Accéder au contenu principal

Rencontre avec Marie Cherrier: l'histoire de Billie


Prologue

Il est rare que les gens que l’on admire ne nous déçoivent pas. Je n’aime pas l’exercice de l’interview, la vacuité que cela impose, d’être forcément en demande et le réceptacle d’une vérité absolue que l’idole distillerait du haut de son piédestal. Habituellement, j’évite. Mais seulement voilà... Marie Cherrier s’apprête à sortir un nouvel album pour la fin d'année. Alors, dépassant ma timidité pathologique, je lui envoie un mail, dans l’un de mes accès d’audace, irrépressibles comme des pertes de contrôle. Parce qu’elle a une place à part dans mon coeur, qu’elle est de très loin la seule artiste française que j’écoute véritablement, au point de lui consacrer un article l’année dernière (qui a trouvé son chemin jusqu’à l’intéressée). Et parce que ce nouvel album, intitulé Billie dont la sortie est prévue en décembre, m’intrigue fort.



A ma grande surprise, elle a accepté de me rencontrer. Rendez vous fut fixé un vendredi de fin de canicule, dans un petit bistrot de Montmartre nommé « le Gabin ». Je me sens nerveux comme les fois où je passais un examen. L’esprit livide et la peur de me planter. On a tourné un peu avant dans le quartier, arrivés trop en avance comme c’est ma manie anxieuse. Les rideaux de fer de Juillet donnaient un air fantôme à cet endroit traversé d’escaliers abrupts vers le Sacré Coeur. J’ai prévenu Marie que je voulais qu’on converse, que ça ne serait pas un exercice classique. Elle a été d’accord. J’attends un peu, la gorge en feu, à peine apaisée par l’acidité d’une badoit au citron vert. Le bistrot est désert. Dehors il pleut par intermittence des promesses de fraicheur.

Et puis Marie Cherrier arrive, dans l’embrasure de la porte, une silhouette en contre-jour. C’est ainsi que commence une rencontre merveilleuse et un échange intense que je vais vous conter. Je ne me conformerai pas à la transcription froide. Je veux parler ici de la présence de Marie, de son charisme, de sa révolte, de sa passion et de son exigence, son intransigeance même, qui transparait dans chacun de ses regards, dans chacune de ses attitudes, dans chacun de ses mots. Je veux brosser ici le portrait de quelqu’un qui fait corps avec son oeuvre, avec flamme, avec fièvre, avec emportement et qui l’incarne ici plus que jamais, dans ce personnage de Billie qui symbolise son inspiration, son icône sauvage. 



Après l’expression profonde et maladroite de ma gratitude à me retrouver devant elle, et la sienne à s’être retrouvée dans les mots de cet article que j’avais écrit à la découverte de ses premiers albums, j’aborde Billie. Ce qui frappe c’est l’intensité de sa créatrice, quand elle l’évoque. Impressionnante de sincérité et pleine de feu. Il y a un contraste entre son visage expressif et volontiers rieur, sa voix douce, et la force de son propos, son aspiration à la révolte : pour que les êtres se révèlent tels qu’ils sont, dans leur déraison, dans leur fureur de vivre aussi... Je sens que je ne ferai que la suivre. Que je ne peux que me rendre à son irrésistible conviction. M’y joindre, la comprendre et la partager.

Marie me fait immédiatement l’impression d’être entière et sans concessions, confirme ce que l’on devinait d’elle dans ses compositions. Elle n'est pas engoncée dans les faux semblants et dans les convenances. Elle appelle à l'authenticité, à la sincérité. De retour après deux ans de silence avec cette exigence: être à la hauteur de ce qu'elle aime et revendiquer très haut son indépendance et sa liberté créatrice. Elle impose le respect et force l'admiration. Ce n'est pas une rencontre anodine car sa passion est contagieuse, d'une intensité et d'une force rare et, je l'avoue, insoupçonnée. Bientôt le décor s’estompe et elle me présente Billie, avec une émotion palpable qui peu à peu transcende ce qui s’annonçait comme une interview et peu à peu est devenue une présentation sans compromis de sa vision du monde, de ses indignations, de son évolution... Nous avions convenu de ne pas gâcher ce moment et de faire un portrait d’elle un peu particulier, un peu anticonformiste. 

