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Millenium: Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Millenium revisité par David Fincher… J'étais mitigé à l'annonce de ce projet. Parce qu'une adaptation suédoise de bonne facture avait déjà été réalisée, il y a très peu de temps. Et que grand réalisateur ou pas, ça sentait la récupération du phénomène par les grands studios. Je n'avais pas non plus été emballé plus que ça par la première mise en images (déclinée en une série qui révéla la belle Noomi Rapace) et je n'ai que peu de goût pour les enquêtes (d'autant que les aspects glauquissimes de celle-ci pouvaient relever du racolage le plus frelaté). Malgré mes considérations maugréantes, je n'oubliais pas que David Fincher fait partie du club très fermé de mes cinéastes préférés (responsable de références comme Seven, Fight club, Zodiac, The Social Network ou dans une veine plus classique mais somptueuse l'Etrange Histoire de Benjamin Button). Et force est de reconnaitre qu'à la sortie de la salle, j'avais peine à réprimer un large sourire de satisfaction. Parce que tout ce que j'aime chez Fincher est là.


D'abord, ce générique… Une reprise brillante du "Immigrant song" de Led Zeppelin, un noirceur moite qui donne le ton du film. Grand frisson inaugural. Le meilleur depuis "The Times they are a changin'" au début du Watchmen de Snyder, ou de la danse majestueuse qui introduisait Black Swan. Quelque chose qui vous plonge dans un univers.



Daniel Craig apparait ensuite. Il incarne Mikael Blomkvist, journaliste disgracié et laminé par un milliardaire véreux et omnipotent qu'il n'a su faire tomber. Au fond du trou, désavoué, obligé de se faire oublier, il est engagé par un vieil homme étrange et fortuné, Henrik Vanger pour enquêter sur sa famille et plus particulièrement sur la disparition d'une jeune fille, Harriet des années auparavant. L'étrange et brillante Lisbeth Salander qui s'était renseignée sur lui avant qu'il ne soit engagé sur cette ténébreuse affaire, va bientôt seconder l'enquêteur. Ils vont plonger dans un passé dont les démons menacent toujours, au sein d'une famille aux liens empoisonnés.

L'intrigue imaginée par Stieg Larsson est tortueuse et alambiquée. Délicate également à mettre en images. Rien n'est moins sexy qu'une recherche internet… Et les deux enquêteurs font un usage intensif de leur macbook. Or l'informatique est un sujet souvent peu cinématographique. Sauf pour Fincher (revoyez cette merveille qu'est The Social Network). En fait, même s'il a abordé des contextes extrêmement différents, le cinéaste a une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Et c'est ce supplément esthétique qu'il apporte à l'univers glacé de Larsson. Souvenez-vous de l'illustration paresseuse et aux semelles de plomb du Da Vinci Code (c'est cohérent si on se souvient de la lourdeur de ses ficelles). Collant ici à l'atmosphère du livre original, à sa moiteur, à sa noirceur, le réalisateur en tire la quintessence : son ambiance ténébreuse (que l'on trouvait déjà dans Zodiac), ces décors faussement lisses, en trompe-l'oeil, comme des paravents à l'abjection de l'âme humaine. Le décalage se crée très vite, entre l'environnement, souvent aseptisé et froid, et les tourments qui agitent les personnages.



Daniel Craig est immédiatement crédible. Et l'on songe qu'il est décidément bien plus que James Bond. Il portraiture un homme en écoute perpétuelle, en attente, en sursis, sans cesse menacé, que ça soit par la justice qui le déshonore ou par le cours de cette enquête qui va le submerger. Mikael Blomkvist est d'abord mû par une sorte de fébrilité, alliée à une curiosité et une pugnacité qui l'exposeront au danger le plus absolu.

Ce qu'il y a d'envoûtant, d'enivrant, c'est ce crescendo, cette réalité qui peu à peu bascule (on n'est pas si éloigné thématiquement de Seven, The Game ou Fight club). On commence dans des ambiances feutrées, insoupçonnables et cossues (la bibliothèque du vieux Christopher Plummer quand il fait appel au héros déchu, l'affabilité et l'hospitalité généreuse de l'excellent Stellan Skarsgard). Mais dès l'amorce, on sent la dissonance, l'obsession ancienne qui a présidé à l'existence du vieux Henrik: la disparition de la jeune Harriet.

On suit les pas de Blomkvist, obligé de se réfugier dans cette cabane glacée et entrainé dans des recherches improbables, à déterrer un passé que tous veulent oublier. C'est une fatalité tragique qui se met en marche dès le début. Ce qui domine dans ce film, c'est l'égarement. Celui dans lequel se trouvent les personnages, qui tentent de se reconstruire, d'être en paix avec leur propre histoire. Cela crée un effet de symétrie avec ce temps jadis (et lumineux, teinté du sépia des souvenirs) qui empoisonne et parasite peu à peu l'existence des protagonistes.


