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Deep Dark Robot: 8 songs about a girl


D’une adolescence que je n’ai toujours pas reniée, celle d’avant internet, les téléphones mobiles et ma calvitie, certaines voix retentissent encore dans le calme monacal de la chambre où ma plume s’évertue. Celle de Linda Perry, dernièrement, fait un retour quasi obsessionnel dans mes enceintes. Souvenez-vous, c’était la charismatique chanteuse de ce groupe d’un hymne, « What’s up ? », au début des années 90. L’album des 4 non Blondes (nom de la formation) a squatté quelque peu ma platine à l’époque. Parce que j’aimais tout ce qu’elle exprimait dans son chant, ce côté brisé et rageur, désespéré aussi, qui correspondait fort à mes 17 ans (ou contrairement à ce qu’affirmait Rimbaud, j’étais assez sérieux). Et surtout à un état d’âme que je cachais, dans la maladresse de poèmes que j’écrivais convulsivement (ce qui peut m’arriver encore, on n’est jamais à l’abri d’une rechute).



Il y a un an ou deux, dans la jungle de mes vieux Cd ‘s, je déterrais le vieux trésor. Et renaissais à la fascination de cette voix ancienne. Et une question lancinante « mais elle est devenue quoi depuis tout ce temps ? ». Je sais qu’elle avait la faveur de musiciens tels que Slash, je tombais sur des reprises incandescentes de LedZep. Je découvrais qu’elle était reconnue comme songwriter un peu partout. Tout ça est fort bien, faut bien vivre. Mais elle ? Elle, ce sont deux albums solo « In Flight » et « After Hours » parus à la fin du dernier millénaire. Avec quelques joyaux aux accents jopliniens, du rock sans concessions, des ballades imparables et mélancoliques. Et une émotion qui m’a poussé à écouter en boucle les albums jusqu’à la trame. Quelque chose de rugueux et de déchirant qui n’appartient qu’à elle.

Cependant, ces dernières années ont été avant tout marquées par ses collaborations. Je n’attendais pas de retour. Comme mes poèmes et mes cheveux, elle appartenait à mon passé. Et puis, un matin plus radieux qu’un autre, j’apprends qu’elle est sortie de son long silence, fondant un nouveau groupe « Deep Dark Robot » (après sa rencontre avec Tony Tornay, officiant aux percussions) et sortant un album intitulé 8 songs about a girl. Enamouré de sa voix, je me jette dessus.

A la première écoute je fus dérouté. Un son un peu crasseux, garage, à l’arrache. Rageur ? Ouais rageur. Le destin d'une fille décliné en huit mouvements forme le concept. D’abord, entrée en matière tourmentée d’un amour pressant et hystérique : « I’m coming for you ».  Pas de doutes, la passion sera incandescente. Excessive. Et le chaos que j’ai aimé si fort chez Linda Perry, les amours maladives qui hantaient sa voix reviennent. Un rock pur comme un diamant. Et sans trop d’apprêts de production. Juste une guitare légèrement saturée et elle. Premier moment d’une passion qui va faire souffrir. Et des hurlements d’écorchée vive, brisés, inquiets, poignants.


Le joyau de l’album, c’est le deuxième morceau, « No one wakes me up like you ». Que j’ai écouté en boucle. Elle évoque la perplexité d’un amour qui débute et qui déroute. L’appréhension de celui qui ne sait pas comment l’autre va réagir. L’autre dont on ressent les blessures, dont on veut plus qu’elle ne saurait donner, qu’on observe en retrait, malgré le frisson, malgré cette compagne qui vous fait vous sentir plus vivant qu’aucune autre. Et vous déboussole. Et vous fout en l’air. Et toujours ce côté fiévreux qui m’a remué, ému. Et ce crescendo râpeux dans sa voix, cette ballade qui résonne comme un désarroi, une tristesse, une dépression. Magnifique début de passion plein de tant d’incertitudes. Et la douleur sans cesse, présente. A la fois délice et torture. Hallucinante justesse.


« Can’t getcha out of mind » reprend le même chemin tourmenté, file la même métaphore, dans cet album en forme d’introspection convalescente. Les sentiments violents, le manque, l’attente qui bousille. L’obsession de l’absence. La fatigue aussi, la lassitude. Le romantisme qui fait morfler, le vrai. Et la voix de Linda, dans l’urgence, dans la fêlure, dans la blessure, celle qui détruit. Quelque chose d’étourdissant là dedans, cotonneux comme une gueule de bois, comme un lendemain d’ivresse. Le cœur à vif, les tripes sur la table. Brisé par l’émotion, effaré et épuisé par celle qui fuit et qu’on ne saura pas rattraper. Ce qu'on ressent, c’est un sentiment pétrifié, un visage qui ne s’efface pas et qu’on s’échine à capturer tandis qu’il nous échappe. Inexorablement. Pour qui a ressenti un jour un amour à sens unique, ça résonne un brin. Pas mal de chansons ici explorent ces blessures que l’on tait.

