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While my guitar gently weeps


L’inconvénient, quand on est moi, c’est que quand on aime quelque chose (ou quelqu’un), il arrive un moment où on ne peut plus se contenter d’observer, être passif et spectateur. Ça vous démange. D’un seul coup c’est très fort et vous trépignez. Et contre tout ce qui est raisonnable, contre tous ceux qui vous aiment, contre même votre tranquillité, vous sautez le pas. Parce que la passion l’exige. Parce que malgré toutes les barrières, c’est impérieux. Vous vous lancez en espérant que ça marchera. En espérant ne pas vous planter, ne pas présumer de vos forces, avec ce mélange d’excitation et de terreur qui vous étreint à l’approche de l’inconnu ou au pied d’une montagne. Une petite voix frêle vous dit que vous n’y arriverez jamais. Mais je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi obstiné et têtu que moi. Alors cette prévention, je l’ai envoyée au diable. Plusieurs fois.



Il y a une grosse quinzaine d’années de ça, j’ai subi une série d’interventions longues, douloureuses, et des hospitalisations assez pénibles. La seule chose qui me faisait tenir, la chimère à laquelle je me raccrochais, c’était une guitare électrique. Une Gibson magnifique, légendaire. Dont je me disais tel le héros de Wayne’s world, « un jour elle sera mienne ô oui ! ». J’ai toujours été maitre dans l’art de détourner la douleur et ce songe valait tous les médicaments. Même si tous les gens bien intentionnés riaient de me voir rêvasser. Ce n’était pourtant rien qu’un peu de miel, mais il me réchauffait le cœur. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que bien longtemps, dans mon âme il a brulé encore. Jamais le feu ne s’est totalement éteint, jamais l'envie ne m’a totalement quitté. Et devant Jimi Hendrix (gaucher comme moi), Jimmy Page, Slash, Brian May ou Georges Brassens, je n’ai jamais cessé de rêver tenir entre mes bras, cette inaccessible compagne qu’on appelle communément une guitare (ô comme le langage est pauvre à rendre toute la richesse de cette invention précieuse).

Mais, tout comme j’avais laissé le dessin en sommeil (ma première passion, qui me revient d’ailleurs ces derniers temps, comme une nostalgie), la musique attendait. J’avais des livres à lire. Je furetais. Au pays du classique, dans les contrées de l’opéra, de la country de Johnny Cash, de la folk de Bob Dylan. Une culture qui piochait un peu partout, qui raffinait ma sensibilité musicale. Ça oeuvrait au fond de moi. Fallait laisser faire le temps. Il faut toujours attendre d’être prêt pour apprendre. Comme je m’étais initié à la philosophie ou au cinéma, il fallait que ça soit moi qui prenne l’initiative. Je ne me suis jamais laissé imposer l’apprentissage de ce que je n’aimais pas, ni de quelque chose dont je n’avais pas envie (ce qui m’a rendu totalement –et bêtement- hermétique au latin ou aux mathématiques). Pendant longtemps j’ai donc trainé mon ignorance du solfège, comme un regret, comme un fardeau, comme un rendez-vous manqué. J’entendais des tas de gens me dire que j’étais trop vieux pour apprendre ces rudiments, ou pas assez valide. Et à force de me répéter ce genre de choses, ce n’est pas du découragement que j'ai ressenti. C’est de la révolte.

Car oui, j’ai acheté ma première guitare, il y a deux ans, dans un accès de fureur, d’agacement total devant la résignation à laquelle le monde entier me hurlait de me soumettre. Pour mon bien. Pour m’épargner. Je supporte beaucoup de choses, beaucoup d’empêchements qui ne m’atteignent pas tant que ça. Mais ça, c’était bizarrement ma limite. Ça peut paraître anecdotique, secondaire, une marotte ou un caprice. Pour moi il a pris une dimension fondamentale et symbolique. Quelque chose sur quoi je ne transigerais pas. Oui ça a été dur de m’engager sur cette voie, car je savais pertinemment être le moins armé du monde pour m’attaquer à cet Everest. Seulement voilà, ma seule justification et mon seul moteur était celui-là : j’y tenais absolument. 

Par je ne sais quelle intuition obscure, je savais que mon bonheur, ou du moins ce qui s’en approchait le plus, passait par cette voie tortueuse et improbable. Après tout Nietzsche disait que « sans la musique, la vie serait une erreur ». J’ai entendu pas mal de gens être obsédés par l’amour, le sexe ou l’argent. En ce qui me concerne, rien ne m’a procuré de telles félicités que la musique (hormis peut-être ces quelques moments où j’ai pu trousser un bon texte). Il fallait que j’en sache plus. Au risque de commettre une erreur et de risquer un découragement douloureux comme une capitulation. Mais les vieux rêves ont la dent dure.


