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George Lucas (épisode I): Le Temps de l'innocence

A long time ago in a galaxy far, far away

Tout commence véritablement en 1962. Avec un accident de voiture assez sérieux dont est victime le jeune George Lucas, à l’aube de sa vingtaine (il est né en 1944). Le jeune homme, originaire de Modesto en Californie, nourrissait de longue date une passion obsessionnelle pour les voitures de courses et n’avait qu’un seul rêve : devenir pilote. Mais cet événement a brisé cet avenir. Contraint à la convalescence, son imagination et son inventivité vont emprunter d’autres chemins. On dit que c’est à cette époque qu’il eut la première intuition de ce qui allait devenir « La Force ».

Il décide de se consacrer aux choses de l’imagination, et à l’expérimentation merveilleuse que permet le septième art. Il s’inscrit donc en fac de cinéma. Il y fait ses premières armes. Et cet élève qui ne brillait pas jusqu'alors particulièrement par ses notes, se révèle talentueux et audacieux, récoltant les louanges dès ses premiers courts-métrages (ce qui lui permet de rejoindre la Warner). Il porte en lui un univers, un regard singulier et très ambitieux. Il se lie d’amitié à un autre aventurier, Francis Ford Coppola, sur le tournage de la Vallée du bonheur en 1968. Coppola a monté sa boite de production American Zoetrope aux côtés du jeune George. « Le Nouvel Hollywood » est en marche.


En 1971, George Lucas peut livrer son premier long métrage, THX 1138, adaptation et développement de l’un de ses films d’études. Se rapprochant de l’avenir désolé et inhumain imaginé par George Orwell dans 1984, l’œuvre est ambitieuse, expérimentale, farouchement indépendante. Paradoxale aussi quand on songe à la future carrière du cinéaste. Il y décrit les dérives de la technologie dans une forme extrêmement épurée. On y découvre une humanité asservie à des voix automatiques, plongée dans une tyrannie de la précision qui exclut toute sensualité et condamne l’éclosion d’un sentiment amoureux.




Le décor est minimaliste, d’une froideur immaculée d’hôpital. Et tout semble hostile, comme si le monde était devenu un lieu de torture. Dans ce milieu qui le nie, Robert Duvall se débat pour tenter de vivre un amour, éprouver des pulsions interdites qu’il a été élevé à refouler et à oublier. L’avenir  est sombre, la perception de la condition humaine absolument désespérée. Dans la lignée métaphysique, lucide et pessimiste de ce qui se faisait à l’aube des années 70. Pour autant, Lucas se distingue déjà, par son refus de la réalité, ou plutôt du réalisme qui est la marque des films importants de cette décennie. L'époque est funeste: c'est celle du Watergate et de la fin du Vietnam. L’imagination est déjà au pouvoir en ce qui concerne Lucas. La réalité ne sert qu’à être transcendée, dans une forme de mythologie, de re-création, fût-elle dépressive. Les studios Warner, rejetant l’œuvre finie, exigent que l’argent prêté à American Zoetrope leur soit rendu, causant la faillite de la jeune société.

A la suite de cet écueil, alors que Coppola se consacre au Parrain, Lucas s’émancipe et fonde LucasFilms Ltd. Pour ce nouveau départ, il se plonge avec nostalgie dans sa passion originelle, les voitures. En 1973, cela donne American Graffiti, évocation tendre et pleine d’authenticité de la jeunesse des années 60, traversée par le souffle des premiers temps du rock n’roll. S'y trouve un peu de cette fureur de vivre qui a tant inspiré sa génération. De jeunes acteurs sont là pour prêter leur fougue à la vision de Lucas (de Richard Dreyfus à Harrison Ford, en passant par Ron Howard).  





C'est un hymne à son adolescence, enivrée de musique révolutionnaire et entichée de nouvelles idoles (on songe sans cesse à Elvis ou James Dean), à cette civilisation de l’automobile aussi, une certaine vision de la mythologie américaine moderne. Une œuvre qui respire l’entrain et l’innocence de la jeunesse. Un hommage à l’euphorie de ces années folles (que l’on retrouvera jusque dans Indiana Jones 4). 


