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George Lucas (Episode III): le Côté obscur

Après le Retour du Jedi, George Lucas concentre son activité sur la production, et impose sa société et ses diverses branches (ILM, THX, Pixar à ses débuts) comme des références incontournables dans l’industrie des rêves. L’autre succès phénoménal de sa carrière est la trilogie des Indiana Jones. Et il est consacré comme l’un des plus grands créateurs de son temps. Il déçoit toutefois, quand on attend des retours fracassants de sa part, notamment avec Willow (qu’il a produit et dont il a écrit le scénario). On attendait qu’il décline une heroic fantasy proche de Tolkien. Le film est sympathique, mais s’adresse ouvertement aux enfants, sans le mélange de maturité et de légèreté qui a fait la noblesse de Star Wars.



Pendant longtemps, Lucas a estimé que la technique et les difficultés de tournage de la première trilogie l’avaient privé de l’épopée galactique qu’il imaginait. Or, au début des années 90, la donne a changé, grâce au Jurassic Park de son ami Spielberg. Les images de synthèse créées par ILM,  ont permis de réaliser des dinosaures plus vrais que nature. C’est alors que le bon George décide de revisiter son œuvre, et de lui adjoindre de nouveaux chapitres. Il en change ainsi sensiblement la nature.

I’ve got a bad feeling about this

Les éditions spéciales, techniquement assez belles, présentent des versions de films devenus hybrides. Un mélange souvent détonant d’intentions différentes : entre le Lucas de 1977 qui bataillait pour que son film n’ait pas l’air trop cheap, et l’omnipotent perfectionniste qui use et abuse d’effets numériques, pour tenter de donner à la saga toute l’ampleur qu’il exige. Or les trois épisodes (IV, V et VI) revêtaient un caractère tout particulier dans le cœur des fans, quelque chose de naïf qui leur rappelait leur enfance et l’éveil de leur imagination. Et « corriger » cela, ces imperfections touchantes qui participaient au charme de l’ensemble, a commencé à creuser le fossé entre le cinéaste et son public.



Evidemment, c’était un plaisir de redécouvrir la saga en salles en 1997, nettoyée et pimpante. Mais les ajouts et les changements de tonton George ne sont pas toujours très heureux. Il demeure seul maitre de son œuvre, a acquis l’indépendance qui lui a tant manqué dans sa jeunesse. Dans cette victoire incontestable, il y a une réserve : il ne connaît plus le doute, la contradiction ou les contraintes.


Star Wars, Episode I : la Menace Fantôme


A l’annonce d’une nouvelle trilogie, consacrée à la déchéance d’Anakin Skywalker et son inexorable soumission au côté obscur, l’espoir renait, ardent. L’attente est à son comble en 1999. On attend le retour aux sources, on recouvre son âme d’enfant, certains s’alignent pendant des semaines pour être sûrs de découvrir le premier volet avant tout le monde. C’est électrique. Les irréductibles Jedi, ressortent leur panoplie. Quand la lumière s’est éteinte et que sont apparus les fameux logos et les premières notes de John Williams avec ce générique si reconnaissable, l’ovation a été assourdissante.

Puis ce fut l’incrédulité. Pour reprendre une réplique qui concluait le film Fanboys : « Et si c’était mauvais ? ». Contre toute attente, et malgré des visions multiples et perplexes, ça l’a été.



Comment a t-il pu s’égarer jusqu’à inventer Jar Jar Binks ? Jusqu’à créer lui-même ce que l’on ne peut qualifier que de films pour enfants (et encore, pas très éveillés), alors qu’il avait imaginé une légende cinématographique ? Peut-être a t’il porté en lui ce projet trop longtemps. Peut-être a t’il comblé les trous à outrance, à l’écriture, alors qu’il n’avait qu’un nébuleux argument. Même s’il a dit à la sortie de cet épisode qu’il avait toujours eu en tête de faire six films, on sent bien qu’il a ici brisé l’harmonie de sa cathédrale. Le contexte du premier Star Wars était d’une simplicité admirable, qui vous happait dans un univers qui s’enrichissait et s’étendait sans cesse. Avec cette Menace Fantôme, c’est exactement le contraire : cela commence par une histoire d’embargo commercial autour d’une planète pacifique, Naboo, que les Jedi doivent régler. On a déjà vu plus excitant comme entrée en matière.

Evidemment, cela tourne mal, on sort les sabres lasers. On se dit « peut-être que la magie opèrera encore ». Puis on rencontre cet abruti de Jar Jar, caution pittoresque qui faisait  partie du cahier des charges. Sauf qu’il n’est pas drôle ou malicieux comme R2D2 en son temps.



On sent malgré les moyens (illimités), les effets spéciaux (impressionnants), un créateur sans beaucoup de souffle qui décline son univers et ses automatismes. Il fait du Star Wars, s’embourbe dans sa propre création. Le comble étant qu’il n’a plus l’énergie pour en faire une aventure haletante. Ça devient quelque chose de boursoufflé, alambiqué, poussif et incroyablement lisse. Aux antipodes de l’astuce, la légèreté, l’authenticité de la première trilogie. A force de tout délayer, de tout expliquer (jusqu’à la Force que l’on peut mesurer dans un échantillon de sang), il désenchante et dévoie sa vision originelle. Et si l’on est goguenard, on finira par se moquer du film, avec un pincement au cœur.

Qu’est il arrivé ? Lucas a vieilli et s’est installé. Le public aussi et a évolué. Le regard n’est plus vierge et avide de merveilleux comme en 1977. Le réalisateur détaille ses obsessions (la course de pod du très jeune Anakin, rappelant son goût pour l’automobile). Mais quelque chose est cassé. La spontanéité et la nouveauté sans doute. Il donne ici le sentiment de faire tout ce qu’il faut pour que ça marche. Une œuvre de surenchère permanente, des batailles de grande ampleur, des lieux improbables et immenses, des manigances politiques. Cependant, tout ça ne repose sur rien. Tout est forcé, artificiel, prétexte à une débauche d’effets sur fond vert (Jar Jar est entièrement numérique). 


Alors que le premier film était profondément humain et chaleureux. Celui là est froid. Et creux, sans cette dimension universelle et mythologique qui avait tant séduit jadis. Comme si, pris d'une pulsion autodestructrice, Lucas avait voulu donner raison à ses détracteurs d’une vingtaine d’années auparavant.

Star Wars , Episode II : l’Attaque des Clones

Les épisodes suivants s'apparentent davantage à des rectifications qu’à autre chose… Particulièrement à la sortie de l’Episode II. On s'y rendait en songeant « Comment va t’il faire pour limiter la casse ? ». La foi et l’innocence avaient déserté le coeur des spectateurs, l’enthousiasme également. Ce qui dominait, c’était l’appréhension. Celle de voir un créateur saborder l'oeuvre de sa vie. A l'image de ce peintre, héros de Zola dans L'Oeuvre, qui gâche une toile magnifique à force de vouloir la rectifier, la raffiner.


Le problème de la reconnaissance est qu’avec elle, on peut perdre l’insécurité, et une certaine forme de lucidité ou d’humilité. Et on voit mal quelqu'un contredire George Lucas. Car si l’accueil critique a été glacial, les réactions mitigées, le triomphe public est là. On ne mesure pas les films à la satisfaction qu’ils engendrent mais aux dollars qu’ils amassent… et aux ventes astronomiques de produits dérivés qu’ils provoquent. La logique est implacable.

L’épisode II est celui dont on attend beaucoup en 2002. Parce qu’après l’enfance d’Anakin, on va aborder les tourments de l’adolescence, suivant en cela une progression classique. Mais la seule chose qui préside ici est la confusion et la poursuite de la niaiserie qui s'épanouissait dans le film précédent. 


C’est un exemple d’intrigue mal menée. Par moments, elle en devient même incompréhensible. On se perd dans les méandres de sombres machinations. On aurait pu se rattraper avec des personnages trouvant une densité. Ce n’est guère plus glorieux. Anakin est un boutonneux capricieux et colérique, qui veut conclure avec la belle Padmé et sauver sa maman (qui lui manque). Il est insupportable et présomptueux. A peine moins irritant que Jar Jar Binks. Les décors et les effets spéciaux sont somptueux, l’impression de voyage est là. Mais la tragédie qui devrait s’annoncer ici est totalement reléguée au second plan.



L’essentiel est éclipsé par l’esbroufe, comme cette séquence dans l’arène, particulièrement ridicule, façon "jeux du cirque intergalactiques". Les dialogues sont émaillés par des jeux de mots catastrophiques qui échoient souvent à C-3PO. Plus que jamais, l’entreprise est en péril. Même les batailles finales titanesques et les confrontations attendues arrivent trop tard. 


Ce qui domine c’est la perplexité, devant autant de platitude dans la mise en scène. L’histoire d’amour qui devrait être somptueuse et tourmentée, se perd dans une atmosphère de roman à l’eau de rose. On est devant l’exploitation cynique d’une licence légendaire, un dynamitage presque systématique de tout ce qu’elle aurait dû être. Cette « prélogie » semble sonner le glas de toutes les illusions.

Star Wars, Episode III : la Revanche des Siths

Arrive enfin l’Episode III en 2005. S’il n’atteint pas la perfection narrative de l’Empire contre-attaque, il sauve à lui-seul ce codicile du naufrage auquel il semblait promis. Anakin acquiert enfin la gravité et le charisme qu’il mérite (n’étant plus un gamin innocent ou un adolescent caractériel). Il est un chevalier Jedi, tourmenté et psychologiquement complexe. Il se fait surtout inquiétant. Il devient enfin l’être peu à peu rongé par le Mal que l’on espérait découvrir. 



Le récit se ressert dès l’introduction, on est plongés au cœur d’une bataille monumentale et trépidante. Une guerre totale, loin des intrigues emberlificotées qui parasitaient totalement cette trilogie. Plus de complots embrouillés qui détachent totalement du destin tragique que connaît le personnage. On n’est plus seulement devant une démonstration technique hallucinante qui masque les carences (hallucinantes également) d’écriture. Ici, même si c’est inégal, Lucas a retrouvé son souffle. Il était temps. 


Il prouve surtout in-extremis que la performance technologique n’est rien sans une narration maitrisée et des personnages fouillés. Ici la tragédie se développe enfin après tant d'aternoiements. Et le côté obscur trouve son expression la plus terrifiante (lorsque Anakin se soumet aveuglément aux massacres ordonnés par l’empereur).



Même si la transition vers la trilogie originelle est assez maladroite, il n’en demeure pas moins que c’est avec ce film que le personnage d’Anakin Skywalker trouve toute sa richesse. Jusqu’à son grand amour qu’il brise en voulant le préserver, la naissance de Luke et Leia sous de sombres auspices. Malgré le cri grand-guignolesque de Vador découvrant les désastres qu’il a lui-même déchainés, il y a là quelque chose de profondément émouvant, d’authentiquement tragique. Et qui dépasse sans doute Star Wars de l’aveu même de son créateur. Car l'évolution du personnage rappelle fort son parcours artistique.

Epilogue

En voulant gagner son indépendance, à toutes forces, avec une ferveur et un instinct exceptionnels, George Lucas s’est retrouvé à la tête d’un empire. Un grand studio. Il est devenu l’un de ces grands producteurs qu’il a passé sa vie à combattre. Et il s’est trouvé à la tête d’un système auquel il voulait résister (à l'image de son héros Anakin Skywalker, dont il a finalement fait le personnage principal de toute la série).

Ce royaume des rêves que constitue Star Wars, ce champ illimité des possibilités techniques du cinéma, c’est aussi une entrave pour George Lucas. Cet artiste doit revenir sans cesse à l’œuvre de sa vie : Star Wars. Il doit, quitte à la trahir, l’adapter à toutes les générations, la déformer, la convertir à la 3D. 


C’est quasi-faustien. Car au milieu des éditions spéciales, des jouets, des jeux vidéos, des mini-séries, il y a cet homme, qui a régulièrement répété vouloir s’en échapper, et faire enfin autre chose.


Lucas a annoncé qu’il prenait sa retraite et s’écartait de cette grosse machine, pour tenter de redevenir ce cinéaste visionnaire incompris et expérimental qu’il fut à ses débuts. Retrouver le droit d’échouer. Son ami Francis Ford Coppola reconnaissait il y a peu que Star Wars nous avait privés de bien des aspects de son talent.

« Rosebud », a t-on envie de murmurer, comme le héros tout puissant de Citizen Kane, qui malgré sa grande richesse avait oublié la simplicité et l’innocence d’un bonheur originel.

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