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Un métro de retard: Hugo Cabret de Martin Scorsese


Alors que je me consacrais à mes ablutions matinales, testant l'accoustique de ma cabine de douche en beuglant "l'Opportuniste" de Jacques Dutronc (en référence à la campagne présidentielle finissante), j'eus l'idée d'une rubrique. Oui vous avez bien lu. Comme dans un journal, un vrai. Et à partir d'une constatation absolument cuisante: je ne vois que très rarement les films à leur sortie. Constat qui me navre et qui atteste de ma paresse et de mon agoraphobie militante, en même temps que de mon appréciation toute relative des bouffeurs de pop-corn (voir ma désolation devant True Grit et sa projection).

Bref, même si je consomme les émissions consacrées au cinéma en boulimique (le Cercle, Opération frisson et d'autres), je ne bouge que très rarement mon séant jusque dans les files d'attente. Ma carte UGC chauffe assez peu et je préfère largement la couette, le cocooning, l'attente fébrile des films en VOD ou en DVD (pour ceux dont je subodore qu'ils me plairont). Je suis donc un home cinéphile pratiquant, j'ai toujours un métro de retard. Et je m'extasie souvent à contretemps. D'où cette idée de rubrique, dont j'imagine, dans un état d'euphorie qui ne pourra être que passager et dont je suis coutumier, qu'elle sera récurrente. Car selon le principe d'Archimède, les grandes idées viennent à l'homme quand il est sous la douche. Tout le monde le sait. Evitez les bains toutefois, ça endort. Mais je m'égare.



Je disais quoi moi? Ah oui, rubrique "Un métro de retard". Donc hier, profitant de la sortie dans nos salons de Hugo Cabret de Martin Scorsese, j'ai pu découvrir ce petit bijou. Pas en 3D hélas n'ayant ni l'équipement, ni les finances pour l'acquérir (d'ailleurs je suis ouvert aux dons, aux mécènes, aux riches héritières). J'avais vu que l'oeuvre du vénérable Martin avait récolté quelques Oscars cette année, et semblait s'inscrire dans la même lignée d'hommages cinéphiles que The Artist. Cela a aiguisé ma curiosité. A sa sortie, il faut bien dire que je n'étais pas très chaud. Un Scorsese qui réalise un conte pour enfants, j'avais tendance à me dire que Papy se ramollissait. Qu'il me soit permis de me flageller publiquement: c'est au contraire une merveille de mise en scène, de grâce et de poésie. Et qui, après l'excellent Minuit à Paris de Woody Allen, magnifie cette ville que j'aime par dessus tout. Il faut être américain pour la découvrir ainsi, naïvement, avec sa fière Tour Eiffel, sa Notre-Dame et ses gares monumentales. Ainsi le voile de notre habitude est levé sur cette merveille qui nous constitue tant et que l'on ne sait plus voir.

L'ambiance du film se situe quelque part entre Dickens et Harry Potter. J'ai songé à Oliver Twist de Polanski ou encore à Sweeney Todd de Tim Burton, ainsi qu"à une ambiance à la Jean-Pierre Jeunet, autrement dit, à des contes réalisés par des gens aux styles souvent tourmentés et très travaillés. Hugo se situe dans cette lignée. L'histoire est classique: c'est celle d'un orphelin, d'une enfance en danger. Mais ce qu'apporte Scorsese c'est sa passion absolue et dévorante pour le cinéma que l'on ressent dès les premières secondes, le travelling inaugural, le plan séquence hallucinant à travers la gare majestueuse, les perspectives travaillées et exploitées à merveille, un monde merveilleux qui s'anime devant nous.


Les rouages méticuleux et précieux qui font fonctionner la grande horloge ressemblent à ceux de l'histoire. C'est avant tout une belle mécanique de narration où tout s'imbrique harmonieusement, où la technique est au service de l'aventure et de sa poésie. Ne boudons pas notre plaisir: dès les premières images, c'est un véritable enchantement. Là où The Artist est un exercice de style enthousiasmant, il y a ici davantage que cela. Il y a le souffle d'un grand metteur en scène, qui sublime et transcende sa passion, lui offre un écrin à la hauteur.



