Accéder au contenu principal

Claude Nougaro: Découverte tardive


Il y a parfois des rendez-vous manqués. Aussi impardonnables que des histoires d’amours avortées, des amitiés ratées, des rêves irréalisés. Ainsi je ne me suis pas fait connaitre de filles que j’aurais pu aimer, et qui auraient pu me le rendre, de gens avec lesquels j’aurais pu m’accorder mais à côté de qui je suis passé. En culture, c’est la même chose. De la réserve, de la paresse, de la timidité... quelque chose comme “j’aurai bien le temps plus tard”. Comme si les occasions revenaient, comme si le remords n’était pas une possibilité. Comme si on s’aménageait ainsi de vagues lendemains. Comme si on ajournait la promesse de quelque émerveillement. Qu’on le gardait en réserve, comme une fourmi frileuse. “On aura bien le temps”, quelle connerie!

Ainsi, je suis passé à côté de Bashung, rattrapé trop tard au soir de sa mort, et un concert ensorcelant de "la tournée des grands espaces" diffusé par la télé, tard. Et moi qui m’en voulais de ne pas l’avoir connu plus tôt. J’ai écouté depuis inlassablement ses albums, mais toujours avec ce sentiment d’amertume, post mortem. J’avais loupé le train. J’ai l’habitude. Pas pour ça que j’aime ça. Il y a quelque chose d’illégitime à aimer quelqu’un après sa mort.



L’autre jour, peut-être un dimanche, une amie, qui a décidément bon goût, poste une vidéo sur sa page facebook. Une chanson de Claude Nougaro. Je connaissais peu. J’avais appris “Armstrong” à l’école. Avec mon frère, on répétait quand on était gamins le refrain saccadé de “Locomotive”. J’avais entendu vaguement “Toulouse”, ne l’avais jamais vraiment écouté. Je ne connaissais pas la sensualité malicieuse de “A tes seins”. J’ai lancé la vidéo. Mon amie s'étonne de mon ignorance. Elle me dit “cet album te plairait”. Je l’achète, je suis subjugué. Elle m’en conseille un autre pour m’initier, Un "live au théâtre des Champs-élysées" qui date de 2001 et qui est selon elle, la meilleure des compilations. Docile, je m’exécute et j’attends le CD.

Je le lance ce matin. D’abord dans les hauts parleurs. Une seconde fois au casque. Il est des musiciens qui requièrent cette intimité, cette dévotion, cette concentration. Pour goûter aux textes ouvragés, au sens musical raffiné (quand le jazz rencontre par exemple des rythmes africains, alchimie fascinante). Je ne vais pas ici me livrer à une analyse méthodique, ce billet est un élan d’admiration. Une découverte trop tardive qui n’aura pas les allures d’une nécrologie. J’arrive après tout le monde. J’assume.

 



"Assis sur un banc devant l’océan/ Devant l'océan égal à lui-même”... c’est ainsi que j’ai plongé, et confirmé que j’aimais cette musique et cette langue qui fait frissonner, ces assonances, ces consonances, ces visions d’une poésie et d’une sensualité toujours suggérée. J’aime le verbe de Brassens, l’intensité de Brel, la musicalité et la versatilité de Gainsbourg... j’ai trouvé l’alliance de tout cela chez Nougaro. Lyrique quand il faut, avec à l'occasion des ambiances à la Debussy, des clins d’oeil au blues, au Jazz New Orleans. Un homme qui fait swinger le français, une poésie qu’on sent sous influence baudelairienne, mais avec un rapport généreux, avec la nature, avec le corps, avec la ville. Un appétit de langage monstrueux, une gourmandise dans la diction qui fait que chaque inflexion de voix trouve un écho insoupçonné. Même quand il récite, c’est déjà de la musique. Des accents de roman noir et de sud de la France. Alchimie inattendue.

C’est ce voyage musical qui est passionnant, cette absence de limites, cette langue qui ne s’interdit pas les audaces, alors que le français est souvent trop corseté, trop codifié. En même temps, celui de Nougaro est précieux à l’extrême, alambiqué même à l’occasion, dans ses jeux de mots ambitieux. Mais toujours espiègle, comme sa musique. Il y a de la liberté, une explosion de joie ou de mélancolie qu’il contient dans sa voix et dans ses harmonies. Et on le suit partout, tenant la main ferme de cet aventurier mélomane. Un peu mégalo, un peu apprêté, emphatique et cabotin comme j’aime, un peu provocateur. Comme s’il avait suffisamment de souffle, de style et d’assurance, pour s’emparer des mots, d'argot, de bouts d'Amérique (dans le tonitruant "Sing Sing Song"). Les dévorer comme un ogre. Les transformer dans sa gorge et dans son interprétation (je songe au combat de "Quatre boules de cuir").

Il s’invite au cliché classique des déjeuners sur l’herbe (“Tous les deux on déjeunait sur l’herbe, et moi j’en avais fumé un peu”), “un baiser que tu me donnes à boire”, on ravive la partie de campagne, allègre, érotique et enivrante comme du Maupassant. Et toujours ce goût de la chair qui se mélange à l’art, et aux vers, dans un tourbillon de traditions rythmiques mélangées. C’est étourdissant, c’est dérangeant. C’est plein de ruptures (“c’est parfait on repart à Toulouse...Lautrec”). Le jeu encore, le sourire en coin, malice majestueuse. Je souris aussi.