Mon père avait en son jeune temps voulu tâter du manche. Sa vieille guitare classique trône encore à l’étage, totalement borgne, les mécaniques d’accordage cassées, les quatre cordes, seules vestiges de son ancien élan. Mes oncles m’avaient offert un petite guitare avec des cordes en nylon, quand j’étais très jeune. Je l’ai grattée pendant des années, dans une position désastreuse qui ne m’a jamais mené nulle part. J’étais gaucher, j’avais les doigts pathologiquement maladroits. Comme dans tout ce que j’entreprends, il s’agissait pour moi de contourner la difficulté, de trouver ma manière. Or là, c’était l’écueil absolu. Pour la bonne raison qu’il s’agissait (je l’ai compris beaucoup plus tard), d’assumer et d’épouser totalement la difficulté, même la souffrance, pour gagner un peu de dextérité. C’est une discipline absolue et redoutable comme un sport de haut niveau. L’entrainement que ça exige m’a souvent fait songer à celui d’un boxeur. Il s’agit de s’endurcir. De s’astreindre à la souffrance pour des progrès qui apparaissent effroyablement dérisoires. Acquis de haute lutte. Et fragiles, puisqu’il suffit de vacances de deux semaines pour faire un bond en arrière de deux mois. L’apprentissage est un enfer, une épreuve, et je crois n’avoir jamais entendu parler autant d’abandon chez les apprentis gratteux (hormis lors de ma première année à la fac, en lettres, ou la désertion était chose courante).

Maintenant que j’en parle, je crois que mon acte artistique fondateur (et dont je ne suis absolument pas fier, n’ayant rien d’un Mozart), ça a été cette affreuse cassette –heureusement perdue- que j’avais faite à huit, neuf ans, imposant à ma mère de l’écouter. Je chantais faux, j’improvisais des paroles odieuses, ponctuées d’accords ouverts qui rendaient un hommage vibrant au barde d’Astérix (ce qui me valut d’hériter d’un surnom cuisant mais mérité : « le barde »). C’était loin d’être gagné. Et voilà qu’il y a deux ans, j’écrivais mon bouquin Redemption songs, avec ces nouvelles qui évoquaient directement ou indirectement, la musique et tout ce qu’elle peut inspirer. Et le vieux démon revint doucement me titiller.



Juillet 2009. Un clic. Ça tient à peu de choses une épiphanie. D’ailleurs la guitare était une épiphone d’entrée de gamme, version gaucher pour complaire à ma dextérité inverse. Avec le recul, ce choix était une erreur. Commencer par la guitare électrique, c’est commencer par la fin. Evidemment, ça fait plaisir. On cherche un son, le plus distordu possible, en bon Gary Moore version cheap. Mon premier ampli était également merdique. De plus, il fallait appuyer sur le manche comme un malade pour tirer quoique ce soit de cet instrument. J’ai commencé en dilettante (comme je commence tout). Avec une méthode gratuite sur internet, comme il y en a des brouettes. C’était toujours aussi mal barré. Mais… le déclic s’est produit. Ce que j’ai ressenti de plus proche d’un coup de foudre.

Je la prenais chaque jour, les doigts totalement pétrifiés, incapables du moindre mouvement correct. Mais l’impulsion était là, impérieuse. Je n’ai jamais rien fait qui m’apporte autant de sérénité. Qui me vide la tête, très encombrée alors, et dans une période assez noire. Elle a été mon salut. Je me concentrais sur le maniement de la chose. Je m’y absorbais. J’apprenais les tablatures comme un écolier. Il s’agissait avant tout de domestiquer mes doigts, totalement inaptes à pareille torture. Pour dire le vrai, pendant les deux premiers mois de maltraitance quotidienne (et acharnée, je finissais chaque séance essoufflé et vidé), mes empreintes digitales semblaient partir en lambeaux lépreux.

Ça a été une progression très étrange. Autodidacte, obsessionnelle, frustrante. J’ai tout fait à l’envers. Au bout de six mois, je me suis enfin décidé à me mettre en quête de la guitare qui me conviendrait, à les essayer en magasin. Une véritable quête du Graal. D’autant qu’avec un fauteuil roulant dans lequel je siège, l’essai d’une guitare a tout d’une gageure. Et la plupart sont conçues pour ces enfoirés de droitiers dont l’hégémonie est scandaleuse. Donc j’ai revendu ma première. Il me fallait une guitare d’études, simple et pas trop chère, acoustique pour ne pas me soucier encore de sons que je n’étais pas capable de produire. Après pas mal d’errances, de fausses routes, une canadienne spartiate et sans vernis a fait l’affaire. Car oui au pays des guitaristes, une chose que j’ai découverte est qu’il fallait être incroyablement fortuné pour avoir un matériel de qualité.


