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George Lucas (Episode II): Quintessence et mythologie

May the Force be with you

Le tournage du premier Star Wars fut pour Lucas une rude épreuve. Ce fut une bataille de chaque jour pour que le film corresponde (à peu près) à ce que ce perfectionniste avait en tête. On imagine aisément ses doutes, toute l’énergie qu’il lui a fallu pour mener tout cela à son terme. C’est pour cette raison qu’il ne réalisera pas les suites au premier film. Il cède la place à Irvin Kershner (l’un de ses professeurs à l’université de cinéma) pour L’Empire contre-attaque en 1980 et officie en tant que scénariste et producteur. De cette alliance nait l’opus le plus abouti de toute la saga. Et le premier qu’il produira avec ses propres deniers, en toute indépendance (avec tous les risques et les tensions que cela comporte).


Star Wars : Un Nouvel espoir a servi d’exposition. Vu le succès qu’il a rencontré, l’Empire contre-attaque est là pour tenir toutes les promesses et surpasser toutes les attentes. On est devant une geste épique, à la grande puissance dramatique. Ayant les coudées franches pour explorer l'univers qu’il a créé, Lucas signe ici une œuvre recelant en elle tous les grands thèmes qu’il voulait explorer. Avec un réalisateur qui comprend profondément ses intentions et met en avant tous les enjeux mythologiques, la richesse des personnages que la saga porte en elle.



La dimension de voyage et d’odyssée prend ici tout son sens : la planète glacée de Hoth, l’astéroïde et son piège inattendu, le système de Dagobah (où Luke doit recevoir l’enseignement de Yoda), la cité des nuages... C’est foisonnant et il semble bien loin le temps où on ne croyait qu'à une sorte de Buck Rogers revisité, avec cette condescendance et cette incrédulité qui ont accueilli la genèse de l'oeuvre originelle.

Ici, tout est intelligent et profondément intègre. On a accepté les conventions de ce nouveau monde et de ses curieuses créatures. La grande vertu de Star Wars est d’inciter au premier degré. Les rapports entre les personnages s’enrichissent plus que jamais. Une romance nait entre Han Solo et la princesse Leia. On ressent beaucoup plus de tension dans les scènes d’action. C’est trépidant, ainsi que Lucas le désirait. Son indication récurrente aux acteurs pendant le premier volet était : « Plus vite et avec plus d’intensité ». Ici c’est précisément ce qu’il orchestre. Les morceaux de bravoure se succèdent comme autant de moments d’anthologie, sans temps morts.


Mais il y a davantage que tout cela. Luke doit ici véritablement s’éveiller à son destin, à la manière d’un Roi Arthur prenant possession d’Excalibur. L’initiation doit s’achever ici, il doit prendre conscience des sombres épreuves qu'il lui faudra affronter pour accomplir sa destinée. La Force, concept qu’il n’a fait qu’entrevoir jusqu’alors, se révèle à lui dans toute sa complexité. Cet épisode acquiert ainsi un souffle exceptionnel. On voit à l'oeuvre ce pouvoir de l’intuition et de la volonté qui influe sur toutes choses. La rencontre avec Yoda, d’abord bouffonne, devient saisissante, capitale. Le « conte moral » est devenu légende au moment où Skywalker commence sa formation. Il se confronte pour la première fois au côté obscur, dans une sombre prémonition. Ce film est traversé par la puissance d’une tragédie, dans le sens le plus classique du terme.

Toujours, le danger est là. Le Mal menace d’étendre son emprise et de briser les héros, de manière tangible et inquiétante. Car il ne s’agit plus d’un récit un peu naïf. L’incertitude sur le sort de chacun s’impose dans les dernières séquences qui prennent une dimension symbolique et tragique. Han Solo est congelé dans la carbonite par Dark Vador. Solo jusqu’alors toujours nonchalant, devient grave (avec le fameux échange où Leia  lui dit « Je vous aime ». Il lui répond simplement « je sais » avant de disparaître). Luke court au secours de ses amis, au risque de compromettre tout son avenir et céder à ses démons, à ses angoisses. Comme son père avant lui, devenu Dark Vador, ainsi qu’il l’apprend au terme d’un duel spectaculaire et intense.


Le film nous laisse en suspens, dans la hantise de ce qui arrivera à ces personnages auxquels on s’est attachés. Dans la stupeur aussi, des liens qui unissent Luke à son ennemi. On a basculé d’un serial bourré d’action et de fun, à une légende cinématographique. Un véritable tour de force. 


Après ce crescendo, les attentes sont à leur comble pour l'épisode qui viendra conclure l’épopée. Et pour la première fois peut-être, la sourde crainte d’une déception.

L’Empire contre-attaque marque la consécration absolue de George Lucas, en termes de succès et de créativité. Les profits générés lui ont permis de construire son Skywalker Ranch et d’acquérir définitivement la sécurité financière, grâce à une société qu’il a su faire fructifier. Rien ne peut alors l’arrêter. Ajoutez à cela le succès de Indiana Jones, dont il a confié la mise en scène à son ami Steven Spielberg, rien ne peut assombrir son horizon. Star Wars peut donc trouver sa conclusion en toute quiétude. Mais il est désormais seul maitre à bord et a congédié tous les collaborateurs de la première heure, dont les conseils avisés avaient permis d’imposer la dimension mythologique de Star Wars.


Le Retour du Jedi sort en 1983. A la réalisation, il a engagé Richard Marquand, en lieu et place de Steven Spielberg que Lucas n’a pu embaucher. Marquand a la lourde tâche de mettre en images l’épilogue que la trilogie mérite. La barre est haute et le suspense insoutenable après L’Empire contre-attaque, brillamment illustré par Irvin Kershner (qui a saisi toute la complexité des personnages et la profondeur de l'univers). Ce film remplira son office. Mais –pour la première fois-, avec quelques réserves.



On reprend exactement là où on s’était arrêtés : Dark Vador œuvre à l’élaboration d’un nouvelle Etoile de la mort. R2D2 et C-3P0 sont envoyés pour négocier avec l’adipeux Jabba the Hutt, véritable parrain de la galaxie. Ils doivent libérer Han Solo. Pour qui a vu ce film dans sa prime enfance, Jabba a toujours quelque chose de répugnant et de totalement terrifiant. On ressent une impression nauséeuse à pénétrer dans son antre où le crime et le vice règnent sans partage, où un bestiaire terrifiant évolue. La licence sait plonger dans d’étranges états, présentant des us et coutumes improbables que le spectateur adopte instantanément. Ainsi on est habitués à se laisser emporter par l’imagination débridée de Lucas. Avec ce premier acte, tendu et réussi,  c’est cet état d’émerveillement et de disponibilité totale que l’on retrouve…


Mais… Le sujet a sensiblement changé. On attend avec une grande impatience, une nouvelle confrontation entre Luke et son père. Elle a lieu. Va t’il céder au côté obscur ? Parviendra t’il à éveiller en Vador cette part d'humanité qu’il a étouffée dans la haine et la soif de pouvoir ? Le moment est passionnant, paroxystique. Il s’agit d’un dilemme superbe, d’une portée shakespearienne, dans la droite lignée du sombre volet précédent (que Kershner décrit avec justesse comme le second mouvement plus lancinant d’une symphonie). Toutefois, Lucas veut conserver la légèreté et la fantaisie de son inspiration première : les serials des années 30. Et il livre une histoire parallèle sur la planète des Ewoks, qui déséquilibre son propos. Et rend ce film quelque peu schizophrène.

Pour contrer les plans de l’empire, Han, Leia et les autres se rendent sur la lune d’Endor. Cette planète est recouverte de forêts et peuplée d’Ewoks, vivant en harmonie avec la nature, se battant avec des flèches et tout ce que leur milieu peut leur offrir. Cela rappelle un peu les cow-boys contre les indiens, ou les hommes de Robin des bois contre ceux du shérif de Nottingham. Mais voilà, ces créatures sont toutes mignonnes, ont des allures d’ours en peluche géants. Elles sont naïves et enfantines, pittoresques. Et on a tellement aimé la tension qui s’est installée à partir de l’Empire contre-attaque que leur apparition fait déchanter. Pas au point de la catastrophe nommée "Jar Jar Binks", beaucoup plus tard, mais on en a les prémisses.



Ici, Lucas fait clairement un film pour enfants, oubliant quelque peu ses ambitions premières ou les simplifiant un peu trop. On a l’avant-goût d’une certaine dérive. Celle d’un homme qui ne veut pas, par exemple, d’une fin plus sombre (longtemps on a envisagé la mort d’Han Solo par exemple et une conclusion beaucoup moins euphorique, plus fidèle aux conventions des récits mythiques). Il ne veut plus prendre son public à contrepied. Ce qui lui assure le succès, la pérennité de sa grande entreprise. Et lui fait perdre un peu de son âme.

Le Retour du Jedi recouvre pourtant sa puissance narrative dans le duel qui oppose Vador à Luke, Le premier veut attirer à lui son fils pour gouverner la galaxie à ses côtés, l’autre veut l’arracher au côté obscur. Jusqu’au dernier moment, l'issue est incertaine. Et à l’agonie, Dark Vador redevient Anakin Skywalker, Jedi glorieux, ramené des ténèbres par son fils. Ici on ressent l’émotion attendue. C’est ce climax qu’on désirait. La grande quête initiatique s’achève. Luke doit ici accepter la mort. Le reste demeure un ton en dessous. C’est la première fois que l’on constate cette dissonance.

En l’espace de ces trois films, la façon de faire et Lucas lui-même, a sensiblement changé. Il est à la tête d’un empire cinématographique et doit le gérer. Ça commence à se ressentir ici.

Suite et fin de ce portrait prochainement dans George Lucas (Episode III): le Côté Obscur

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