Le jeune Hugo mène une existence clandestine dans la gare, juste derrière l'horloge, dans les quartiers délaissés que l'on réservait jadis au personnel. Après la disparition de son père dans un incendie, il n'a qu'une obsession: réparer l'automate énigmatique et complexe qu'il lui a laissé. Il espère ainsi recueillir un message secret que son paternel adoré lui aurait transmis. Pour cela il vole des rouages à un vieux fabriquant de jouets taciturne. Bientôt, celui-ci le prendra sur le fait et lui confisquera son carnet de croquis. Le vieil homme sera fort troublé par les dessins de l'enfant, et forcé de se souvenir de sa vie antérieure. Hugo, rencontre Isabelle, la fillette dont s'occupe le vieux marchand. Ensemble, ils vont révéler son passé et découvrir qu'il fut l'un des grands pionniers et magiciens du septième art: Georges Méliès.

Ce film a tout d'une oeuvre rêvée. On connait la cinéphilie vorace de Martin Scorsese, qui sait communiquer comme personne son enthousiasme et sa passion. Jamais il ne l'avait toutefois abordée directement dans une fiction. Dans ses films il y avait de nombreux hommages, des influences revendiquées et assumées (par exemple Luchino Visconti pour le Temps de l'innocence ou Samuel Fuller pour Shutter island). Il a oeuvré à des documentaires qui sont des sommes impressionnantes et d'une érudition généreuse (Voyage au coeur du cinéma américain avec Martin Scorsese). Et c'est émouvant de le voir évoquer dans un film les premiers temps du cinéma. Contrairement à ce que laissait présager sa promo amusante (où il disait avoir enfin réalisé un film que sa fille pouvait regarder), cet opus est bien plus que ce qu'il semble. C'est une oeuvre profondément sincère et intime qui célèbre ce que le cinéma représente. C'est un petit chef d'oeuvre. Et une évocation directe de ce qui meut Scorsese depuis toujours, une célébration émerveillée de sa passion et des origines de son art. Ce film est à cet égard, assez poignant.


Il y a toujours, passé un certain âge pour un artiste, une dimension testamentaire, un retour sur soi, sur son oeuvre, une ombre qui s'étend à tous les films. Quelque chose comme un inventaire. C'est la réaction que provoque désormais chaque réalisation de Clint Eastwood. Mais c'est toujours assez sombre comme analyse, une grille de lecture grave. Ici, c'est allègre. Car pour célébrer le cinéma de jadis, Scorsese utilise les moyens de demain. Et cela crée une belle harmonie, une symétrie bienvenue. La 3D ressuscite d'ailleurs l'émerveillement premier et cette surprise spectaculaire qu'ont pu connaitre les spectateurs devant L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat des Frères Lumière. Ce sursaut et ce frisson qu'ils avaient lorsque la locomotive se dirigeait droit sur eux, comme si elle allait traverser l'écran. Cet épisode légendaire est d'ailleurs retranscrit et c'est ainsi que Méliès découvre sa vocation, au coeur d'une fête foraine.

J'aime le personnage du vieil homme bourru, admirablement campé par Ben Kingsley, qui se protège de ses anciens rêves, qui veut oublier sa désillusion. Le vieux Méliès apparait comme une sorte de Peter Pan dépressif qui ne veut plus même se souvenir de son pays imaginaire tant il souffre de l'avoir perdu. Hugo c'est l'orphelin, l'enfant perdu, figure classique, qui s'accroche au contraire à une chimère (ici le cinéma) pour ne pas affronter sa terrible réalité. Et puis la jeune Isabelle, c'est celle qui va lui donner la main (comme Wendy dans le conte de James Barrie) pour conquérir et réaliser ses rêves. La structure est classique. Eculée même. Jusque dans les poursuites avec le gendarme Sacha Baron Cohen, et son chien terrifiant (les chiens font décidément un grand retour dans les hommages cinéphiles), qui rappelle les séquences de nombreux films muets. Mais ici, la magie, c'est celle du septième art. C'est le cinéma qui transcende les êtres, change leur perception du monde, ravive les illusions perdues. C'est une belle idée qui touche évidemment le spectateur. Puisqu'un cinéphile vient chercher précisément cela dans un film.