La première année a été un long moment de musculation, de détente, d’étirement de ma main droite (celle qui plaque les accords). Je n’y vois encore à ce jour qu’un long combat donquichottesque. Fastidieux, terriblement stérile, hésitant. A essayer plusieurs méthodes (toutes celles avec « guitare pour les nuls » dans le titre, adieu fierté). Je n’arrivais pas à progresser. Je m’astreignais à apprendre les accords, les notes auxquels ils correspondaient (ainsi que leur traduction anglaise, nécessaires à la compréhension des tablatures).

Parfois je parlais de cette passion dévorante autour de moi, qui m’a réellement changé l’existence et fait prendre conscience de facultés physiques que j’ignorais, à force d’acharnement. C’est une expérience absolument bouleversante pour moi. De me dire que j’y arrive. Même si je dois prendre deux mois pour assimiler ce qui pourrait l’être en deux semaines par quelqu’un qui n’a pas mes difficultés. Ça m’a fait prendre conscience aussi, de cette volonté acharnée que j’ai d’apprendre, de celle que l’on pourrait insuffler également aux gamins en leur montrant la beauté et la noblesse d’une matière AVANT de leur en asséner la théorie. Parce que j’étais et je suis encore dans la position de l’enfant, pas de celui qui doit subir la docte parole d’un pédagogue officiel, mais de celui qui l’attend, qui l’exige, qui voudrait que ça aille plus vite. C’est une quête presque spirituelle qui m’a fait réaliser justement, tout l’intérêt d’avoir des règles et des conventions en matière d’art (ce que je méprisais absolument dans ma prime jeunesse, croyant que l’inspiration faisait tout). La musique est une mécanique implacable, méticuleuse, physiquement exigeante. Comme la danse classique. Et elle n’a absolument rien de cool, facile, spontané. C’est du sang et des larmes. D’où le taux d’abandon.

Et le goût du labeur m’est venu. Car c’est véritablement laborieux, dans tous les sens du terme. Je pense qu’il me faudra encore cinq ans pour devenir un guitariste acceptable. Il y a cette dimension de Sisyphe. Ce sentiment régulier de devoir tout recommencer. De se taper la tête contre d’insurmontables murs. L’avantage de mon obstination est que je connais maintenant ces phases. Et je sais qu’étrangement, on en vient à bout. Inconsciemment. Comme des murs du son que l’on brise. On travaille sans cesse même lorsqu’on fait autre chose, la guitare s’inscrit dans vos mains, dans votre corps, dans votre quotidien.

Il arrive que je bute pendant des mois sur un problème. Je me souviens du délicat aller-et-retour de la main qui gratte les cordes, et de mon incapacité à l’exécuter. Six mois à m’y heurter. Sans espoir. Et puis un jour, je prends la guitare et j’effectue, détendu, le balayage et la rythmique tant redoutés. Et la difficulté absolue à enchainer les accords qui peu à peu s’est estompée. C’est comme ça à chaque fois. La résistance est forte, le mouvement initial absolument contrenature. Et peu à peu, on s’y adapte. J’ai découvert par ce biais mon "intelligence" physique. Et mes gestes ont gagné en précision et en aisance. En apprenant la guitare, j’ai entamé une sorte de thérapie, adopté une hygiène de vie. J’étais loin de m’attendre à ça. Je me suis surpris moi-même.

Parfois on me demande : « Quelle chanson tu joues ? ». J’éprouve un peu de honte à répondre « aucune ». Parce que jusqu’à maintenant, ce n’est pas ce que j’ai cherché à accomplir. Il s’est davantage agi d’un éveil. A moi-même, à mon corps, à ce que je pouvais faire et que je ne soupçonnais pas. J’ai fait tout ça à ma façon : foutraque. Mais la guitare m’a ouvert un monde qui me fascine depuis toujours.



Ce matin, je me suis décidé, après une longue hésitation à suivre un cours progressivement, en apprenant les portées, l’écriture, le solfège. Ce que je fais de sérieux en ce moment c’est ça : poursuivre cette initiation dont chaque découverte me passionne absolument, comme bien peu de choses avant elle en vérité. Parce que ça ouvre une nouvelle dimension artistique et un nouvel aspect du monde, un nouveau rapport à l’existence, dans ce qu’elle a de sensoriel et même de concret. De plus, j’ai l’amour du bois, de l’artisanat, de cet instrument dont j’ai découvert les subtilités.

Sur mon lit de mort (dans longtemps d’ici, j’espère progresser un peu et le processus est long), si on m’interroge sur ce qui m’aura donné le plus de bonheur, la guitare serait probablement la réponse la plus honnête.

La plus incongrue aussi.

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