L’album est court certes. Mais à chaque chanson, une nouvelle variation. Une nouvelle nuance qui vous atteint au cœur. C’est comme ça. Il y a des gens qui savent pousser les bons boutons. Et vous êtes là à vous demander : « mais elle parle de moi là ? ». Curieux quand ça arrive. Et après quelques coups au ventre, c’est la résignation de « you mean nothing to me », quand on est lassé de s’en prendre plein la gueule, lassé de l’amour et des coeurs qui se brisent. On se retrouve au lendemain, avec le blues, la fin des illusions qu’on s’est faites. Quand on reprend ses esprits. Quand après la fièvre, il y a la rancœur. La volonté de tout faire disparaître comme des photos qu’on brule. Comme une oraison amère dite d’une voix douce, presque avec des accents de berceuse. Après le naufrage et au fond des sables mouvants. Là encore, c’est d’une précision chirurgicale.



« It fucking hurts ». Manifeste qui pourrait donner son titre à l’ensemble. Comment vous le dire sans le son ? ça a la mélancolie de Coldplay, de Beck, quelque chose comme ça, mais avec quelque chose d’écorché, de superlatif, une douleur majuscule, une puissance qui fait songer à Janis Joplin. L’alliance des deux, c’est Linda Perry. Entre le malaise existentiel qu’on passe notre temps à détailler et à entendre, mais rarement à un tel degré d’intensité. Elle chante comme si elle vous prenait à la gorge et ne vous lâchait pas.

Je suppose que c’est ce qui me touche. Parce que la tristesse, ça peut être esthétique, joli, un peu poseur. Et là il y a quelque chose de ténébreux que j’aime fort. La menace de quelque chose de grave, de quelqu’un qui vacille. Et c’est beau parce que ça n’a justement rien de cliché, rien de ces artifices qui rendraient ça bien tourné, bien poli.  La douleur d’être jaloux, d’être éconduit, de connaître des sommets de désespoir silencieux. Celle d’être doublé et de voir son amour s’éloigner au bras d’un autre. Et le retour des mêmes doutes, des mêmes couteaux dont on se dit que depuis le temps, on aurait pu les voir venir.


« Won’t you be my girl » décrit le désir, celui qui est irrésistible et irrationnel. La fille a mauvaise réputation mais on s’en fout, on commet la folie de s’approcher d’elle. Et de s’offrir sans appréhension. Linda laisse deviner la scène : un peu ivre, un peu désespérée. La musique punk vient encore appuyer la sensation. Euphorie passagère et pulsion à laquelle on obéit. Parce que c’est comme ça. Impérieux. Parce qu’il y a là quelque chose d’un beau risque. Et une vague hantise du péché. Tout ce qui peut rendre dingue et faire dépasser les bornes.

Autre pépite : « speck ».  Des accords au piano. Un murmure fourbu comme après une nuit blanche. Celle de la déprime encore, « Inside I feel a mess, my thoughts betray me ». Le temps qui passe, les heures qui s’attardent. Au bout de la souffrance, éreintés par la beauté, par les espoirs. Ce qui reste, ce sont les ruines à l’intérieur, cette impression d’être minuscule, rabougri tandis que l’autre a grandi. Et le cœur qui continue de battre, les doutes qui continuent d’assaillir, même si on est au bout du rouleau. La peur de mourir. La lassitude et les accords de guitares qui viennent s’ajouter à un chuchotement crépusculaire, qui peu à peu laisse apparaitre l’impudeur bouleversante de ceux qui se confient totalement. De ceux qui s’amoindrissent. De ceux qui sentent venir l’oubli. C’est somptueux. Et d’une économie de moyens admirable. Beau comme un abandon.


« Fuck you stupid bitch » est clairement une parodie. Quand on peut tourner l’histoire au ridicule. Encore ce côté punk, mais cette fois plutôt drôle, et Perry prenant des accents aigus presque enfantins et légers pour évoquer un amour qui nous en aura fait voir. En bonus, on écoutera « Somebody love me now » sans déplaisir. Ça ressemble à un leitmotiv, quelqu’un qui se dit prêt à se relancer dans la bataille. A revenir au monde, maladroitement, et à l’amour. C’est l’épilogue de l’album. Une fin ouverte ou un éternel retour.



Ce que j’aime dans sa manière de chanter, dans ce qu’elle écrit, c’est cette façon d’assumer la rocaille, aller au bout de l’émotion quitte à se briser. Linda Perry a quelque chose des grands bluesmen, ou des grands chanteurs de Hard Rock -comme Axl Rose qui, avec sa voix de chat égorgé, peut exprimer ce genre de sentiments extrêmes, et rendre palpitantes des ballades qui auraient pu n’être que sirupeuses-.

Car voilà. Ici le cœur saigne, le corps souffre, la voix peine et porte en elle son histoire, son passé, ses excès. Des trucs dont on se relève, certes. Mais marqués. Et quand on y réfléchit ce sont ces cicatrices là qui rendent  beaux. Parce que ce n’est pas du chiqué. Deep Dark Robot est un groupe brut et authentique. Qui évoque et appelle pas mal de souvenirs, pas toujours agréables. Quelque chose comme des sanglots majestueux, qui ne se cachent pas.

Une catharsis électrique.

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