C'est l'incroyable Lisbeth Salander qui va incarner totalement toutes les forces contraires qui oeuvrent dans le récit. Une jeune actrice, révélation du film, lui prête ses traits, Rooney Mara. Ce qui frappe chez Lisbeth, ce n'est pas ce caractère rebelle, cool, nihiliste et gothique qu'on lui trouvait dans la première adaptation suédoise. Non… Ici elle est une discordance totale. Qui finit par tout emporter sur son passage. "En quoi elle est différente?" interroge un homme au début du film. Il se voit rétorquer "en tout". Et avec elle, nous basculons. Car elle est totalement imprévisible. De victime, elle pourra passer bourreau, d'égarée, elle deviendra maitresse de son destin, de farouche elle deviendra aimante. Elle est une énigme permanente et fascinante comme un chat. Toujours insaisissable, se dérobant à toutes les explications et à toute logique, elle est l'une des héroïnes les plus passionnantes de ces dernières années. Son visage est troublant: transpercé de piercings comme les témoins d'anciennes tortures, ses sourcils décolorés en contradiction avec le brun désordonné de sa chevelure agressive. Tout en elle est hostile, fermé, impénétrable. Au fur et à mesure que l'enquête avance on découvrira sa beauté, singulière et protéiforme, passée la première impression de malaise. Et son esprit, intense, vif, brillant et cryptique finit par émerveiller.

Car voici ce que Fincher rend sensible à travers elle et de manière plus diluée à travers tous ses personnages: chacun d'eux est une énigme à dénouer. Et chacun a une épaisseur. Daniel Craig et Rooney Mara en sont les exemples les plus flagrants, mais cela se propage à absolument tous ceux que l'on rencontre. De l'excellent Christopher Plummer à la sublime Robin Wright (cofondatrice du magazine "Millenium" et maitresse de Mikael), jusqu'à la sensible Joely Richardson, tous gagnent une existence, une authenticité. Et chose rare: on ressent leur passé, leur densité à chaque mot. Ils ne sont pas des pions ou des prétextes à l'intrigue. Ils en sont véritablement le moteur. C'est à travers eux, leurs souvenirs, leurs secrets que le mystère s'enrichit. Ils apportent à chaque fois une nouvelle nuance à notre plongée dans ce cauchemar. Ils profitent d'un scénario admirablement écrit par Steven Zaillian (déjà responsable de joyaux comme Les Fous du roi, American gangster, La Liste de Schindler ou Gangs of New York). La finesse est autant psychologique qu'esthétique.


Et puis il y a les moments de violence pure. Elle fait irruption, toujours inattendue, toujours traumatisante. Avec cette soudaineté qui étourdit et choque comme un coup de poing. Je me souvenais de la relation horrible de Lisbeth et de son tuteur qui lui imposait un ignoble chantage. Je craignais en vérité d'y être à nouveau exposé, tant j'avais trouvé la série complaisante et gratuite à ce niveau là. On insistait sur l'horreur pour faire sensation sans vraiment que ça soit utile. Et voir une jeune femme abusée et violée à répétition, à la limite de l'explicite, n'a rien d'enthousiasmant (c'est mon côté puritain).

Cependant… Ici cela participe à une telle compréhension du caractère de Lisbeth, sociopathe, abimée et borderline, que c'est nécessaire. Car si la jeune femme apparait névrosée, sans morale, potentiellement dangereuse, elle trouve ici toutes les raisons de l'être. Cet épisode du viol et de la vengeance (à peu près aussi terrible) dévoile des facettes opposées (mais bizarrement pas contradictoires) de son personnage. Et Rooney Mara en fait ressentir chaque subtilité. Même si, à bien des égards, elle s'avère aussi complexe que l'écheveau de secrets dans lequel elle s'aventure. Mais contrairement à Mikael, qui est le jouet de la fortune, qui subit chaque rebondissement, se trouve souvent pris dans les tempêtes qu'il déchaine, elle les contrôle. Physiquement et moralement, leur couple est aussi improbable que complémentaire.


Ainsi, c'est davantage à un voyage au coeur d'intériorités contrastées que Fincher nous convie, bien plus que dans le déroulement d'une enquête. Cela n'aurait pas justifié un film. Car après tout, on en est saturés, d'intrigues, de mystères à l'astuce froide, de thrillers putassiers et roublards. Si ce film m'a fait si forte impression, c'est qu'il explore bien des parts d'ombre: les secrets d'une famille tourmentée de vieilles rancoeurs et d'anciennes hontes, des héros dont on découvre des dimensions multiples, une lumière profonde, froide et sombre. Un diamant noir.

La mise en scène enfin, est virtuose (mais sans effets ostentatoires). C'est assurément l'oeuvre de l'un des plus grands conteurs de notre époque. A chaque film, et avec un style de plus en plus élégant, David Fincher renforce l'admiration que j'ai pour lui. Il m'offre à chaque opus de grands moments de cinéma. A chaque fois, je me dis que c'est ainsi qu'un film doit vous hanter. On doit laisser chacun de ses visages, chacun de ses aspects s'attarder en nous pendant un moment. Il ne s'agit pas de se divertir ("pour ça il y a le billard et les putes", disait Sean Penn), mais de s'y convertir profondément, se laisser envouter, ne pas en ressortir indemne.

Depuis Seven, et à chaque fois de manière singulière, c'est précisément l'effet que me fait le travail de David Fincher (comme celui de Stanley Kubrick en son temps).

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