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Alanis Morissette: Havoc and Bright Lights


Il est des artistes avec lesquels on passe notre vie, sans forcément s'en rendre compte. Qui rythment régulièrement l'existence comme un pouls. On les retrouve comme des voix famillières, jamais oubliées. Alanis Morissette est de celles là. Quelqu'un qui me rappelle le lycée, avec ce premier album, Jagged little pill, où il n'y avait que des tubes incisifs, dont la radio nous inondait. Ce look aussi, l'idéal orientalisant et un peu hippie, qui m'avait inspiré beaucoup dans la création de mon personnage d'Elijea dans mon recueil La Salade et le cassoulet. Quelque chose comme un idéalisme, une spiritualité et une innocence perdue en nos temps de cynisme. Elle est presque un anachronisme.



J'ai acheté son dernier album en date, Havoc and bright lights, comme j'ai acheté les précédents, avec confiance, et la vague certitude qu'elle ne me décevrait pas, la joie de renouer avec sa voix, et un peu avec le temps jadis. Après son très bon Flavors of entanglement, frappé du sceau douloureux de la rupture et d'une liberté à reconquérir, d'une blessure à refermer, cet opus est centré sur la maternité, le rôle d'épouse, le rôle d'une femme et d'un être humain. Il s'agit d'une méditation.


Musicalement, on se trouve en terrain connu, avec "Guardian" et sa pop efficace, ses harmonies vocales imparables qui forment le refrain. Une expérimentation plus alambiquée, plus dance se fait jour comme à l'album précédent au second titre, "Woman down". Une ballade d'une grande douceur vient ensuite caresser les haut-parleurs avec "'til you". Apaisement surprenant, pur et direct. C'est contagieux, onirique et irréel comme une paix de l'esprit, un amour insoucieux. Les tourments industriels de "Celebrity" sont quant à eux assez fascinants, et la voix se fait plus rageuse, évoquant ce qu'on perd en identité pour ce qu'on gagne en gloire, en ambitionnant des mirages, en se perdant en stratagèmes pour conquérir un Olympe vaniteux. C'est presque dissonant par moments, assez beau.

Un piano à la Coldplay introduit "Empathy", qui parle de cette quête de soi-même, de tout ce qu'on cache et qu'on doit découvrir pour se "connaitre soi-même", et surtout pour se faire aimer. Car au fond, celui qu'on aime saura déceler tout ce qu'on ne montre pas. Irrésistible mélodie, un peu facile diront certains, mais d'une simplicité qui emporte. Il se dessine à l'écoute de cet album quelque chose comme un lien simple et direct, entre celle qui chante et celui qui écoute. "Lens" commence par une guitare plus psychédélique, rappelant un peu U2. Elle évoque de nouveau deux personnes face à face, qui confrontent leurs convictions, leur religion et communiquent par le prisme de leur affection. Cette mystérieuse alchimie qui parfois réunit les séparés, ou les maintient à distance.



Alanis revient, on le sent de plus en plus, à un univers plus basique, plus rock et mieux défini. Avec toujours des nuances inattendues, comme ce morceau aux accents plus new wave "Spiral". Une pop efficace et moins noyée sous les arrangements et la douleur de Flavors. Cet opus est plus léger, débarassé de pas mal de contingences et d'états d'âme. D'un entrain et d'un optimisme assez galvanisants (comme ce qu'on peut ressentir à l'écoute d'un album des Beatles). Plus introspectif également, spirituel et plus métaphysique dans les thèmes. C'est quelqu'un qui interroge l'existence à sa manière. Quelqu'un qui ne s'effondre plus.

C'est cette force qui transparait et qui est entrainante. Pour autant, "Numb" commence par des accents arabisants, et traite de l'abattement, de la frustration et de la déprime. De ces moments au fond du trou qu'on connait tous, quand le noir envahit tout, quand on subit cet éteignoir si familier. Quand l'angoisse, l'ennui, la torpeur obscurcissent l'âme et qu'on ne trouve pas d'issue. Un violon douloureux accompagne ses mots, une guitare saturée hurle, tout souligne le cri de cette solitude qui se débat. C'est une peinture assez majestueuse. Survient le piano de "Havoc", comme une rédemption, juste avec sa voix calmée des anciennes fureurs comme au réveil d'un mauvais rêve. Cela sonne comme une résignation aussi.



Toujours cet équilibre entre ruines et lumières éclatantes (titre de l'album). Toujours nuancées, toujours imbriquées, dans les paroles comme dans la musique. Alanis se plait à explorer les contrastes. Elle peut décrire par exemple cet état, au bout de l'épuisement, quand on se rend au sommeil et aux conséquences des jours qui passent. Il y a là quelque chose d'une grande gravité, d'une certaine sagesse, une forme de lucidité. La peinture d'un monde déchiré entre ceux qui perdent et ceux qui gagnent, sur lesquels elle pose un regard qui n'est pas celui du jugement mais celui de l'intimité (comme dans "Win and win").

Elle écrit depuis toujours à la première personne mais pour s'adresser à tous, grâce à la cohésion qu'elle ressent entre les êtres humains. Il y a une naïveté touchante là dedans, mais aussi une évidence: on peut et on doit reconnaitre ses semblables, s'envisager simplement comme des êtres humains. Se connecter. C'est brillant d'une candeur qui se perd. Et au milieu des rivalités qu'on exacerbe en ce moment plus que jamais, des mesquineries, des dogmes ou des vues de l'esprit qui nous séparent, ça fait du bien. On n'est pas très loin de "Imagine", dans l'idée.



La pop un peu acidulée (mais jamais niaise) se manifeste encore avec "Receive", morceau typique de la chanteuse, avec ses choeurs énergiques et ses harmonies vocales qui viennent insuffler son ampleur au refrain. Il y a de la puissance dans la voix d'Alanis Morrisette, qui électriserait n'importe quelle chansonnette et lui donnerait de l'âme. Et c'est ce que j'ai toujours aimé chez la canadienne. A côté de cela, il y a des audaces, comme la ligne d'orgue frénétique qui ouvre "Edge of evolution", et son rythme un peu techno et destructuré qui aboutit au rock, électrique, temporisé par des choeurs aériens et une orchestration complexe. "Will you be my girlfriend" revient au minimalisme et aux arpèges d'une guitare sèche. Elle y détaille la demande pleine d'embarras de quelqu'un qui veut se faire aimer, se lier, s'autoriser à être avec quelqu'un, alors qu'il se croyait disqualifié en amour . Là encore, c'est simple et juste.

"Magical Child" morceau de conclusion, s'élève vers des sphères plus éthérées. On note cette alternance caractéristique; ces chansons qui oscillent entre le physique et le spirituel. Quand Alanis est dans l'abstraction, tout est moins marqué, avec des rythmes plus précieux, moins évidents. La musique suit davantage le mouvement de la réflexion que de l'action. Elle se fait ici symphonique, dans la pulsation des violons, avec l'utilisation d'une trompette. Un morceau presque expérimental qui confirme l'ambition de l'auteure, mais aussi sa cohérence.



Les retrouvailles furent belles donc, avec ces nouvelles compositions, certes parfois un peu attendues mais toujours intéressantes, dans le repli des gouffres ou l'éclat des lumières, entre la douleur et l'innocence, dans le bonheur de n'être pas dupe… Alanis Morissette continue sa quête musicale et nous invite à la suivre.

Et comme toujours je me suis exécuté.

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