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"Traversées" de Jessica Ashford et Jehanne Gascoin d'après "Zoé-Zoé, femmes du monde" de Titouan Lamazou


La vie prend parfois des détours étranges. A l’expo Zoé-Zoé, Femmes du monde de Titouan Lamazou, j’avais été très inspiré par les photos, les dessins, tenté d’en faire des textes. Après plusieurs essais pas très concluants, j’ai abandonné l’idée. Il y a de cela quatre ans à la sortie de mon second livre, la Salade et le cassoulet, une jeune troupe avait mis en scène deux de mes nouvelles. A cette occasion, j’avais rencontré Jehanne Gascoin et Jessica Ashford. J’avais été impressionné par leur talent, leur intensité, l’engagement et la passion qu’elles avaient su déceler dans mes mots (ce que j’avais du mal à assumer moi-même). Je m’étais promis de ne pas perdre de vue ce monde là, qui m’avait plu très fort, parce que je ne suis pas habitué au spectacle vivant, parce qu’il est rare de rencontrer des gens qui ont le feu sacré. Même des artistes.


Il y a de ça quelques mois, j’ai appris qu’elles préparaient une pièce adaptée de l’exposition de Titouan Lamazou (que j'ai déjà évoquée ici). Elles ont appelé cela « Traversées ». La coïncidence est troublante. J’ai assisté au premier filage de cette œuvre qui paraissait déjà très aboutie, très ambitieuse. Pourtant, j’ai gardé tout ça encore un peu pour moi, car on ne chronique pas une répétition aussi réussie soit-elle.  Hier avait lieu une seconde représentation, enrichie, augmentée, maîtrisée. J’avais prémédité d’en faire la « critique » (même si je déteste ce mot), si les promesses que j’avais décelées la première fois étaient tenues.





Songez que le pari est délicat. Mettre en écriture, traduire les impressions d’une exposition, c’est faire coïncider deux formes artistiques qui ne se ressemblent pas, s’engager à en retranscrire l’esprit. Reprendre tout au départ et entreprendre la quête du voyageur lui-même pour en saisir l’essence. Jehanne Gascoin et Jessica Ashford ont eu accès à l’œuvre dans son ensemble, grâce à la bienveillance de l’artiste pour leur projet. Cependant, la somme des témoignages (autant pictographiques que textuels) est immense. Le processus d’écriture a duré deux ans. Et elles ont su agencer tout cela en y apposant leur univers, leur sensibilité. En proposant un voyage, onirique, déroutant, extrême, envoûtant et d’une grande poésie.

Jessica Ashford


Elles ont donné un cadre à la quête de Titouan. Un homme veut échapper aux étiquettes, à ce que la société voudrait qu’il soit. Cet égaré inaugure la pièce avec une sorte de fureur, voulant épouser les éléments de la terre mais n’y parvenant pas. Il est dans le désarroi et veut retrouver un sens à son existence. Olivier Dote Doevi l’interprète. D’abord seul. Exprimant un désespoir explosif. Celui de ceux qui veulent se défaire des artifices pour aller à l’essentiel. Pendant toute la pièce, il sera là, passeur d’émotions charismatique, provocateur de rencontres. A ses côtés apparaît une grande femme toute de blanc vêtue, « Mama Pare ». Elle va l’accompagner, l’apaiser, le temps qu’il lui faudra pour découvrir le monde, s’éveiller au contact des femmes qu’il va croiser. Elle est la première à se présenter à lui, le premier destin qui s’offre. Elle est son contraire, une force maternelle et consolatrice qui sera son guide. Elle promet aussi au voyageur le « maximum spirit », but qui le fait d’abord sourire. Et son parcours initiatique commence.


Kadi Diarra



Toutes les femmes entrent en scène, alors qu’une musique endiablée s’élève. Un défilé de mode où chaque comédienne décline l’identité des personnages qu’elle va incarner. Et le vertige commence. On sait qu’on devra se laisser porter. Passer d’un monde à l’autre, d’une expression à l’autre, sans forcément de transition. On va recueillir des vies au vol, comme le voyageur, entendre leurs voix mélangées parfois, les faire correspondre. Accepter d’être désorienté. Et d’obéir à l’émotion. S’y abandonner. Le périple est sensoriel.