Ce fut la rencontre de deux sensibilités voisines. Une entrevue rare et précieuse.

Les prémisses de Billie

Billie, c’est un peu la confirmation de tout ce que Marie projetait déjà dans ses précédents albums. Cette rébellion sauvage contre l’ordre des choses, contre cette médiocrité immuable qui se prend pour la norme. Seulement cette fois, plutôt que les “petites histoires” qu’elle racontait un peu en spectatrice, à l’écart dans sa bulle, pour illustrer cette attitude, elle l’incarne dans un personnage qu’elle ressent comme “une grande soeur” des anciennes chansons. Et ça change tout. Pourtant il y a une réelle continuité thématique, une inspiration que l’on reconnait dans les textes (la quête de la liberté, l’absence de compromis, l’indépendance). Elle est cependant une évolution majeure. C’est une « funambule » qui s’assume. Quand je lui en fais la remarque, elle approuve et s’illumine, avec le sentiment que je l’ai comprise et que nous sommes sur la même longueur d’ondes. Impression qui perdurera pendant toute la rencontre.

Marie : Avant c’était peut-être un peu plus jeune et plus fou. Je racontais des petites histoires, mais toujours avec des personnages en quête de liberté, toujours avec une espèce de fierté. Et là, elle est complètement assumée. Je l’ai conçue vraiment avec ce caractère précis. Je lui ai donné un nom et elle reviendra toujours avec ce même nom.


On sent que Marie Cherrier s’avance, s’expose et met en jeu tout ce qu’elle a. En permanence, elle revendique l’audace. Elle s’anime, elle s’élève contre la paresse, la résignation qui a envahi les esprits. Quand je lui fais remarquer que les nouvelles compositions sont plus rageuses qu’auparavant, elle sourit. Elle acquiesce et admet que c’est cohérent. Qu’elle a gardé toutes ses émotions en elle et qu’elle les a laissées exploser dans ses chansons. Elle a ainsi conçu son héroïne.

J’en avais besoin par manque d’icônes aujourd’hui, justement, je voulais en créer une. Très orgueilleusement, avec ces traits qui me collent à la peau, je dois reconnaitre que c’est ça que j’aime. Je n’aimerais peut-être pas être comme elle, parce que c’est quelqu’un qui peut être un peu brutale, un peu sauvage... Elle n’a pas que des qualités mais ce côté sauvage m’attirait beaucoup.

Une chose aussi qui nous a tous bouleversés à un moment ou à un autre, c’est la chute de nos héros. Qu’ils soient fauchés en pleine jeunesse ou qu’ils vivent suffisamment longtemps pour décevoir. Elle évoque cela à sa manière directe et sans circonvolutions.

Les héros déçoivent souvent, c’est vrai, mais c’est humain. Il y en a qui meurent avant de décevoir. Vaut-il mieux mourir ou décevoir? Je ne sais pas. Je ne sais pas si on peut garder une même ligne de conduite jusqu’au bout, si on n’est pas rattrapé par les déceptions ou par les gens autour qui ne sont pas forcément dans la même énergie. Je me suis confrontée à cette réflexion pendant deux ans, pour savoir si on pouvait demeurer comme ça. Être aussi authentique, garder vraiment la tête haute dans toutes les situations.

Elle s’explique sur ses années d’absence, ce besoin de sortir d’elle-même, du tourbillon de concerts et de disques, confortable certes, mais à double tranchant. Ayant connu une “petite reconnaissance” très tôt, elle regardait le monde par ce prisme. Il lui a fallu un temps de réflexion et de retrait pour se réapproprier le monde et poser un autre regard sur lui, plus frontal. On touche au coeur de ce qui a fait naitre le nouvel album. Le fait de se remettre en jeu et de reprendre un risque.

Le fait d’avoir ces deux ans loin du public m’a permis de revenir à mon aise, de ne pas être dans la continuité. J’ai pris cette période pour mûrir. ça m’a apporté plein de choses, des moments de doutes aussi, comme le fait de ne pas avoir le retour des gens en direct. J’étais tout le temps sur scène ou en interview comme maintenant. Je rencontrais beaucoup le public et le fait de tout garder comme ça, on espère qu’à la sortie ça va plaire, mais on ne sait pas.  Peut-être que c’est l’âge aussi. Je n’ai plus la naïveté d’être tellement dans mon monde et de ne plus voir vraiment celui qui nous entoure. Là, je m’y suis confrontée. J’ai regardé le monde d’un autre oeil, d’un oeil plus critique plus pointu, moins centré sur moi. Avant les tournées, les albums me gardaient vraiment dans ma bulle, dans mon cocon. Là, la douceur a été balayée par la colère que j’ai ressentie. Il y a deux ans de ça, c’était brutal, vraiment brutal: la confrontation avec un monde et peut-être une époque que je n’aime pas.

Je l’écoute et je suis souvent saisi par l’émotion. Par l’intensité de ce qu’elle expose, par sa justesse. Il me faut comprendre sa colère que l’on sent à la fois profonde et mûrement réfléchie. Une réflexion qu’elle a menée pendant deux ans et qui a engendré Billie. Je veux savoir ce qui l’a indignée de cette manière.

Beaucoup de choses. Ce que je voulais exprimer avec ces chansons, c’est cette hargne de rester en osmose avec les choses que j’aimais. Il faut réapprendre à lever la tête et à lever le poing. On le fait trop peu. Je ne dis pas qu’avant, tout le monde le faisait, pas du tout. Mais on arrive à une période où ce besoin se fait ressentir lourdement... On ressent beaucoup la paresse, la résignation, la démission générale devant ce qu’on nous impose. ça devient criant et ça se sent tellement maintenant. Il fallait dans mes chansons un personnage qui déchire ce tableau. On aurait envie que Billie débarque, qu’elle hurle, qu’elle se jette et qu’elle nous réveille. Dans d’autres chansons elle peut être amoureuse, elle peut incarner beaucoup de choses. Mais cette violence, finalement, je me l’explique comme ça: en nous étouffant, on fabrique une bombe et si elle devait se concrétiser, elle serait terrifiante, car au bout du compte, elle ne demande qu’à exploser.


Se dissocier de la paresse. Et pour que jamais ne s’éteigne sa colère, ainsi qu’elle le chantait déjà dans « Le temps des noyaux ». Il y a là quelque chose de fondamental et de poignant, une intégrité qu’elle veut préserver farouchement. Une aspiration à l’absolu, à la liberté, à une indépendance qu'elle assume sans cesse. La volonté d’être singulière dans un monde qui banalise et standardise les individualités, les originalités jusqu’à les noyer, jusqu’à ce que rien ne dépasse… Elle fait songer à des héros épris de liberté, celui de Into the wild, ceux de Kerouac. Les « fous » qui vont trop loin et brulent la chandelle par les deux bouts. Elle réfléchit à l’analogie que je lui expose.

Mais ce n’est même pas aller trop loin. C’est aller trop loin parce que personne ne le fait, mais finalement, c’est juste aller au bout de nous-mêmes. C’est sûr que c’est être hors des clous. Le « trop loin » il est très vite dépassé. On peut mourir pour des idées et au moins avoir conscience de ça. Dans mes chansons, je veux garder de la colère, je veux garder de la passion, je veux garder cette chose qui vous étouffe, qui vous coupe le souffle et qui vous fait mal parfois, mais garder au moins ce besoin fort de l’exprimer. Et si on accepte tout, la colère on ne l’a plus, la passion dérange… Après, on n’a plus grand chose qui fait qu’on se sent dans la vie et qu’on est des hommes. Il y a de la paresse dans tout ça…Je crois beaucoup à ça. Même moi, il m’arrive d’être comme ça. On ne veut pas emmerder les gens, il y a plein de situations où on ne veut pas déranger. Le découragement finit par gagner.


La Rencontre fondatrice et la conception de Billie

Marie Cherrier a eu le courage de prendre du recul et de s’éloigner du style qu’on lui connaissait pour se réinventer. Son changement de cap musical fait songer d’après moi, à celui de Bob Dylan quand il est passé à l’électricité. Elle s’éloigne de ses figures tutélaires (Renaud ou Brassens) pour se rapprocher d’une symbiose entre paroles et musiques, dans une tradition plus anglosaxonne. Quitte à dérouter. Car, elle a pris aussi le risque de s’émanciper des attentes que l’on pouvait nourrir pour elle. Tout cela est né à la faveur d’une rencontre. Et d’une belle collaboration.

