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Un Métro de Retard: Shame


Le roman de Hubert Selby, Le Démon n'avait à ma connaissance pas d'équivalent cinématographique. On a pu croiser le psychopathe Patrick Bateman créé par Bret Easton Ellis sur grand écran. Mais la pulsion sexuelle était chez lui directement liée à la volonté de tuer. De massacrer même. Elle passait par la barbarie. L'obsession qui ronge le héros de Shame est plus insidieuse, plus insoupçonnable, plus commune d'une certaine manière. Car alors que l'on ne pouvait se rattacher au vide spirituel du héros de American psycho, ce qui dérange avec ce film, c'est précisément qu'il parle de nous. Des hommes évoluant dans un monde moderne désolé, clinique, aseptisé, artificiel jusque dans sa pornographie. Un monde où les sentiments n'ont plus de place, où on ne sait plus comment les éprouver.


Shame parle moins d'une addiction sexuelle que du malaise masculin: c'est un désir qui ne sait plus s'exprimer. Car oui, tel que je l'ai vu pour la première fois, le film de Steve McQueen (à ne pas confondre avec l'acteur), c'est un "coeur mis à nu" au sens baudelairien. Un désenchantement dévastateur, une descente aux enfers, un spleen sans idéal. Ce film est un coup au ventre. D'une insupportable justesse. Il m'a fallu des jours pour me défaire du malaise qu'il distille. J'ai voulu le voir une seconde fois pour en détailler la structure et la progression, décrypter ce qui m'avait parlé si fort. Il est de ces films dont on ne sait pas si on les a aimés tout de suite, mais dont on sait qu'ils vous poursuivront pour un moment. "Fascinant", "hypnotisant" et tous les superlatifs qui parsèment la bande-annonce, sont exacts.

Le personnage principal est prisonnier d'une obsession qu'il tente de contenir. Cela commence doucement. Brandon est un golden boy newyorkais. Il évolue dans son appartement solitaire, dépouillé, luxueux et impersonnel, comme s'il n'habitait pas totalement son existence. Il se réveille, ne répond pas au téléphone et à sa soeur qui l'implore sur répondeur de décrocher. On le suit d'un oeil presque neutre. On le voit pisser. On le voit se masturber sous la douche. On le voit entamer une danse de séduction silencieuse, à travers un échange de regards incandescents avec une fille dans le métro. On le voit se payer une call girl. On le voit se branler au boulot, dans le refuge des toilettes communes. Regagnant sa tanière, il regarde du porno en écoutant du Bach. Un quotidien bien réglé et totalement détraqué. C'est ainsi qu'il maintient son équilibre précaire. Jusqu'à l'arrivée de sa soeur dont la promiscuité va révéler sa violence, ses tourments, ses contradictions.


C'est une menace qui domine cette histoire. Le regard de Michael Fassbender apparait pétrifié par sa seule obsession. Il est à la fois inquiétant et insoupçonnable. Il pourrait être un criminel. Il est avant tout dans la dissimulation et le contrôle perpétuel. Il connait son dérèglement. On sent qu'il est condamné à la chair sans lendemain et à la solitude. On exclut d'emblée toute passion, toute romance, tout sentiment. Il lui faut sa dose. Chaque femme devient une proie. Il est un prédateur, mû par ce seul besoin de satisfaire sa concupiscence. Au fond, chaque homme, s'il est honnête, quand il rencontre une femme s'est posé la question "est-ce que je la baiserais?". Les plus prudes diront "est-ce que je peux l'aimer". C'est cette terrible réalité, dépassionnée et démoralisante, que décrit le film tout du long. Ici, on ne racontera pas d'histoires d'amour pour tenter de conférer au sexe le supplément d'âme qui lui manque objectivement. On ne transcendera pas avec de l'eau de rose son caractère animal, physiologique, "chirurgical" dirait Baudelaire.

Shame pointe méticuleusement, avec une précision glaçante, cet aspect du désir masculin. C'est une dissection. Dépouillé des attraits dont on l'orne habituellement, le désir se révèle dans sa dimension transgressive et parfois abjecte. Brandon, qui est totalement sous son emprise doit à tout prix le dominer, le tenir à distance, en sourdine le plus longtemps possible pour éviter de devenir monstrueux. La honte évoquée par le titre, c'est celle qui est constamment sur le point de l'anéantir. Chacune de ses masturbations, de ses aventures d'un soir, chacun de ses irrépressibles accès est fait pour ajourner l'opprobre. La honte d'être découvert, que l'on voit les saloperies dont il a saturé son disque dur... Quelque chose comme une pulsion de mort le hante. Car au fond, rien dans sa vie ne l'enchante, ne le passionne, ne le fait décoller. La chair est triste hélas. Et dans ce film, elle n'est que cela.


Survient au coeur de sa routine déviante, sa soeur, la charmante Carey Mulligan, débordante de vie, de sensualité, de spontanéité. Le contraire de Brandon, qui a cadenassé sa vraie personnalité dans le secret de ses yeux inquiétants. Il évite de la regarder. Il est hostile à cette intrusion. Il va la blesser pour s'empêcher de la désirer. Il lui en veut d'être à l'aise dans ce corps insouciant dont elle lui impose le spectacle, avec une insolence un peu gamine. Elle lui inflige la douleur de ne pas pouvoir être à l'aise. Elle est le fruit défendu, le péché suprême et incestueux qu'il ne doit pas commettre. Elle se livre à un jeu de séduction qu'elle croit sans conséquence.

Pour elle, il tente de se comporter normalement, de se repentir. C'est peut-être la seule fois où le héros fait preuve d'humanité et d'authenticité. Il éprouve l'envie de se joindre aux vivants. Il devient gauche. Sa soeur est chanteuse. Il accepte d'aller l'entendre un soir. C'est une longue séquence où elle chante en gros plan. Une version trainante et mélancolique de "New York, New York". Il la regarde avec des larmes dans les yeux. Avant que son patron abject ne jette son dévolu sur elle et qu'il en soit réduit au rang de spectateur impuissant.

C'est paradoxalement ce qui demeure en tête, cette impuissance. Cette impossibilité d'aimer, de s'investir. Cette impression d'être emmuré vivant dans une succession de parenthèses glauques. Tout cela n'a rien de sexy ou d'émoustillant. ça a tout d'un cauchemar. Car la réalité, les liens qui unissent les gens "normaux" (même si derrière chaque masque, il y a souvent un monstre), tout cela demeure inaccessible à Brandon. Lui n'a pas de talent pour la supercherie. Il ne croira à aucun mensonge puisqu'il a conscience de toutes ses pulsions. Il sait qu'il y cédera. Cette fille qu'il aura habilement draguée dans un bar, il finira par la sauter sur une poubelle, au coeur de la nuit, contre un mur grisâtre et taggé. Et il ne la rappellera jamais. Son désir le détruit. Mais certainement sa lucidité aussi. J'aime à rappeler cette pensée de Dostoievski: "l'excès de lucidité est signe de maladie". Car il faut parfois se prendre au jeu, il faut en accepter les règles, accepter d'être dupe, de prendre un risque inconsidéré (comme celui du mariage) pour trouver son bonheur. Et il en est positivement incapable.


Ce qui m'a atteint, c'est ce choix de montrer le monde tel qu'il est, sans passion, sans pathos,  à travers ce héros. Ce parti-pris de neutralité absolue souligne sa détresse et une forme de dépression. Il est celui qui n'a pas la force de s'approprier le monde, de le refaire à ses couleurs. Les murs de son appartement sont nus. Il évolue dans la désolation des salles de réunion, des écrans et des open-space. L'intimité est proscrite. Quand elle survient, avec l'arrivée de sa soeur, elle est comme un viol. Elle représente tout ce qui lui manque. Alors il va essayer. De sortir avec cette fille magnifique qu'il a remarquée au bureau. De l'inviter au resto. Elle acceptera. Il arrivera en retard et stressé comme seuls peuvent l'être ceux qui ne sont pas roués aux usages sociaux. Il lui dira des conneries, beaucoup. Lâchera des sincérités en l'air, les regrettant aussitôt. Lui, si sûr de lui pour provoquer les étreintes sans lendemains, se retrouve maladroit comme un débutant, totalement vulnérable en face d'elle. Touchant, peut-être pour la seule fois du film.

On ne sait pas si ce rencard a été un désastre ou non, s'il aura des suites. On est aussi fébriles que lui dans l'attente. Puis il revoit cette femme, l'embrasse fougueusement dans un coin de bureau et l'emmène dans une belle chambre d'hôtel. Mais elle l'a vu sans son armure au diner, faillible, manquant de cette assurance artificielle qu'il sait projeter quand il n'y met pas son coeur. Et malgré le fait qu'elle soit craquante, douce, qu'elle ait des gestes émouvants pour lui signifier sa tendresse, il ne parvient pas à lui faire l'amour. Il la chasse, honteux, prostré. Puis il appelle un call-girl qu'il baise sauvagement. Comme une manière de vengeance. Le sexe et l'amour ne sont pas forcément liés. Parfois c'est même le contraire. Il est rare de voir le cinéma pointer cette morne vérité.

Puis c'est la descente logique aux enfers, loin de toute rédemption, dans les backrooms écarlates, et enfin dans un trio cathartique, frénétique et tragique. Il s'abandonne à une provocation qui le fera tabasser. C'est l'histoire d'un homme qui sait que la normalité n'est pas pour lui et qui s'enferme de sa prison. Alors il chassera sa soeur, jusqu'à l'humilier gravement et presque la détruire. Et il renonce à la fin. Dans un crescendo de douleur, d'étreintes épileptiques avec des êtres de passage. C'est comme une overdose, comme cet ultime orgasme qui finit dans un sanglot et un rictus de douleur. Il baise comme on se suiciderait, comme on s'anéantirait.


C'est une oeuvre entêtante, qui ne vous lâche pas. Parce que singulière. Souvent froide et silencieuse. La musique ne s'invite qu'à des moments bien précis, pour souligner le malaise ou les tourments qui agitent le personnage. Comme pour mettre en évidence ses contradictions. Ainsi, un plan à trois avec deux femmes sublimes sera accompagné par des cordes bouleversantes, à la Malher. La seule promesse de romance échouera dans la froideur impersonnelle d'une chambre d'hôtel. Tout est à l'avenant: déceptif et à contrepied.

Loin d'être une oeuvre érotique ou sexy, Shame est un film sombre, glauque et morbide. La chronique d'une descente aux enfers, la description d'une intériorité avilie. C'est un film qui pointe sans biaiser la profonde désolation de notre modernité en apparence si lisse. On y découvre l'humain qui se nie peu à peu et qui ne croit plus en une quelconque transcendance. Il n'est plus qu'un corps. Beau certes. Attirant même. Mais il a le regard mort et sans âme. Tout cela transparait dans la mise en scène. Et c'est pour ça qu'il m'a dérangé si fort.

Comme le murmurait Serge Gainsbourg: : "L'amour physique est sans issue"

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