’impossible, j’étais rebelle, j’écoutais en boucle les six albums des Doors (quelquefois dans la même journée).

Puis ce fut le bac et la fac. Avec un portable d’IBM (un Thinkpad), qui avait l’avantage d’être enfin silencieux. Sauf qu’il mettait bien cinq minutes pour démarrer et m’obligeait à trimballer trois batteries pour qu’il tienne la journée. La charge de la bête n’excédait en effet pas une demie heure. Mais j’avais word. Je me souviens de grands moments où les profs ont pu m’auréoler du titre de « seul homme moderne de ma classe ». Tout ça parce que je savais tripoter l’espèce de petit bouton rougissant et insoupçonnable qui se terrait au milieu du clavier et permettait de diriger la créature cybernétique soudain pâmée et consentante (je vous laisse deviner le surnom dont j’affublais cet ustensile).

Cependant, notre cohabitation passionnée se solda par un accident brutal (qui coïncidait bizarrement avec celui de Lady Di). J’ai perdu le contrôle de mon fauteuil roulant dans le gouffre traitre d’un sol irrégulier. Mon fidèle destrier renversé à l’envers, explosant à jamais l’écran de la belle machine, et mettant fin pour toujours à notre idylle exubérante.

Je continuais dans mes pénates de flinguer mes ordinateurs mal conçus (pour ma défense) et vendus à prix d’or chez des boutiquiers mensongers. Ils ne tenaient la distance qu’en boitant, et grâce à un sens de l’astuce qui rendrait MacGyver honteux.  Tous mes PC m’ont fait connaître les affres des services après-vente (à l’exception du dernier composé avec soin, élément par élément, sur les conseils d’un ami averti).


Je découvrais par hasard une petite merveille. Un Psion, sorte d’ancêtre des netbook et autres blackberry. Un écran à cristaux liquides, un clavier minuscule, qui me permettait d’écrire au lit quand la fantaisie m’en prenait (nostalgie que j’ai encore à ce jour), d’une autonomie admirable et d’une capacité permettant de contenir mes écrits échevelés et mes cours, religieusement notés (ce qui fit de moi le meilleur ami de quelques donzelles moins attentives à recueillir la parole sacrée). J’avais trouvé mon Graal, synchronisable de plus avec mes PC approximatifs. Je passais ma maitrise lettrée sans encombres mon compagnon en poche.

Arrivèrent les premiers livres, les premiers articles, le travail à domicile. J’ai connu comme beaucoup la détresse profonde d’un PC qui plante quand on vient de finir un article de cinq pages à jamais perdu sur Abel Ferrara pendant un festival de Cannes. Il a fallu tout mon self control et tout un week-end, bercé par la voix apaisante de Johnny Cash pour le refaire de mémoire. J’ai traversé ça plusieurs fois. J’ai eu envie de hurler, comme un loup à la pleine lune au fond des bois, de m’enfuir, de fracasser l’écran sur la tête du premier passant venu. Plusieurs fois j’ai frôlé l’incident à la Orange mécanique.

J’étais lassé de bidouiller incessamment mes ordinateurs pour qu’ils ne me trahissent pas. De les surveiller comme le ferait une mère inquiète pour son enfant fragile. Je cédais en 2008 à ce que je prenais jusqu’alors pour de la propagande pour gogos fortunés. J’allais casser ma tire-lire et passer du côté obscur, celui que tous les bidouilleurs PCistes honnissaient.



J’ai acheté un Macbook blanc.

Qui ne plantait pas, qui n’avait pas de virus, où les logiciels s’accordaient exactement aux capacités de la bête. Et rien d’autre. Fini les jeux foireux, fini tout ça, j’étais un homme mon fils. Et faut bien reconnaître qu’il était beau le bougre. Et son clavier, à la touche délicate au cliquetis affriolant, m’a évité quelques tendinites. Bref j’allumais, j’écrivais. Il suivait. Jamais un plantage. J’eus pour la première fois de ma vie un rapport quasi affectif, à l’opposé de ce que j’ai eu avec mes horribles tours, que j’envoyais au clou d’un cœur léger et d’une main leste. Je l’affublais même d’un surnom « Bud », en hommage au sobriquet que l’on donnait à Marlon Brando. J’écris ces lignes sur « Bud 2 », son successeur de cet été, plus puissant plus racé, alors que le premier du nom a été cédé à regret à un retraité scrupuleux, dont j’espère qu’il en prendra grand soin. Bud, je t’aimais, ne m’en veux pas.

N’étant pas fanatique par nature, j’ai eu beaucoup de réticence même à envisager cet article. Mais l’expérience de ce premier macbook qui m’a servi sans broncher, sans me contrarier et qui porta en lui mes articles cinéphiles et mes deux derniers bouquins me pousse à rendre un hommage au grand Steve. Pas seulement pour cela d’ailleurs.

Avec la convergence des médias, leur dématérialisation, il est l’un de ceux qui ont réellement changé ma vie. J’ai presque oublié l’époque où j’appelais ma pauvre mère d’une voix de mendiant dans le métro, pour qu’elle m’attrape un CD le mette dans un tiroir et appuie sur play. Ça commence à arriver sur les films et les livres. Les casaniers ont gagné et ça m’arrange pas mal. Ça a l’air con je sais. Quant à l’émergence des messageries instantanées, des statuts en temps réels sur Iphone… ils m’ont permis une forme de vie sociale.

Bref Steve Jobs et d’autres pionniers auront changé ma vie, changé le monde pour le faire à ma main (ce qui est inattendu). J’ai connu les balbutiements de ces technologies et j’en connais l’âge d’or. De l’Olivetti au macbook, la route aura été longue et chaotique. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver une grande reconnaissance envers cet homme en particulier, pour la bonne raison qu’il m’a rendu l’existence un peu plus supportable.

Alors bravo et merci.

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