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J.Edgar de Clint Eastwood

Raconter la vie du créateur du FBI a tout d'une gageure. 50 ans d'histoire américaine, d'évènements historiques capitaux et devenus quasi mythiques (de la traque du légendaire John Dillinger à l'assassinat de Kennedy). Aimant profondément Clint Eastwood depuis toujours, j'avais relativement confiance en lui pour résoudre ce casse-tête. "Relativement" car son dernier film en date est loin de m'avoir convaincu (le très bancal Au delà). Seulement voilà, le grand Clint est l'un de mes héros personnels depuis tout gosse. En grandissant avec son oeuvre de réalisateur, j'ai goûté fort son raffinement et son sens de la nuance. J'ai écrit souvent sur lui, dans des articles-fleuve. Il se trouvait déjà dans mon premier livre, L'Amérique que j'aime, dans l'un de ses plus longs chapitres, relatant mon rapport à son oeuvre. Dans le même ouvrage, j'ai fait, entre autres, de longues recherches concernant Kennedy, Martin Luther King, la mafia et James Ellroy. Autant de raisons qui m'incitaient à attendre ce film avec avidité, car tous ont un personnage en commun, qui revient comme une ombre menaçante: J.Edgar Hoover.



Le cinéaste, à son meilleur, fait preuve d'un art de l'épure, de la suggestion et du clair-obscur, d'une science du crépusculaire, qui donne à ses réalisations (de ces dernières années), une singularité tout à fait notable. Il est "le dernier des classiques" ainsi que je l'avais écrit dans un article, en cela qu'il privilégie la lumière, la place de la caméra, une mise en scène sans esbroufe comme pouvait l'être celle de John Ford, Carol Reed, John Huston ou plus récemment Sidney Lumet. Les plans durent plus de trois secondes, et on adopte pas les codes du jeu vidéo (comme c'est de plus en plus souvent le cas). Eastwood possède de plus un grand art du récit. C'est tout ce que l'on retrouve ici. Ainsi qu'une forme que les paresseux qualifieront volontiers d'académique, alors que la structure narrative du film est de loin la plus élégante et la plus audacieuse que j'aie vue récemment. A rapprocher du beau classicisme qui caractérisait Raisons d'état de Robert de Niro.



On entend beaucoup de reproches concernant ce J.Edgar. Même de gens de goût qui n'en ont manifestement pas saisi l'intention: il ne s'agit pas de faire un livre d'histoire, d'évoquer en substance les évènements majeurs qui émaillent le long règne de ce monarque de l'ombre. Pour cela, passez votre chemin et entrez dans une librairie historique. Il s'agit de comprendre une intériorité. Qu'est-ce qui motivait cet homme? Comment ressentait-il le monde? Comment se représentait-il lui-même? Eastwood prend le pari d'épouser totalement sa subjectivité (et sa paranoïa, sa mégalomanie). Il abolit la distance objective qui est l'apanage des documentaires et autres reportages. Clint Eastwood en fait un sujet de cinéma. Et d'une manière brillante. 

Ainsi, il ne sera pas exhaustif. Il lui faudrait des heures, et un tout autre projet. Le film se déroule en deux temps. Le Hoover vieillissant se souvient de sa jeunesse, de la création du "Bureau Fédéral d'Investigation" et plus particulièrement de l'enlèvement du bébé de Lindbergh, qui fut un évènement considérable en son temps. Cela propulsa accessoirement le FBI et son jeune directeur sur le devant de la scène, lui permettant de s'approcher des plus hautes sphères du pouvoir. Le vieil homme évoque les temps où il s'est réinventé en héros, aux trousses des gangsters glorifiés (Capone ou Dillinger), de ses arrestations mises en scène, de son culte de la personnalité. Ainsi le film fonctionnera sur ces flash back orchestrés par un vieillard déclinant qui recrée sa jeunesse, la magnifie et la raconte à des agents chargés de recueillir ses précieux souvenirs. Il tente d'oeuvrer à sa propre postérité. Et fait revivre ce passé qui le hante. Sa fin de règne sert d'encadrement au récit de son avènement. L'effet est saisissant.

Ainsi on découvre sa mère, pour qui il éprouve un amour et un respect inconditionnels. C'est la clé du personnage. L'approche est profondément psychanalytique. Tout est vu de l'intérieur, au coeur des tourments d'Edgar. Tout est fait pour le comprendre. Mais sans complaisance. L'équilibre est délicat. Pourtant, il est tenu. On voit son patriotisme exacerbé, un idéal vertueux qui confine au fanatisme et la paranoïa la plus totale (sa phobie durable du communisme, des ennemis de l'état prenant des proportions délirantes). Et cet art du chantage et des coups tordus qu'il développe assez tôt: cette manière de fouiller frénétiquement (et on le soupçonne, voluptueusement), dans les secrets d'alcôve par des combines pas très nettes. Sa manière de se maintenir en place en effrayant chaque nouveau président, brandissant les secrets dont il veut soit-disant les protéger... Il a quelque chose de génialement machiavélique.


Hoover est une figure obsessionnelle. On le savait. Névrosé et tourmenté à l'extrême. On s'en doutait aussi. Eastwood a cependant une manière de le suggérer qui m'a totalement convaincu. Le cinéaste est -comme toujours- plein de tact et de pudeur. Il évoque l'intimité comme personne, y compris celle de J.Edgar que l'on sait éminemment problématique. Un homme tel que lui, avec les convictions très conservatrices qui étaient les siennes, ne pouvait se permettre d'être hors des normes. Et sa mère, préfèrerait le voir mort plutôt que de le savoir inverti. Lors de la scène où il tente de séduire une femme, on sent bien que quelque chose cloche tant il est gauche. Elle deviendra pourtant sa secrétaire pour le restant de ses jours -elle est campée par Naomi Watts, actrice d'une sensibilité sublime-... Après tout, c'est une forme d'alliance. C'est ainsi que l'on découvre qu'il est profondément inadapté en amour et en société. Il se met à bégayer dès qu'il est dans l'embarras. Au moment de sa rencontre avec celui qui sera son compagnon toute sa vie, Clyde Tolson (Armie Hammer, fragile et émouvant), on sent tout le désir qu'il réprime, qu'il enfouit sous une complicité profonde. La vie qu'ils ont menée tous deux a tout d'une vie de couple, Eastwood émet l'hypothèse, à mon avis hautement recevable, que cette union n'a pourtant jamais été consommée. Parfois, ils se prennent la main, se disent qu'ils s'aiment, qu'ils ont besoin l'un de l'autre. Parfois un éclat. Quant au reste, la question reste en suspens.

Parallèlement à cette part d'ombre, il y a l'incorruptible (et inamovible) directeur du FBI. Sa mégalomanie, celle d'un démiurge qui contrôlerait tout et imposerait sa conception implacable de la justice, de la loyauté et de la vertu. Le film explore avant tout sa dualité, cette schizophrénie que Hoover passe son temps à essayer de dominer. C'est par son idée fixe de pureté qu'il tente de compenser ses fêlures. Il exige des agents irréprochables, rasés de près et tirés à quatre épingles. Traquer les pires travers de ses contemporains pour mieux les contrôler, leur opposer une tyrannie de rectitude. Comble de la duplicité: ne supportant pas la corruption ou l'état de péché, il sera à l'origine des pratiques les plus troubles et moralement répréhensibles. 


Une image est saisissante et récurrente: à chaque investiture, le président fraichement élu passe devant le bureau de Hoover. De toute la hauteur de son balcon, il domine le nouveau locataire du pouvoir, et lui envoie un signe, comme un Dieu du haut de son Olympe. Car ce qui frappe, c'est sa mégalomanie galopante, son pouvoir absolu qui ne souffrait pas d'opposition et anéantissait par tous les moyens (même les moins reluisants), ceux qui se dressaient en travers de son chemin. C'est l'histoire d'un égomaniaque extrême, que le monde ne pouvait atteindre. Et qui tentait de plier l'univers à toutes ses volontés.

La critique la plus commune adressée au film est qu'il survole les grands évènements d'une période capitale. Je pense au contraire que c'est l'une de ses grandes forces, car Eastwood montre les évènements tels que les ressent son héros : L'histoire en marche devient une rumeur lointaine qu'il croit pouvoir balayer d'un revers de main. Cette perception distordue de la réalité (qu'il abordait souvent par le trou de la serrure, au moyen d'écoutes clandestines) est précisément la sienne. Et le véritable tour de force du réalisateur est de nous faire partager le point de vue de son personnage principal.

Pour autant, même si l'on comprend son rapport au monde, on n'est jamais en empathie avec lui. Si ses motivations sont éclairées, elles sont trop extrêmes et délirantes pour susciter l'adhésion, la compassion, l'émotion. Le trio amoureux (entre Hoover, sa secrétaire et Tolson), apparait pour le moins singulier (pour ne pas dire totalement déconcertant). Sa mère adorée est aussi à l'origine de la frustration et de la dissimulation qui le torturera toute sa vie. Judi Dench l'incarne d'ailleurs admirablement, dans toute sa dimension contradictoire (à la fois extrêmement douce mais aussi subtilement despotique). Même ses sentiments les plus durables et les plus profonds sont dénaturés.


Un mot encore de ce qui fait beaucoup parler: l'interprète principal et son maquillage. Leonardo DiCaprio s'impose ici comme l'un des plus grands acteurs en activité. Il ne ressemble pas à Hoover, pas même quand il est vieilli. C'est plus subtil que cela. C'est une version de son visage à lui s'il prenait peu à peu les défauts de son modèle (et son allure de bouledogue). Et surtout, il ne tombe jamais dans le piège de l'imitation, écueil qu'il avait également évité en incarnant Howard Hughes dans Aviator (personnage rappelant Hoover par bien des aspects dans la mythologie américaine). DiCaprio est l'interprète des psychologies égarées (Shutter Island et Inception en sont d'autres exemples brillants). Mais jamais il ne pousse l'expressivité à l'extrême. Il joue la retenue, celle de celui qui tente sans cesse de contrôler et de dominer sa folie.

Ainsi, le jeu du comédien ne fait pas dans le spectaculaire ou l'exagération pour créer une connivence facile. Il faut vaincre sa méfiance, sa réserve. En cela, il est parfaitement au diapason de son réalisateur. Et ce jeu par petites touches, dans la voix, dans l'attitude, dans le regard, a quelque chose de précieux. Il y a de la grandeur en Leonardo DiCaprio. Un peu comme chez Brando. Il ne cabotine pas, il intériorise. Dans les premières minutes, on voit l'acteur, on le reconnait. Puis on s'abandonne à son interprétation, à sa façon de s'approprier le personnage. Et aucune prothèse ne permet cette justesse là.

En prenant deux moments capitaux et opposés (l'essor et la folie des grandeurs de la jeunesse, le déclin, la faiblesse et la peur de la vieillesse), le cinéaste brosse avant tout le portrait d'une intimité ténébreuse. De celle que personne n'a jamais osé approché avant lui avec autant de finesse. J.Edgar, rejoint les héros eastwoodiens profondément tourmentés, traumatisés, et surtout mystérieux (traits communs à ceux de Pale Rider, L'homme des hautes Plaines, Mystic river...). L'oeuvre est plus personnelle qu'il n'y parait. Elle interroge sur les mensonges du temps jadis (comme The Changeling), sur ce naufrage qu'est la vieillesse lorsque les vieux démons menacent, et que la peur d'être obsolète se fait lancinante (comme dans Impitoyable, Million Dollar Baby ou Gran Torino).


J.Edgar s'avère finalement une évocation précieuse et intimiste d'une figure majeure de l'histoire des Etats-Unis. Eastwood l'a approché avec une élégance exceptionnelle, avec cet art de la suggestion qui le caractérise, cette sensibilité, cette justesse et cette intégrité qui sont sa noblesse. Et comme tous les grands films du cinéaste, celui-là n'est pas ce qu'il paraissait de prime abord. En s'appropriant ce personnage et en explorant sa perception, le cinéaste continue d'enrichir son oeuvre, et de prouver une fois encore qu'elle est d'une cohérence et d'une intelligence rares.

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