Ce qui impressionne, c'est la virtuosité de la mise en scène qui sublime ce récit classique. Nous ne sommes pas dans l'exercice de style ou la démonstration technique. Dès l'ouverture, je me suis dit "c'est magnifique", les yeux écarquillés. Un artiste capable de me raconter une histoire en la mettant en images avec une telle maitrise, ça m'émeut fort. Car à chaque séquence, la composition des plans, les mouvements de caméra, l'utilisation d'une intelligence rare des effets spéciaux, cela devient un tourbilllon d'émotions et de trouvailles visuelles. Je n'ai pas pu hélas juger de l'usage de la 3D, je ne peux que l'imaginer, notamment quand les deux enfants découvrent les dessins enfouis de Méliès et qu'ils volent devant vos yeux, comme une myriade de trésors.

Grâce à Scorsese, je me suis senti comme un gamin. Je me suis souvenu que j'aimais ces "histoires sans paroles" que je regardais quand j'étais môme, que j'ai depuis longtemps une grande passion pour Chaplin que l'on aperçoit, dans un moment où l'on voit défiler les extraits des grands films muets (on y retrouve les visages de Harold Lloyd, de Buster Keaton, de Louise Brooks…). Et s'il raconte une enfance archétypale, Scorsese fait surtout appel aux émotions que l'on a ressenties nous-même en notre prime jeunesse, devant le cinéma. Quand c'était magique. Quand on ne savait pas trop comment ça marchait, quand l'écran était la promesse d'une évasion totale où se réalisaient nos plus grands rêves. Car c'est ainsi que l'on découvre Méliès, comme l'artisan de nos songes, qu'il mettait en scène avec exubérance dans un palais de verre un peu fou. Un réel temps de l'innocence.


C'est vers ce cinéma des origines que nous projette Hugo Cabret. Il nous raconte une invention ingénieuse (et ses rouages), cette attraction foraine qui est devenue peu à peu une forme d'art. C'est une sorte d'âge d'or qui renait sous nos yeux, grâce aux décors, magnifiquement recréés. On se joint à l'une de ces grandes aventures que seul un enfant croit possible. Il y a aussi une résurrection magique: celle de l'oeuvre de Méliès dont on redécouvre le génie. C'est le point d'orgue du récit. L'image mythique de la lune qui se prend une fusée dans l'oeil, et tout ce royaume de sirènes, de magiciens, auquel ce grand illusionniste a su nous faire croire. Par la magie du conte scorsesien, on est transportés au coeur de cet imaginaire, avec l'envie de le redécouvrir, d'en détailler les fulgurances.

Certes c'est un film sur l'enfance. Mais surtout sur l'enfance de l'art, de ce temps où les pionniers avaient la folie de croire en tous les possibles et commençaient à traduire cela par caméras interposées. Scorsese perpétue leur vision, célèbre l'héritage qu'ils nous ont laissé.

C'est un film sur l'enfance. La nôtre. Comme cette vieille photo que j'ai retrouvée récemment dans les archives familiales. Où l'on nous voyait alignés sur un vieux canapé, mon frère, ma cousine et moi. Je devais avoir cinq ou six ans. J'ouvrais de grands yeux, j'avais la bouche ouverte, suspendu à ce que diffusait le magnétoscope, totalement absorbé.

Avec Hugo Cabret, j'ai eu l'impression de retrouver la même expression.

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