L’art qui enrichit la vie, célèbre les saveurs, les images furieuses, les couleurs qui font dresser le poil. Tout ça pulse comme un coeur qui bat. Tout ça fourmille de vie comme une jungle exhubérante. Ainsi va son monde. Saturé de sensations, de représentations qui vous rentrent dans la peau. “Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir” comme disait l'autre. Ces mots qui chantent, aussi signifiants dans leur sonorité que dans ce qu’ils évoquent. Et collent à la musique, se fondent en elle. Il n’y a pas de chansons à texte, il n’y a pas de chansons entrainantes. Il y a tout. Incarné. L’âme parle au corps en ligne directe.





"Toulouse" enfin. Hymne nostalgique et plein de langueur. L’image de la ville originelle, des racines qui s’imposent. Et même si on ne la connait pas, on se souvient du “cartable bourré de coups de poings”, on découvre ce pays étrange où "la violence bouillonne jusque dans les violettes". L’orage toujours menaçant dans l’air. Etrange souvenir et âme d’un lieu rouge et noir, paradoxal et contrasté. Cet hommage évoque les forces premières, criardes d’une corrida. Et la ville se met à hanter la mélodie, comme son interprète. On entend l’écho émouvant de la voix de son père. Enfin, le désenchantement des buildings, de la modernité ronflante des aéroports. Ce beau passé dont peu à peu on a la crainte de ne plus retrouver la trace. C’est magnifique: il invoque une image et la fait s’évaporer avec une intensité qui va en crescendo.

Il est de nouveau charnel, dans "Armstrong", qui évoque la peau et sa couleur, le sang, les os. “Dansez sur moi” m’a particulièrement touché. Parce que c’est une figure classique, d'évoquer la mort, presque un poncif. Mais il le fait avec ce ton badin de jazz léger, cette danse sensuelle de gens qui s’étreignent au dessus d’un mort joyeux, voluptueux, réjoui. Encore un qui passe sa mort en vacances. S’il a quitté la vie, il veut, qu’on perpétue son souvenir dans ce tourbillon d’étreintes et sur un blues léger. “que la vie soit feu d’artifice et la mort un feu de paille”. Un beau regard sur la fatalité et l’ordre des choses.

“Elle voulait un enfant, moi je n’en voulais pas”. L’homme se découvre en père devant sa fille, Cécile. Peu à peu il se convertit, se retrouve face à face avec son enfant. Ils ressentent tous deux un étonnement symétrique. La seule fille avec qui il ne jouera pas son coeur d’une main légère, à pile ou face. Il entrevoit l’avenir amoureux de sa fille et les jeux de séduction dérisoires. Il souhaite par avance qu’elle recueille autant d’amour que celui qu’il éprouve pour elle à sa naissance. Une prière simple et touchante, presque fébrile, presque naïve. Un peu de cette manière  il imaginait les parents amoureux dans “mademoiselle maman”, lui l’enfant à venir et déjà omniprésent. Il a cette force évocatrice qui fait naitre l’image d’un jeune couple qui va s’unir. Dans le texte. Dans l’allégresse de la musique. Quelque chose d’une grande générosité. Et une sorte d’innocence.





Il s'indigne parfois en évoquant une belle: “Pas plus volage que cette salope”. Ce que j’aime, c’est l’absence de circonvolutions. Et là on sent l’influence américaine, quelque chose de violent et de direct dans la langue. J’aime les gens qui osent la vulgarité pour dire exactement ce qu’ils ont sur le coeur. Et derrière le jazz enlevé, on peut se permettre ces audaces, jusqu’à exprimer la misogynie vengeresse d’un homme trahi. Et honnête. Et n’importe quel mec pourra sourire au souvenir d’une ancienne garce.... Il décrit aussi d'autres amours moqueurs et goguenards, cruels,  lucides: c'est le tableau de cet homme lassé des exigences exclusives de cette “petite fille” qu’il poursuit, grognon, sous la pluie. L’enfer de l’amour qui se dissout dans le temps, l’irritation de la routine et des serments lassés.

Toujours il invoque des images et des univers, l’humanité et la fraternité de “bidonville”. Il est un poète, les pieds bien sur sa terre, avec un souffle suffisamment puissant pour embraser l’imagination et embarquer dans un voyage musical. On en voit de toutes les couleurs. On entre dans une intimité, la sienne, majuscule. On se réfugie à la chaleur de ses souvenirs où l’on retrouve un peu des nôtres, qu’il convoque vivaces. Les histoires qu’il raconte, les épisodes, les tableaux ont résonné en moi comme s’ils étaient les miens. J'ai trouvé une grande tendresse dans ses introspections. Une grande chaleur, l'énergie ou la mélancolie du jazz. Une passion vorace. La folie gourmande d’un musicien qui ne se refuse aucune influence. L’un de ces êtres qui deviennent des inspirations: avec le tourbillon des mots, avec des sons qui bouleversent les sens.

Rencontre tardive certes, mais belle et grande. 

Une nouvelle projection "sur l'écran noir de mes nuits blanches".
Mieux vaut trop tard que jamais.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …