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Aimee Mann: Charmer


Il y a bientôt deux ans, j'inaugurais ce blog, destiné alors à n'être qu'un à côté et qui, peu à peu, est devenu l'essentiel. Je voulais y parler de ce que j'aimais, au rythme de la plume, au hasard de ma vie culturelle. Je voulais y écrire des articles qui s'imposaient à moi, y parler des artistes que j'aimais. Aimee Mann s'imposa comme une évidence, parmi les premiers sujets. Elle n'avait pas d'actualité particulière alors. J'avais juste envie d'évoquer mon lien presque intime avec son oeuvre. Alors quand j'ai su qu'un nouvel album était annoncé pour septembre, j'ai stoppé toutes les machines et me suis jeté dessus. C'est ainsi que j'ai découvert Charmer, en une journée patraque et après une nuit blanche. Et il m'a redonné le sourire.



Le premier titre porte en lui l’idée qui présidera à l’ensemble et lui donnera son nom. C’est une chanson pop, enlevée, déroutante. Avec ce disque, Mann veut percer cet écran de fumée, cette illusion qui rend les gens charmants ou charismatiques. Il s’agit d’un album sur les faux semblants, les apparences trompeuses, sur ces gens brillants qui au fond se savent imposteurs. Le côté guilleret de la mélodie prend ici des accents ironiques. Contrepoint qu'elle tiendra à chaque chanson jusqu'aux sommets du paradoxe. On finit par se laisser entrainer, comme quand on écoute les hymnes pop des seventies dont Aimee Mann revendique ici l'influence.


"Disappeared" se colore d'une sonorité plus rock. La chanteuse y évoque les chers disparus, ou plutôt les visages que l'on choisit d'oublier. On les efface de sa mémoire comme des hontes ou des actes manqués, après une rupture ou à la fin d'une amitié. Elle manie l'oxymore avec son élégance habituelle. La chanson parait enjouée. Pourtant, son chant, ses paroles sont profondément mélancoliques, comme des regrets. Sublime dissonance. Elle maintient également une certaine retenue, même lorsqu'elle se confronte aux plus grandes douleurs. Elle dresse le portrait des êtres charmants et ravageurs, qui sèment la souffrance et cultivent l’oubli.

Une mélodie précieuse s’élève, celle de "Labrador", doté d'une production assez riche. On ressent une heureuse surprise devant cette emphase assumée. Aimee évoque ici un être totalement aux pieds d'une certaine Daisy, au point d'avoir la servilité d'un chien. Elle file la métaphore de celui qui revient sans cesse pour s'attirer les grâces de sa maitresse. La cruelle tient son attachement pour acquis, et le traite avec un mépris négligeant. Les choeurs sont superbes au refrain comme de coutume. Le rythme est de nouveau assez insouciant, mais il est contredit par des lignes de piano qui ont des allures de sanglots étouffés. Ainsi que par ces cordes discrètes que l'on entend s'éteindre à la fin de la chanson.

Tout en retrouvant son timbre et son identité profonde, le style d’Aimee Mann a évolué. Charmer a ce côté mature. L'artiste y détaille ses facettes et s'éclaire sous des lumières parfois inattendues. Pourtant, elle demeure égale à elle-même et jamais ne se trahit. On retrouve par exemple des échos de son Lost in Space (2002) ou de The Forgotten Arm (2005).


Avec "Crazytown", c'est carrément à Abba que l'on songe. A cette pop clinquante qui semble si éloignée du monde de la chanteuse (mais qu'elle affirme adorer et à laquelle elle rend hommage ici). Le texte vient totalement contrebalancer cela. Cette composition prend des accents ironiques et tragiques. Un homme s'entiche d’une fille qui fait des tentatives de suicide. Il tente de la soutenir. Il l'aime à la fureur, il lui écrit des chansons alors qu'au final, elle le prend pour un idiot à sa botte. Pourtant il ne voulait pas s'aventurer sur cette voie, se retrouver auprès de cette fille qui vit dans sa ville de cinglée. Mais il est pris pris sous son charme et il ira jusqu'à se perdre pour vivre avec elle, à se condamner.

"Soon enough" est un grand moment, commençant dans une ambiance à la Radiohead, période OK Computer. C'est une mélopée furieuse, emportée, consacrée à ceux qui ne veulent plus jouer le jeu des impostures, ne plus se réjouir de l'enfer des autres. Mais finalement, ils ne peuvent y échapper. Une guitare hurlante vient imposer sa complainte pour parachever le morceau. C’est un crescendo et un sommet, cette chanson. Elle est d'abord discrète et murmurée puis elle atteint un désespoir explosif, d'une expressivité totale et puissante.


Il s'agit ici de se déciller. Ne plus se prêter au grand cirque, de résister au chant des sirènes, même si on se fracassera toujours sur les mêmes récifs. Parce que la vérité ou la beauté seront toujours insoutenables. On leur préfèrera la facilité et la force de l'habitude, des conventions, des mirages. On se rendra à la fatalité, même si on croit n’en être pas dupe. C'est un thème qui traverse tout l'album. Cette malédiction et cette impuissance que l’on ressent souvent face à ce que l'on considère comme beau, inaccessible et désirable.

