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Skunk Anansie: Wonderlustre, le temps retrouvé

A la fac, alors que j’oscillais entre classique, David Bowie, et rock pur et dur, un vieux complice (alors jeune) me fit l’apologie d’un groupe nommé Skunk Anansie. Je l’écoutais alors sans retenue et en boucle, et la voix de la chanteuse Skin a fini par symboliser tous les malaises de cette sortie d’adolescence. “I can dream that I’m someone else”, “Everyday hurts a little more, and I’ll do anything to belong to be strong, to say there’s nothing wrong”. ça résonnait aussi fort en moi que Baudelaire, Dostoievski ou Nietzsche, dans lesquels je me plongeais et me perdais à la même époque. Tout ça forme un tout étrange, un souvenir protéiforme et un portrait éclaté de ce que j’étais alors, un magma qui m’a formé.



Les années ont passé. D’autres contrées musicales ont été découvertes et explorées. Ce temps jadis fut un peu perdu de vue, un peu oublié. Je regarde assez rarement dans le rétro et n’ai pas de goût pour la nostalgie. Pourtant, à la faveur d’une blonde et belle rencontre, j’apprenais que Skunk s’était reformé, avait sorti un nouvel album l’année dernière intitulé Wonderlustre. Je m’inquiétais de savoir si c’était toujours aussi bon, si ce n’était pas une réunion de circonstance. On m’assurait avec conviction qu’il n’en était rien. Et je recouvrais le goût des anciens désirs. Et l’impérieuse envie d’écouter ce dernier opus. Egalement pour prolonger cet après midi entre parenthèses où l’amitié était une évidence, un univers déjà commun entre des gens qui ne se connaissaient pas.

A la première écoute, c’est une vague qui m’a submergé. Dérangeante. Comme un album de photos qu’on ne voulait pas forcément revoir. Des anciennes amours, des anciens élans, des vieilles ambitions laissées en rade. Et la voix de Skin, cette panthère noire, intacte. Comme une faille temporelle. Je me suis laissé sombrer dans la spirale. L’énergie, toujours, celle qui donne envie de danser, d’éclater, de hurler à tous les vents. Pure et brute. Et ce sens de la mélodie imparable. En équilibre funambule et parfait entre violence et harmonie, douceur et cataclysme, furie et mélancolie. Incandescente madeleine de Proust. J’avais 18 ans de nouveau. Le temps d’un disque. Pour le meilleur et pour le pire. C’était encore là, vivace et terrifiant, à portée de main. J’étais encore celui là.


Car oui, contrairement aux nouveaux Guns N Roses totalement boursouflés et défigurés par un Axl Rose qui en a anéanti la grâce, on a bien affaire au même groupe, à la même patte. Rien n’a changé. ça s’est même épuré avec des compositions aux accents plus pop que les précédentes productions discographiques des britanniques. Pour dire la chose (et un mot que je déteste pour pas mal de raisons), c’est plus accessible. Peut-être parce qu’on n’est plus vierges de ce son, qu’on le parcoure à nouveau comme un chemin un peu encombré de broussailles qu’on avait adoré il n’y a pas si longtemps. Et les retrouvailles sont belles.



“God loves only you” ravive donc les anciennes chimères et reprend les accents de Post orgasmic chill comme on les avait laissés. Une voix d’abord douce, une guitare claire, et tout explose au premier refrain comme une éruption, une pulsation qui s’affirme comme un coeur qu’on ranime. On parle de renaissance, de rassemblement, de réunion. Et ce n’est pas entrainant comme un morceau dansant lambda. ça emporte l’âme, ça donne envie de se déchainer comme en nos temps héroïques. D’y retourner. En courant. Une batterie lourde, une voix pleine et puissante, un Rock mâtiné de Funk, un refrain répété comme une irrésistible mélopée, entre le murmure et le cri.

“My Ugly boy” s’inscrit dans une veine plus classique, plus satirique, un rock efficace mid tempo. Malicieux. A chaque fois j’imagine des excès de vitesse en écoutant Skunk Anansie. “Over the love” lui fait suite, un morceau magnifique, avec toujours cet art du crescendo et de l’apaisement qui est la marque du groupe. Et un son ouvragé, rappelant U2 à son zénith, mais avec une dimension d’opéra, une tristesse presque glauque dans les paroles qui dépeignent un amour dépassé. Des nuances merveilleuses qui évoquent Kate Bush dans le chant. L’art de décrire une déchirure avec un rythme élaboré, pas forcément dans l’évidence de la lenteur. Un sommet.



L’introduction guitaristique de “Talk Too much” est plus nonchalante, lasse, traînante comme un examen de conscience, une rumination, Jusqu’à un refrain qui résonne comme une délivrance, une confession, un abcès que l’on crève. Toujours cette vulnérabilité dans la douceur du chant qui finit par éveiller sa douleur. En gagnant en intensité, la voix devient majuscule, comme si elle était sans limites. Quelque chose de d’hyperbolique chez cette chanteuse, qui peut exprimer tant de choses au delà des paroles. Un registre immense et atypique.

“The Sweetest thing” a des accents funky, mais toujours le chant transcende le genre, et lui donne une ampleur inattendue. Même sur un rythme simple et binaire, la chanson est appelée à s’enrichir, à prendre son envol. Les choeurs discrets servent de ponctuation, la guitare ne s’impose pas. Alchimie efficace. “It doesn’t matter” reprend les expérimentations furieuses qu’on connaissait dans les albums précédents: des chansons qui apparaissent d’abord destructurées dans les premiers couplets et qui trouvent leur cohérence au refrain, explosif et solide. Toujours un mélange des genres audacieux que l’on retrouve dans “You’re too expensive”. Une sorte de pop hybride.

Une ligne de basse obsédante ouvre “My love will call”, des paroles saccadées qui peu à peu se déploient dans un grand souffle. On s’attend à une mélancolie douloureuse, c’est une batterie à contrepied qui tonne, rapide, presque allègre, contredite par un refrain qui s'élève comme une damnation (“I curse my love for you”). Skunk Anansie plus que jamais oxymorique, alliance de contraires.



L’art de la ballade, jamais naïve ou niaiseuse et toujours grave, vous emporte avec “You saved me”. Se sauver de soi-même, et accumuler les courses en avant pour ne pas couler, chargés d’abandons. L'amour salvateur qui survient quand on ne l'attend plus et qui guérit de toutes les dérives. Et l’intensité de Skin et de son timbre qui prend à la gorge, avec ses envolées presque mystiques .

“Feeling the Itch” donne une nouvelle fois envie de danser. C’est un rythme solide qui ne cesse de monter comme un orgasme. Jusqu’au paroxysme du refrain électrique et tonitruant, comme une tempête qui éclate. Une énergie incroyable, inspirante, communicative, qui donne envie de créer, ou de casser quelque chose. Ou les deux. La chanson qui m’a incité à ne pas demeurer silencieux à la découverte cet album, à en parler du mieux que je pouvais. Une invitation à ne rien garder pour soi.



“You can’t always do what you like” est une surprise. Cette fois, on songe à Eurythmics. Skin ressemble ici à Annie Lennox, et l’ambiance a l’élégance de la new wave. Envoûtant et inattendu. “I will stay but you should leave” parle de la fin d’un amour, d’une indifférence qui consume, d'une séparation toute à la fois triste et apaisante, quand on n'a plus besoin de l'autre pour être soi. Un équilibre de nouveau, entre la langueur de la voix et la mélodie, faussement simple et insouciante. L’émotion naît encore du décalage, de cette naïveté apparente, de cette allure de berceuse, qui camoufle la souffrance.

Enfin on boit d’un trait le shot vénéneux de “Would you”, comme un rappel de la force de ce groupe qui vous électrocute, qui vous rappelle à d’anciens transports. Il y a des musiciens qui savent vous emporter, jusque dans leurs ruptures de ton, au sein de leurs harmonies véhémentes. Jamais ils ne vous lâchent. Skin, brillante vocaliste, vous hypnotise, accompagnée de riffs entêtants, de rythmes élaborés, ouvragés et solides. Cela vous rappellent vos instincts premiers, les émois de l’adolescence dans toute leur fulgurance.


Oui j’ai été heureux d’entreprendre la téléportation vers les malaises de ma vingtaine naissante. Renouer avec ce groupe, avec cette voix, avec cette inspiration, avec le grand bordel qui me constituait alors. Cela fait partie de la B.O de ma vie, ça me ramène des bribes d'époques volatilisées. Et ça fait un bien fou de se dire que le temps n’a pas bafoué certaines des choses qu’on a aimées.

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