Izabelle Ricard


Huit actrices et un acteur. Chacune passant d’un registre à l’autre : Izabelle Ricard interprétant Daisy la délurée ou plus tard une turbulente jeune fille Rrom. Julia Munoz, tour à tour femme introvertie et secrète puis acrobate, Kadi Diarra, aspirante starlette extravagante puis femme excisée, Alice Dumont, inénarrable en vieille actrice déjantée, Ruth Jean-Charles évoquant la désespérance d’une femme seule ou les rêves d’une mannequin, Nathalie Bompoint, d’abord femme dans la hantise du HIV, magicienne, puis Miss Djibouti esseulée, Jessica Ashford, reine de la nuit à Bali puis figure sacrée, Jehanne Gascoin, artiste palestinienne expliquant la confusion de ses passeports ainsi que sa vocation profonde.

Julia Munoz



Si je viens d’égrener ainsi la distribution, et chaque comédienne, c’est qu’elles livrent des performances contrastées, assez exceptionnelles. J’ai déjà eu l’occasion de dire très souvent que je haïssais les tièdes, les timorés, ceux qui restent raisonnables et mesurés. Et là ce qui me touche, voire me bouleverse, c’est l’énergie de cet ensemble. Ces comédiens qui vous communiquent leurs passions, leur complicité, qui forment une chorale singulière. Malgré les grands écarts, les vies opposées que le texte confronte, c’est paradoxalement leur harmonie et leur cohérence qui frappe.

Alice Dumont

Il y a en effet beaucoup à ressentir et beaucoup à voir sur le plateau. Les arts correspondent. En toile de fond de la scène sont projetés les portraits que les comédiennes incarnent, les destins qu'elles invoquent. Parfois la musique surgit. Le son joue un grand rôle. On se perd un moment dans les lumières affolées d’une boite de nuit. On peut s’émerveiller du mouvement perpétuel qui envahit la scène, la gestuelle impressionnante et désarticulée de Julia Munoz, la voix d’Izabelle Ricard et les nuances qu’elle ose, le chant de Jessica Ashford, le ton d’abord allègre puis rauque et brisé de Ruth Jean-Charles. Il y a là quelque chose de sensuel, d’impressionniste. C’est une suite de parenthèses, un grand huit d’émotions, de la tragédie à la pantomime, jusqu’au cirque. Et puis des surprises qui m’ont pris à la gorge, quand l’ensemble des acteurs élabore peu à peu une reprise étonnante de « L’appartement » de Noir Désir. Pour des raisons qui me sont propres, ça m’a mis les larmes aux yeux.

Olivier Dote Doevi


Ce qui reste de cette pièce, de ce voyage devrais-je dire, ce sont ces impressions qui m’avaient déjà assailli à l’expo. Mais plus fortes et plus vivantes. Exigeante, l’œuvre l’est assurément. Expérimentale et polymorphe également. Elle demande -comme toute forme d’art qui vaut la peine- un investissement de son spectateur qui ne saurait demeurer paresseusement à l’écart.

Il y a là beaucoup de fulgurances, dans cette manière dont les auteures ont fait dialoguer et s’animer les témoignages recueillis par Titouan Lamazou. Des multitudes de voix que les comédiennes font entendre et se confondre pour ne former qu’un grand visage féminin. Et surtout, j’ai adoré cette progression subtile vers l’onirique et le surréaliste. La réalité qu’on dépasse par l’art.

Ici, jamais on ne se perd. On suit un fil d’Ariane, un peu comme cet homme traversant des contrées différentes, recueillant des portraits fascinants. C’est une interprétation qui donne une autre dimension au travail de l’artiste. Quelque chose qui bouscule les habitudes et où tous les arts se répondent, se confondent, se nourrissent, se transmettent.

Finalement, même après l’avoir vu deux fois (et seulement dans ses deux premières parties, les autres viendront plus tard), je me demande encore ce que c’était que cette pièce. Je sais juste que j’ai aimé les accompagner ces « Traversées ». Et qu’elles sont une très belle expérience. De celles qu’on ne saurait totalement qualifier par des mots tant elles appellent des sensations.

Alors on applaudit quand la lumière se rallume. On se défile avec prudence quand on sollicite notre avis à chaud. Et on finit par écrire un texte un peu plus tard.


Photos de Caroline Guérin

Pour toute info sur la pièce: http://www.traversees-lapiece.fr/

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