Il fallait en effet qu’il y ait un minimum d’audace dans l’album pour qu’il soit cohérent et je voulais aussi qu’on relève ça, car c’est né de la rencontre avec Michael Désir, le compositeur et arrangeur de l’album et c’est vraiment à partir de sa proposition qu’il fallait que ça reparte. Sinon j’aurais pu me contenter de faire ce que je savais faire, pour être sûre de garder le public, être en sécurité et continuer à broder mes chansons comme je l’ai toujours fait et comme je le ferai toujours d’ailleurs. Il y aura toujours cette trame là. Mais cette rencontre a eu lieu à un moment de rupture avec ma production d’avant, j’avais envie de rencontrer d’autres musiciens pour avoir de l’ouverture. J’ai rencontré ce personnage (car c’en est un) et il m’a dit que lui m’imaginait vraiment à partir de mes textes et de ma voix et voulait faire pleinement un morceau. Il fallait que la musique soit à la hauteur des textes dans ses arrangements… Ce n’est pas que ce n’était pas le cas avant, mais il fallait que ça soit plus audacieux, car les textes prenaient une tournure à la hauteur du personnage de Billie, plus ambitieux, plus gros. Il fallait que ma voix suive également, il m’a amenée à la travailler, à jouer des instruments… A aller un pallier au dessus en fait. Le problème quand on a une petite réussite assez tôt c’est qu’on trouve plus de gens qui vous disent « c’est vachement bien », mais peu qui vous incitent à aller plus loin, qui vous lancent des défis. Je suis très fière de ce que j’ai déjà fait, mais il me fallait quelqu’un qui m’incite à faire mieux.



Toujours cet amour du déséquilibre, de la remise en question… C’est ce qu’elle a trouvé dans sa période de réflexion et de créativité intense. L’envie d’être mise au défi, ce que son compositeur lui a permis d'accomplir. Elle est revenue sur ses habitudes, pour se retrouver comme elle avait envie d’être, ne pas reproduire forcément ce qu’on attendait d’elle. La rencontre avec ce complice a été amusante, inhabituelle. Et l’histoire est assez belle.

C’est une histoire assez marrante. C’est un batteur qui a joué avec beaucoup de monde, notamment avec Keziah Jones. Et à l’époque, il y avait le salon d’un sponsor de guitare. Il y donnait un concert avec d’autres artistes et moi je venais juste en touriste pour voir les guitares. Je salue la personne qui m’avait invitée au salon et je salue les musiciens, dont Michael Désir avec qui il discutait. Et là Michael Désir se lève, c’est quelqu’un d’assez grand, d’assez imposant et il s’exclame « mais c’est Marie ! Ma Marie ». Et là je pensais très honnêtement qu’il se moquait de moi car il semblait américain (c'est l'impression que j'ai eue quand je l'ai vu sur scène) et je ne pensais pas qu’il parlait français. Il s’est mis à chanter tous les gimmicks de mon premier album. Il m’a demandé ensuite de lui jouer « Manouche ». Il a filmé ce moment. Il me testait pour que je lui prouve que c’était moi qui avait écrit et joué tout ça. Je lui joue, puis la soirée se passe, on discute de tout. Et deux semaines plus tard, il m’invite à Paris dans son studio. En arrivant à son studio, il avait déjà fait la musique de « Comme tu m’vois ». Il l’a posée la demie heure avant que j’arrive. Nous avons ensuite peaufiné la mélodie. Du coup, on a commencé par ce morceau, on s’est dit qu’il fallait vraiment qu’on travaille ensemble car le premier essai était concluant.

On sent quelque chose de nouveau, d’inconnu dans ce que lui a proposé le compositeur. Un nouveau souffle. Cela lui a permis d’échapper à ces compliments flatteurs certes, mais qui ne permettent pas d’avancer et qui font se reposer sur ce que l’on sait faire, sur des lauriers un peu trop complaisants. Je l’interroge sur cette approche singulière, pour savoir si ça l’a déstabilisée.

Beaucoup ! ça a été catastrophique pour moi ! Il faut bien comprendre que je n’avais jamais travaillé comme ça et que lui avait sûrement l’habitude de travailler avec des chanteuses qui chantaient d’abord en yaourt et que ça n’avait jamais été mon cas. Je n'en avais pas l'habitude. J'avais parfois les mots et parfois la musique, les deux se sont toujours brodés ensemble. Donc ça a été dur les premières fois. Mais ça a été encourageant et il a su me parler. Avec le caractère que j’ai pu avoir où j’ai tendance à rembarrer et à faire comme je l’entends. Mais là, impossible de le rembarrer et donc je suis allée au bout et la chanson est venue.