Le réalisateur est à contre-courant : Lucas est au cœur d’une certaine contestation cinématographique, où seul l’auteur a une légitimité sur son film, pas le studio qui l’emploie. Paradoxe encore : alors qu’il incarne l’avenir, il livre une œuvre profondément rétro. Et totalement inattendue. Anachronique. 


Le grand talent de George Lucas est de prendre le contrepied de ses contemporains. Il fait déjà preuve d'un certain courage, et d'une opiniâtreté, d'une faculté de surmonter toutes les perplexités qui forcent l’admiration. Il se livre à une sorte de Recherche du temps perdu, qui devient dès lors le cœur et l’âme de son cinéma.

Star Wars: Un Nouvel Espoir

C’est dans ses années estudiantines que George s’absorbe dans toutes sortes de mythologies, en étudie les symboles, les grands thèmes qui traversent toutes les cultures et toutes les imaginations (de la Bible à Tolkien). Il étudie particulièrement les écrits de Joseph Campbell, anthropologue qui a réfléchi sur les points communs aux mythes du monde entier. Et l’un de ses modèles de cinéma se nomme Kurosawa. Cependant, le jeune homme est iconoclaste. Il veut réaliser une œuvre dans l’esprit des serials des années 30. Du pur divertissement. Un peu de la naïveté du grand cinéma d'aventure qu'il tend à retrouver.


Il a en tête après le succès de American Graffiti de réaliser une adaptation de Flash Gordon. Mais les droits lui ont échappé. Il veut cependant remettre ce genre de Space-Opera au goût du jour, s’adresser à la jeunesse (sans la prendre de haut). Ainsi, à partir de 1974, il s’est attelé à l’écriture de ce qui allait devenir Star Wars, développant un univers foisonnant et d’une richesse exceptionnelle. Un projet totalement improbable, à peu près unanimement toisé (pour dire le moins). Une œuvre qui allait marquer à jamais l’histoire du cinéma. Nourrir et libérer l’imagination de millions de personnes pour qui George Lucas deviendrait une inspiration fondamentale.


Pourtant, le projet paraît si étrange que convaincre les studios a tout d'une gageure. La Fox, qui finira par produire le film, est persuadée de son échec inéluctable. On comprend cette réaction. Imaginez un film qui ne s’ouvre que sur des Robots, avec un méchant en armure de plastique noire, des noms étranges, une sorte de géant de fourrure qui éructe régulièrement. Et une ambiance qui n’est absolument pas dans l’air du temps et renoue avec une candeur assumée, un temps de l’innocence qui est bien loin de la morosité des seventies. Mais Lucas s’accroche, se heurtant pourtant à une incompréhension quasi universelle, et même aux moqueries discrètes de ses propres acteurs. On pouvait croire à une sorte de film de Ed Wood sur le papier (les parodies ne manqueront d’ailleurs pas). Et le cinéma de cette époque s’adressait à un public adulte et grave. Lucas, envers et contre tout, allait combler un manque.

Le cinéaste va réaliser un miracle inattendu: transcender ce que l’on qualifiait d’un air inquiet et vaguement goguenard de « film pour enfants ». Il a fondé sa propre société d’effets spéciaux Industrial light and magic (ILM) en 1975 et va transformer ce projet casse-gueule en véritable épopée. Sans cesse attentif à rendre son univers plausible, à éviter le ridicule. 


Tous les enfants de 7 à 77 ans, se sont retrouvés dans la soif d’aventure du jeune héros, Luke Skywalker. On a tous joué au noble chevalier, en quête de gloire et d’honneur. On a tous voulu un sabre laser. On a tous regardé les étoiles en rêvassant à d’autres mondes, on a tous voulu briser la fatalité qui pesait sur notre destin. On a tous rêvé d’extraordinaire, de magie, à l'image de cette grande Force mystique, aux pouvoirs insoupçonnés.

Pour tout dire, George Lucas et ses collaborateurs éclairés (dont le producteur Gary Kurtz ou le dessinateur Ralph McQuarrie) ont réenchanté le monde. Le réalisateur invoque avec le premier volet de sa trilogie originelle, toutes les odyssées et tous les grands voyages que chacun d’entre nous a rêvé d’entreprendre, ces frissons qu’on voulait ressentir quand on était tout gosse. Lucas a eu le génie de rappeler à la terre entière que personne n’y a renoncé vraiment, à ces anciennes fantaisies. Le script est imposant. Lucas décide de n’en tourner que le premier tiers. Comme une sorte d’avant-goût, pour décrocher l’accord de la Fox et tourner le film à coup sûr.