C'est de nouveau ce qu'elle évoque avec « Living a lie », en duo avec James Mercer… Il est d'ailleurs déroutant d'entendre une autre voix que la sienne tant son univers musical lui est propre. J'ai d'abord eu un mouvement de recul. Et pourtant, quand elle le rejoint au refrain, pour dénoncer le mensonge que l'on vit par consentement mutuel, le reflet que l'on soigne dans le miroir, même s'il n'est pour personne. Elle se fait l'interprète des sentiments changeants: les bras ouverts qui deviennent des épaules glacées, des ponts fragiles, toujours sur le point de brûler. Elle attend que les carapaces s'ébrèchent sous l'assaut des supercheries. Elle décrit les mythologies que l'on crée de toutes pièces, les personnalités qu'on s'invente, juste pour se créer l'illusion de vivre et d'être heureux, de n'être pas seuls. Il y a quelque chose d'une country sophistiquée ici, avec des arrangements toujours aussi riches, mais une mélodie directe, efficace. Encore une prouesse de funambule pour décrire des tourments que la pop aborde rarement avec une telle profondeur.

On a souvent l'impression de voyager au coeur de la musique américaine, notamment avec "Slip and roll", valse que l'on imaginerait facilement jouée dans un bar perdu. Elle raconte une cavale. Un prince charmant qui a d'abord des allures idéales et un éclat de clair de lune qui l’auréole, jusqu'à ce qu'il sorte sa lame et déchaine sa violence. Pourtant il demeure beau. Alors au refrain, le combat s'installe comme une fatalité: on doit donner des coups, savoir en encaisser, en espérant tenir. On retrouve les destins brisés qui inspirent Aimee Mann, sa grande galerie de portraits abimés. Et ce motif de la boxe, du combat sans vainqueur, brillamment suggéré.


"Gumby" fait de prime abord l’effet d’une insouciance. Le morceau possède ce côté sautillant et innocent de certaines compositions des Beatles. Néanmoins, elle y parle d'une dépression, d'un personnage qui ne s'habille même plus, qui n'a plus de contact avec personne, même pas sa fille. Il s'est laissé submerger par le mauvais sort et ne veut pas s'en sortir. Il s'est plongé dans une abysse dont il ne touchera jamais le fond. Il n’a tout simplement plus rien avoir à offrir. Chanson presque funèbre sous son allure acidulée.

Puis c'est la guitare saturée de "Gamma Ray " qui vient nous surprendre, tempérée par une ligne de synthétiseurs au son ancien, et une confirmation: ce disque est le plus rock qu'Aimee Mann ait produit depuis longtemps. Attention, elle ne suit pas les traces de Metallica, mais tout de même. Il faut remonter à quelques lustres pour la trouver si électrique, si énergique. Le héros est ici terrifiant. Il conçoit des bombes. Depuis un accident ou un malentendu qui l'a transformé en monstre, il se force à vivre dans le cauchemar qu'il s'est choisi. On l'entrevoit enferré, pris dans la haine de tout ce qu'il n'a pas su pardonner. C'est une descente aux enfers. Il est attiré par le charme effrayant de l’abîme qui l'appelle.

Elle met en scène une autre sombre existence dans « Barfly » : Ici, on rejoint la réalité des insomniaques emmitouflés dans les soirs brumeux, ceux qui se lavent dans la poussière et le sable, ceux qui empestent l'essence. Ils s'autorisent le chaos que même la culpabilité des honnêtes gens ignore. C’est l'appel des misérables à ceux qui ont les cartes en mains, ceux qui roulent les dés, ceux qui ont le contrôle de la ville. Cette complainte prend la forme d'une ballade mélancolique. Il s’agit encore une chanson aérienne et teintée d'amertume,  nuancée par cette retenue dans le chant, ce raffinement du rythme… Et c'est un autre moment de grâce.

Le disque évolue doucement vers le silence avec "Red flag diver". C’est le testament d'une noyée. Que l'on repêchera trop tard, même si on tente de la sauver. On cherchera les raisons qui l'ont conduite là, on en inventera au besoin. Elle dit seulement qu'elle est libre. Ce morceau, c'est du pur Aimee Mann. Cela prend la forme d’un appel presque moqueur et léger, à la manière d'une femme séductrice qui repousserait son prétendant. Et puis inexorablement, la tragédie insinue son malaise.


J'ai retrouvé dans ce Charmer tout ce qui me fait apprécier Aimee Mann si fort et depuis longtemps. Quand elle épouse la noirceur des destins, elle ne force jamais le trait, n'exagère jamais son émotion, et laisse oeuvrer la contradiction discrète de sa musique et de ses mots. Elle crée une dissonance unique, à la fois dérangeante et délicieuse. Ses chansons ressemblent finalement à ces gens au charme trouble et indicible auxquels rien ne résiste. Elle évolue avec grâce au milieu des artifices qui masquent les désastres.

Voilà un beau recueil de sensations, de portraits, de marginaux qui viennent s'ajouter à la comédie humaine que forme désormais l'ensemble de ses albums. Aimee Mann utilise ici des sonorités très riches, des orchestrations inattendues, énergiques, généreuses. Mais il me reste surtout la profondeur de son regard qui balaie les apparences. Elle dépeint le monde avec une lucidité impitoyable et douloureuse, ainsi qu'une pointe de dérision et d'ironie.

Et il y a sa voix qui demeure un baume aux douleurs qu'elle évoque.

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