Grâce à Michael Désir qui a su trouver les mots pour l’encourager, Marie s’est confrontée à une nouvelle méthode d’écriture. Les nouveaux morceaux sont plus riches, plus ouvragés, demandent à s’ouvrir pour qu’on en détaille les nuances.

Ce sont des morceaux que l’on découvre petit à petit. C’est fourni de plein de petits arrangements qu’on entend à l’écoute d’après. C’était un gros travail de studio que j’ai appris, parce que jusqu’à maintenant, le studio était un peu pris entre les dates. Là Michael Désir m’a vraiment mise aux manettes. C’est la première fois que je crée autant mon album, même si ce ne sont pas mes compositions… C’est paradoxal. Mais j’avais plus conscience de la façon de gérer sa voix, les chœurs, les effets vocaux, pour arriver vraiment à ressentir les morceaux comme j'en avais envie. Et regarder un autre compositeur travailler, ça crée une émulation réciproque. C’était une vraie collaboration pendant deux ans, d’une auteure, d’un compositeur, enfermés dans un studio à travailler avec la même ambition et les mêmes rêves. Et en même temps à réfléchir sur le monde, comment l’écrire, le retranscrire sur l'album, comment lui trouver sa cohérence. A brasser aussi des références comme Gainsbourg

Gainsbourg est l’influence qui revient le plus souvent quand elle évoque cet album. A l’écoute des premiers extraits, il est vrai que notamment dans « Collée à ta bouche », il est impossible de ne pas y songer. Cela permet aussi de percevoir Marie Cherrier sous un jour plus sensuel et plus incarné. Ce qui n’était pas le cas auparavant. On a le sentiment de la redécouvrir et en même temps de continuer le voyage avec elle. Elle raconte l’éclosion singulière de cette chanson.

Je voulais aller dans quelque chose de plus intime. C’est un peu ma première chanson d’amour finalement. Avant, c’était plus sur les sentiments déçus, plutôt frustrés que vraiment épanouis. Et là c’est un moment où on se laisse aller. Cette chanson est particulière sur l’album, car c’est celle qui s’est faite le plus rapidement. Et dans la musique et dans l’écriture. Elle est née d’un instant vraiment. C’était cohérent avec le texte et la cohérence est le maitre mot de l’album. Il fallait que tout soit dans l’esprit du morceau et là c’était vraiment le cas. On a même essayé de le refaire après, parce que c’est généralement ce qu’il faut, mais quand c’est l’histoire d’un moment, il ne faut pas y toucher. Et c’est ce qu’on a fait autant dans la prise de voix que la basse, la guitare. Ce sont les premiers jets. Ça faisait partie du moment. Mais heureusement qu’on s’en rend compte, car on doute toujours, on veut toujours refaire.

Le personnage de Billie est né très tôt dans cette collaboration. Et le fait de sortir d’une écriture solitaire a permis son éclosion. Car il y a eu une influence de part et d’autre. Marie lui a fait découvrir Renaud, quand lui admirait Michael Jackson. Elle aussi. Gamine, elle l’a vu en concert, lors du « History Tour » et adorait sa manière de tout donner de son corps et de ses émotions, l’envergure de ses spectacles. Cette collaboration lui a permis de se souvenir de ce temps d’avant, qui lui a donné envie de faire de la musique, avant qu’elle ne découvre Renaud, Brassens, Noir Désir, Gainsbourg et oublie pour un temps ses premières amours. Le son de Billie, c’est la rencontre de toutes ces références. Il s’en dégage une grande ambition. C’est l’histoire d’une libération aussi, d’une rencontre et d’une alchimie artistique qui ont servi de catalyseur à sa colère et à sa révolte.

Epilogue : Billie ou l’amour des êtres forts et singuliers

Comme son héroïne, Marie semble avoir brisé ses chaines et explosé sa bulle. Cela peut dérouter certes, mais c’est simplement beau. Ce personnage, elle en parle avec tant de conviction que j’ai le sentiment qu’elle existe.