L’histoire est intemporelle. Dès les premières secondes, elle bouleverse les repères d’une manière absolument magistrale. On s’attend à une œuvre futuriste. Lucas la situe dans un passé lointain. Encore une fois, il n’est pas là où on l’attend. Au lieu de s’attacher directement au destin d’un héros, on fait connaissance de deux droïdes en guise d’introduction et d’exposition. Rien n’est vraiment expliqué mais la complexité de ce grand univers est suggérée. Même après le fameux texte qui défile et se perd dans l’immensité de l’espace. On se convertit à un monde. On sympathise avec R2D2, C-3PO… On apprécie la simplicité biblique de l’intrigue.

Le jeune Luke, fermier sur une planète désolée, va découvrir son destin de Jedi. Il va devoir s'engager dans le combat contre la tyrannie de l’empire galactique. Peu à peu, il devient le plus grand espoir des rebelles.

Grâce à une science visuelle hors du commun et à une utilisation virtuose de tous les procédés qu’il a à sa disposition (notamment un art consommé de l’utilisation des maquettes, une maitrise du tournage en image par image), Lucas donne cohérence et consistance à la légende qu’il conte. A aucun moment on ne voit les ficelles. On se trouve véritablement dans le Faucon Millenium, le rayon meurtrier de l’Etoile Noire est terrifiant, la respiration de Dark Vador devient l’incarnation du mal, l'attaque finale devient un monument d'intensité et d'immersion. C’est trépidant, c’est haletant, c’est mystérieux. Ça ne ressemble à rien de connu. Ou à beaucoup de choses que Lucas a su synthétiser dans l’écriture et traduire visuellement. C’est du grand art.



Il a donné vie à des symboles qui courent dans l’imagination collective depuis la nuit des temps. Le bien (un peu asexué, innocent, enfantin) incarné par Luke, le mal (Dark Vador, ténébreux, glaçant, destructeur), le vaurien magnifique (Han Solo, que les scrupules n’étouffent pas tout d’abord et que seul l’appat du gain motive), le sage à l'intuition infaillible, qui sert de guide et de maitre à penser (Obiwan Kenobi, qui profite de l’auguste stature de Alec Guinness), et bien sûr la princesse (belle et courageuse Leïa). Pour parfaire cette alchimie, la partition héroïque de John Williams apporte une puissance expressive unique à l'ensemble.

A sa sortie, le film est un triomphe, aussi inattendu que sans précédent dans l’histoire du cinéma. Le phénomène est tel qu’il va durablement révolutionner la manière de faire des films. L’enseignement capital à tirer du premier Star Wars, c’est que rien n’est impossible aux créateurs. George Lucas, avec ce coup de maitre, se rapproche des grands magiciens des premiers temps du cinéma, des pionniers comme Méliès. Un côté génialement bricolé vient ajouter au charme naïf des montages originaux (avant qu’on en gomme à l'excès les imperfections, jusqu’à parfois en détourner le propos). 


Il y a une dimension véritablement héroïque dans la genèse même du projet : Lucas était le seul à y croire. Peter Jackson s’est heurté au même genre de résistance en voulant adapter sans compromis le Seigneur des Anneaux. Les producteurs ont toujours totalement sous-estimé le besoin du public à explorer de nouveaux horizons.

Le succès est colossal (pour un film qui a couté 10 millions de Dollars, il en a rapporté 400 dans sa première année). Personne ne croyant d'abord en cette réussite, George Lucas avait eu la clairvoyance de diminuer son salaire de réalisateur en échange des droits sur les produits dérivés. Et si le film connaissait des séquelles, il profiterait également des bénéfices de la licence. On lui a tout accordé sans résistance. 


Et cela s'est avéré être une inépuisable mine d’or. Lucas a enfin les coudées franches pour produire les suites de la saga, exactement comme il l'entend.


(La suite de cette trilogie bientôt dans George Lucas (Episode II): Quintessence et Mythologie)

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