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Titanic de James Cameron: une fascination unique

Il est des moments dans une vie de cinéphile, dont on sait qu'ils sont exceptionnels. La sortie du Titanic de James Cameron est de ceux là. J'avais à peine vingt ans. J'aimais les histoires pleines de souffle, d'amour adolescent et échevelé, et les grands symboles du temps jadis (autant dire que je n'ai pas trop changé). Je me souviens de la fièvre et de la ferveur des salles en 1997. Il y avait des files d'attente spécialement consacrées au film, on n'était pas très sûrs de trouver des places. Je suis allé le voir plusieurs fois, ce qui ne m'est que très rarement arrivé. J'avais le sentiment de découvrir un classique. On raconte qu'à la sortie de Autant en emporte le vent, on avait organisé une sorte de projection surprise dans la banlieue de Los Angeles. La première devant un vrai public. Et quand les gens découvrirent le titre du film qu'ils voyaient, ce fut une ovation exceptionnelle. C'est le genre d'anecdote qui rend vaguement envieux, parce qu'on sait confusément qu'on ne connaitra jamais l'enthousiasme de cet âge d'or. Pourtant, je l'ai connu grâce à James Cameron. Et à ce naufrage légendaire.


L'histoire est connue. Rabâchée même. Dans des mauvais téléfilms, dans des documentaires à foison et des témoignages de survivants. Le génie de Cameron a été d'orchestrer une reconstitution méticuleuse et de lui adjoindre une dimension romanesque. Il a ainsi redonné son âme au vaisseau fantôme. J'ai tellement vu ce film que je ne peux qu'invoquer le souvenir de mes émotions premières, l'impact qu'ont eus sur moi des effets spéciaux rendus vibrants et émouvants. Les images de l'épave qui peu à peu ressuscitait, regagnait sa splendeur d'antan.

L'habileté narrative est spectaculaire. Il commence par présenter le passé momifié, l'histoire lointaine et vague qui finit par engendrer l'indifférence, ou au mieux la convoitise (celle d'un chasseur de trésors). Ici l'enjeu est de retrouver un diamant de grande valeur, judicieusement nommé le "coeur de l'océan". Il s'agit précisément de retrouver ici les émotions submergées par le temps. Une vieille dame arrive, prétendant connaitre l'histoire de cette pierre. Elle est le seul espoir de la retrouver. D'abord accueillie avec méfiance, c'est par elle que tous les drames et la passion autour du Titanic vont être rappelés, vous emporter dans un irrésistible souffle.

C'est ainsi que l'on découvre le "paquebot de rêve" pour la première fois, monumental, à quai, se dévoilant aux regards d'une foule enthousiaste qui salue son premier départ. Les outrages du temps sont balayés par le récit de la vieille dame, les reflets qu'elle recherchait dans son miroir d'alors retrouvent leur jeunesse et leur éclat. Et on la découvre jeune et magnifique, sous les traits de Kate Winslet, sur le point d'être mariée à un aristocrate glaçant. C'est tout un système de classes, une microsociété qui s'organise dès l'embarquement. Les passagers de troisième classe séparés à jamais des premières classes, le peuple dans les tréfonds de la coque et les riches au sommet, dans de luxueuses cabines, près du ciel et des canots de sauvetage. Cela rappelle l'agencement terrifiant du Metropolis de Fritz Lang. La psychologie et la présentation des héros suit l'organisation brutale du bateau. Ces milieux irrémédiablement séparés seront bientôt confondus dans la grande catastrophe.



Evidemment, les personnages sont archétypaux, c'est dicté par l'ordonnancement de cette grande ville flottante dont ils sont les symboles et les émissaires. Toutefois, les héros veulent casser les carcans trop serrés, c'est leur grand point commun. Ils sont tous deux idéalistes et encore juvéniles (tout comme leurs interprètes).

Jack Dawson est une représentation idéalisée de l'artiste (et on le sent de James Cameron lui-même, dans sa prime jeunesse). Il est un vagabond, un peu brigand, un peu aventureux, qui a sa liberté pour seule richesse et une grande désinvolture envers les usages sociaux. Leonardo DiCaprio l'incarne avec brio. A cette époque, c'était exactement cette rébellion qu'il véhiculait, de son interprétation de Rimbaud à celle de Romeo. Il est ici un homme aux semelles de vent, aussi libre que l'air qu'il respire, à qui rien n'est impossible, puisqu'il est le roi de son monde. Il a même dans ses dialogues quelques citations anachroniques qui font directement songer à Bob Dylan ("When you've got nothing, you got nothing to lose", "blowin' in the wind"). Il n'est d'aucune époque et de toutes les époques à la fois. Il est l'insaisissable vaurien, l'anticonformiste qui fascine. Il est ce que chaque homme a rêvé d'être.

Rose ressemble d'abord à une délicate poupée de porcelaine, aristocratique et hautaine. Pour autant elle aspire à l'émancipation. Elle est cultivée. Elle veut échapper à une infamante condition féminine. Les demoiselles, en 1912, n'avaient pas encore le droit de vote. Elles ne pouvaient que se taire en demeurant des épouses modèles. Ses réparties sont cinglantes, sa désillusion totale. Sa volonté de s'évader de son microcosme la motive toute entière (jusqu'à une tentative de suicide). Elle voit sa vie comme si elle était déjà vécue et ne lui appartenait pas. Elle abandonne toute espérance. Elle est au départ comme une voyageuse baudelairienne, qui, où qu'elle aille, emportera partout le fardeau qui pèse sur son âme. Et puis Jack la sauvera, in-extremis. Elle retrouvera l'espoir grâce à lui, et suffisamment de force pour transgresser la bienséance qui l'étouffait. Elle va s'approprier sa propre existence, prendre conscience d'elle-même. Ce film est aussi le récit paradoxal de sa libération. Dans ce désastre, il y a aussi l'emblème de sa renaissance. C'est une véritable quête initiatique.


Mais davantage que tout cela, à revoir ce chef d'oeuvre, c'est son échelle qui interpelle. L'ambition du metteur en scène est aussi démesurée que celle des bâtisseurs de cathédrales. Cameron a toujours eu le goût de sortir des normes cinématographiques, de pousser plus loin son medium (et ce depuis Terminator jusqu'à Abyss, et quels que fussent les moyens qu'il avait à sa disposition). La dernière en date est cette conversion de Titanic en 3D, avec les nouvelles perspectives que cela ouvre. Mais déjà, il y a une quinzaine d'années, c'était son usage de décors pharaoniques qui faisait forte impression. Le navire était reproduit quasiment à l'échelle, les plateaux s'inclinaient pour suivre la progression du désastre, des parties de décors construits dans des réservoirs qu'il pouvait inonder comme il le souhaitait... Le tournage fut épique et aventureux comme ceux de l'âge d'or (je songe encore à Autant en emporte le vent et à la séquence d'Atlanta en flammes).

Le réalisateur a surtout compris comment rendre fascinante et frémissante "l'histoire vraie". Le couple d'acteurs solaires, au charisme irrésistible, sert de fil conducteur. Mais ce qu'ils vivent demeure le moteur de l'action et n'est pas relégué au rang de prétexte pour faire "la visite" du bateau. Cameron a admirablement lié le sort des deux jeunes gens et de leur amour foudroyant à la progression du Titanic vers sa perte glacée. Car oui, encore maintenant, la candeur, l'innocence et l'inconscience de ces jeunes gens qui s'aiment et envoient le reste au diable, continue d'émouvoir. Parce qu'avec le temps, on perd cette audace là. Parfois, on la toise, on se dit que tout n'est pas si simple. Cependant, on garde la nostalgie de ces grands absolus que l'on a désirés, ce grand amour qui existe si bien sur grand écran (et peut-être seulement là). C'est un idéal auquel on aime croire fort, pendant un peu plus de trois heures. Ils sont beaux tous les deux, ces fantômes enlacés à la proue de ce bateau monumental, ce couple auquel on s'attache avec intensité. Et c'est par eux que l'on va ressentir l'ampleur de l'évènement.


Car dès le début pèse la fatalité. On connait déjà leur sort comme dans les grandes tragédies antiques. Dans l'allégresse des gens qui embarquent (Jack et son comparse en tête), on a déjà le sombre pressentiment de leur perte. La seule incertitude est de savoir comment on va s'y acheminer. L'habileté dans l'écriture même de Cameron est de ramener à la conscience ces automatismes classiques (qui remontent à Aristote). Il pose ses personnages comme des types et ne s'en cache pas (le plus criant à cet égard est l'horrible Cal, fiancé et ennemi de Rose). Il n'est pas là pour analyser des intériorités mais pour faire ressentir cette catastrophe, toute la symbolique qu'elle porte en elle. Parfois il se permettra même quelques invraissemblances (la course efrenée des amants dans tous les secteurs du paquebot, la rage grand guignolesque du futur époux, bafoué et trahi).

Cameron met d'abord en scène une prémonition: les anciennes certitudes seront anéanties par ce vingtième siècle qui commence. Ici on voit une sorte de crime biblique. Le Titanic a des allures de nouvelle Tour de Babel, quand le génie des hommes croit pouvoir égaler celui du divin. Quand les mortels se croient invulnérables et tout-puissants. L'épave devient le symbole de cette désillusion: nous ne sommes que des hommes, à la merci des forces telluriques qui ont formé le monde et pourront à tout moment nous rappeler à notre faiblesse, à notre absurde proportion. Souvenez vous de ce plan large où l'on voit le paquebot minuscule, perdu dans la nuit et l'immensité de l'océan, avec ses feux de détresse, vains et dérisoires. J'aime particulièrement le personnage du capitaine, totalement dépassé par les évènements, par l'inconcevable.



Ce qu'il y a de grand dans ce film, c'est cette portée symbolique, aussi spectaculaire que ce qu'on voit sur l'écran. Cette manière d'inaugurer et de suggérer un sombre siècle, et le progrès comme danger potentiel. C'est aussi  et surtout une présentation contrastée de la nature humaine, capable de grande noblesse (l'orchestre qui joue jusqu'à la fin, ces riches gentlemen qui meurent dignement et renoncent à profiter de leurs privilèges) et de la plus grande horreur (les passagers de troisième classe demeurant bloqués derrière les grilles, les canots de sauvetage à moitié vides qui ne viennent pas au secours des infortunés qui se noient).

Une première longue partie du film est vouée à présenter les usages d'une structure sociale fière, immuable et forte. L'autre est consacrée à détailler sa décomposition, lorsque les hommes apparaissent enfin pour ce qu'ils sont (quand le prestige ou l'argent ont perdu toute leur valeur). Et cette fin du monde (car il s'agit après tout d'une sorte d'apocalypse) fait écho à l'amour qui s'est épanoui entre Jack et Rose. Ils sont le revers positif de cette médaille: ils ont rendu dérisoires les distinctions sociales qui les emprisonnaient. Cette symétrie entre leur liaison particulière et romantique avec la situation générale est toujours tenue. Ce qui est un véritable tour de force.


Enfin il y a la mise en scène, incroyablement puissante. Toujours au plus proche des personnages dans l'action, caméra à l'épaule, ce qui nous lie plus étroitement encore à eux, la course finale dans les corridors labyrinthiques à la lumière intermittente. On tremble avec eux, véritablement. Je me souviens des frissons qui parcouraient la salle, des murmures terrifiés. C'était impressionnant de voir un public à ce point investi et touché. Un état d'adhésion totale. On parlait de Jack et Rose comme s'ils existaient, comme si on les avait connus. On s'identifiait à eux. C'était beau.

On redécouvrait ce monument qu'était le Titanic dans des plans gigantesques. Et puis il y avait cette partition inspirée et marquante de James Horner qui transcendait l'aventure, l'inscrivait dans votre coeur. Malgré l'usage incompréhensible d'une adaptation dégoulinante chantée par Céline Dion au générique de fin, c'est un modèle du genre. Une bande-originale aux accents celtiques et aux envolées lyriques qui forment une alchimie rare avec les nombreux morceaux de bravoure du récit qu'elle accompagnait.


On pourra qualifier improprement ce grand film d'Hollywoodien. Certes. La chose est vague et la qualification souvent péjorative. Il est avant tout un monument, un opéra. Une expérience totale. A la fois romance majuscule et film catastrophe, reconstitution soignée et symbole majestueux. Il offre tout ce que le cinéma peut produire de plus grand et de plus beau. D'une grâce naïve certes, au premier degré sans doute, mais qui laisse un souvenir absolument unique en son genre.

A chaque rediffusion, c'est un peu de l'émerveillement que l'on avait en entrant dans la salle pour la première fois, que l'on retrouve. L'émotion et le frisson sont là, intacts. Comme on se les rappelait, pas amoindris par la distance ou embellis par le souvenir. De cette fascination que l'on devait finalement ressentir quand on a vu le Titanic à flots pour la première fois.

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