J’aimerais bien qu’elle existe. Mais en même temps, c’est ce que je dis à la fin de « Billie brouillard », on en rêve, mais ces gens là sont trop extrêmes… Quand ils sont à côté de nous, ils nous emmerdent. Ils sont trop dérangeants, ils sont trop ce qu’on n’est pas. Je ne sais pas si elle est comme moi, mais en tous cas, je suis contente de la ressentir en moi, ça me permet de me maintenir éveillée et je peux porter ce message de fierté, d’audace et de révolte.


Une autre référence fondamentale se révèle, plus inattendue, et dictée par le lieu où l’on se trouve. Par l’une de mes obsessions aussi, quand je lui dis que c’est noble de vouloir être « quelqu’un », dans une société qui ronronne. Notre entretien s’achève dans un moment de grâce et de cinéphilie. Elle parle de ce qu’elle admire chez Gabin. Elle l’inscrit dans la droite ligne de ce qu’elle défend, de cette volonté d’indépendance et d’individualité et d’intégrité essentielle pour elle.

C'est exactement ça, vous savez trouver les mots. Moi je veux rester « quelqu’un », me dire que je suis quelqu’un. C’est hors de question que je sois une ombre dans le métro. C’est une exigence absolue à avoir envers soi-même… Gabin par exemple, puisqu’on est dans un endroit qui porte son nom, on dit souvent qu’il joue pareil, mais pas du tout : on lui demande d’être lui parce que ça nous fait du bien de voir un bonhomme. Avec un parler et un charisme hallucinant. Le fait qu’il soit connu ou pas ne compte pas : il ne peut pas passer inaperçu. Il a une personnalité si grande qu’elle envahit ses personnages (de Un Singe en hiver à Archimède le clochard). C’est une estime de lui. Et je ne pense pas qu’une personne comme ça acceptait de jouer tous les rôles. Il y a des limites, il y a des choses qu’on peut insinuer, incarner et faire. D’autres pas. Il faut rester intègre. On garde une force. Je ne peux pas croire qu’on ne choisit pas ce qu’on est, qu’on soit uniquement victime des circonstances. Certes c’est compliqué, on pourra me dire « oui mais toi tu as de la chance ! ». Mais il y a une réflexion qu’on doit mener en permanence. Si on ne se remet pas en question tous les jours, on devient con. Ce n’est pas la faute de quelqu’un d’autre. C’est à chacun de faire gaffe. Pour ne pas qu’on se serve de nous comme des pions.

Je lui parle enfin de ce que j’aime par dessus tout chez elle, de cet engagement qui n’est pas politique ou partisan. Mais profondément poétique (et tout aussi profond). Elle a, lorsque je m’ouvre de cela, une approbation intense. Elle défend cette approche qui n’a rien de ringard, ce quelque chose qui élève l’âme et permet d’apprécier la beauté de toutes choses. De la célébrer. Et de transcender une réalité trop souvent désertée de sublime. Il s’agit d’apprécier la qualité de ce qu’on a sous les yeux, de dire nos admirations, quel que soit leur objet. Réapprendre l’enthousiasme et ne pas s’enfermer dans la honte et la banalité de ceux qui ne font pas de bruit, qui se contentent du quotidien. Elle le sublime dans ses chansons, je le savais. Mais c’est également sensible dans tout ce qu’elle dit. C’est émouvant et presque réconfortant. Car ce genre d’intégrité artistique, de réflexion sur le rôle des créateurs commence à manquer cruellement, dans la grande uniformisation des esprits et des goûts.

La rencontre a donc été rare, passionnante et belle. Quand je suis sorti, j’étais plein de gratitude et je voulais relater ce moment, assez vite pour en consacrer le souvenir du mieux que je pouvais. Evidemment dans mes adieux hâtifs, ma réserve a repris le dessus. Je n’aurais pas su dire tout ce qu’elle m’avait apporté et donné à penser. J’ai tenté de le faire ici. En attendant que sorte Billie dans son intégralité un jour prochain. Et la hâte de revoir Marie Cherrier défendre son album à sa manière unique : de toute son âme et de toute sa passion.

Plus d'infos par ici: www.mariecherrier.com


Merci à Marie Cherrier (bien évidemment) d'avoir été si  disponible, ainsi qu'à Michael Désir. A Dieu aussi, puisque parfois, il existe!

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …