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Bob Dylan: Tempest


Ma découverte de Bob Dylan n'est pas si ancienne. J'avais dans ma jeunesse, l'image de ce gavroche farouche et folk, avec guitare sèche et harmonica, héros malgré lui de toute une génération. Je ne me souviens pas exactement de ce qui m'a fait revenir sur cette idée préconçue. Peut-être l'excellent documentaire de Martin Scorsese, No Direction home, consacré à la jeunesse du chanteur et à son passage à l'électricité. Peut-être était-ce il y a six ou sept ans, quand j'écoutais Johnny Cash avec voracité et que je suis tombé sur son duo avec lui. J'ai alors rencontré le musicien le plus important de la culture populaire occidentale, rien de moins.


S'il tire son inspiration des racines de la musique américaine, celles de la country et de la "protest song" héritée de Woody Guthrie, son premier modèle, Dylan dépasse assez vite cela pour se muer en explorateur de toutes les musiques. Dès 1965 et son Highway 61 revisited,  il trace son sillon et se joue des modes. Il s'essaiera à tous les styles musicaux avec maestria, du rock au gospel, de la country au blues en passant par le jazz… Il a une inspiration protéiforme merveilleuse et unique, qui se joue de toutes les conventions, de toutes les modes et de toutes les attentes. Il continue de survoler les époques avec sa morgue caractéristique, sans aucune concession, sans aucune putasserie, sans aucun sacrifice aux dieux du marketing. Je l'ai vu en concert, il y a deux ou trois ans : il avait ce côté austère incorruptible, à la limite de l'antipathique (aucun effet de scène, aucun jeu avec le public, aucune plume dans le cul). Il m’a surtout donné l’impression de me plonger dans de grandes traditions musicales le temps d’un seul concert. Son dernier opus en date Tempest, continue de tracer son chemin singulier, celui d'un artiste dont l'oeuvre est devenue une grande initiation musicale et une incontournable référence.

Evidemment, cela fait belle lurette que la voix du chanteur est brisée, méconnaissable. Mais cette rocaille que l'on entend dans chacun de ses mots, cette cassure finit par correspondre aux styles qu'il exhume, fantomatiques et oubliés. Ici, il invoque d'abord Robert Johnson, le son crachotant des vieux sillons de cire, les guitares lointaines et à l'unisson d'un blues éternel et enjoué, comme ressurgi de la solitude des champs de coton. Il nous convie de nouveau à un voyage dans le temps, au pays de sonorités qu'il ressuscite. Ainsi commence "Duquesne Whistle". Le piano s'invite sur un rythme énergique et jazzy. Le train se met en marche. Le vieux vagabond reprend son inlassable périple. Et l'on se rend à son irrésistible conviction, lorsqu'il nous enjoint à entendre le sifflet de ce train. On attend le prochain arrêt. Et le voyage s'annonce fascinant, impose son énergie, par la grâce de morceaux qui emportent. On célèbre en fanfare nos retrouvailles avec ce vieil insaisissable.


Changement d'ambiance à l'intro de "Soon after midnight" et son allure de ballade des années 50. Premier arrêt, nouvelle couleur. La voix caressante, amoureuse, murmurante, du timbre de ceux qui ne dorment pas quand minuit est passé. On croise une fille qui vous a piqué votre argent, la lune se reflète dans vos yeux. C'est une parenthèse aux accents ténébreux et parfois glauques.

"Narrow way", c'est un peu le train qui reprend sa course imperturbable. On rencontre un homme qui part dans le désert, laisse sa vie derrière lui, en quête de solitude et d'absolu. Chaque phrase est ponctuée par les riffs d'un blues furieux et électrique. Il a été témoin du désenchantement, de l'absurde, et de la violence (la maison blanche brûlée, un homme qui s'abreuvait à un gobelet vide). Seul un ange descendu sur terre a pu apaiser son âme tourmentée, avant de lui briser le coeur. Dylan assume de nouveau sa religion, la symbolique catholique qu'il n'avait pas évoquée aussi directement depuis sa conversion et l'album Saved. La voie est étroite, tortueuse toutefois, et pavée de souffrances. Les êtres sont désemparés, solitaires, abandonnés par leurs parents, au milieu d’un pays rude, violent, où il est délicat de survivre. En même temps qu’une peinture apocalyptique, il fait la description d'une femme de trop d'hommes. Il s’adresse à elle en même temps qu’il la fuit. Il est hanté par cette compagne qui peut auréoler de grâce et provoquer la fureur (cette figure apparaissait déjà dans Blood on the tracks, album consacré aux affres de la rupture). L'amour est une chose grave dont on ne se remet jamais vraiment, comme une crucifixion sensuelle. Ce sentiment apparait à la fois comme la seule consolation possible et la plus grande des douleurs.



Reviennent ensuite les guitares enrouées comme un matin de gueule de bois. « Long and wasted years », voilà encore un couple en bout de course, avec toujours cette ironie cruelle derrière les douceurs. Il y a toujours une certaine âpreté dans ses textes et dans sa voix. Ici Dylan apostrophe et parle davantage qu'il ne chante, dans cette danse lente, trompeuse, faussement langoureuse.

A l'inverse, « Pay in blood » est une chanson plus furieuse, plus rock, avec un chant plus rocailleux que jamais. Sa voix devient un cri égorgé, vengeur. C’est la logorrhée d'un assassin. Ce personnage se paie de sang, mais pas le sien. Peu à peu il apparait glaçant. Et le chanteur se fait l'interprète de cette âme damnée, fanatique, gémissante, pleine de rancoeur. Ce héros là n'est pas venu pour les louanges. Il veut provoquer des funérailles. Dylan a toujours évoqué ainsi des intériorités complexes, incarnant souvent ses chansons à la première personne. Il est à la fois un narrateur et un comédien hors-pair.

On débarque à "Scarlet Town", dans cet endroit écarlate, celui des origines, avec ses rues aux noms imprononçables. Cette ville est celle où des êtres chers sont étendus sur leur lit de mort, celle des mendiants, celle où l'aube vient trop tard… Celle enfin où se déchainent les forces élémentaires, le bien ou le mal, où l'on retrouve les ennemis héréditaires et les anciens combats. Elle est un théâtre terrifiant, où habite notamment une putain junkie et dépourvue de seins. Il s’agit là d’une étrange escale où des visions dérangeantes vous assaillent. Elles rappellent un peu celles du héros déphasé dans "Ballad of a thin man". Ici on retrouve un peu de cet égarement halluciné, avec un rythme au banjo qui en fait une sorte de cauchemar folklorique.

"Early Roman Kings" nous fait croiser la route d'une bande de malfaiteurs, des saboteurs de chemins de fer, des bandits destructeurs. Des gangsters bien fringués, violents et sans scrupules, meurtriers et effrayants. Ils sont des semeurs de chaos dans les villes qu’ils traversent. S'appuyant sur le blues le plus élémentaire, Dylan se fait l’écho de leurs sombres exploits. La musique rappelle fort Muddy Waters, avec en prime cet accordéon au style très "New Orleans" dont Bob a fait un usage magistral dans son Together through life. On retrouve cette dimension de "mercenaire" musical qu'il assume totalement: il emprunte à ses inspirateurs et par une alchimie dont il a le secret, il les intègre à son grand univers.


"Tin Angel" raconte une histoire, dans la pure tradition country. Un riche notable revient à son manoir désert. Il apprend que sa femme est partie, lui a été ravie. Il part à cheval, à la poursuite de sa belle. Il entame son périple, la tête bourdonnante de douleur, et ne trouve que des endroits désertés. Il finit par renier sa foi, son Dieu, cédant à son désespoir majuscule. Sa quête est celle d'un damné, il court à sa perte et ne trouvera que l'amertume. C’est une complainte hypnotique comme un roman qui tourne mal. Dylan orchestre ici des scènes presque cinématographiques (notamment le duel final qui se joue presque sous nos yeux tant les paroles sont évocatrices). C’est une histoire de sang et de vengeance, d'assassinat d'une puissance assez rare. Un western sacrificiel, au final d'opéra. C’est du grand art.

S'élèvent enfin les violons irlandais de "Tempest". On entend la lune murmurer doucement la triste histoire d'un grand navire qui a sombré. La nuit était claire, froide et douce, les passagers voguaient doucement vers leur mort, l'orchestre continuait de jouer. L'homme de guet rêvait que le Titanic allait sombrer vers l'autre monde. Ainsi Dylan introduit la grande catastrophe, telle qu'il la ressent avec sa sensibilité à lui, en ménestrel de génie. Il y glisse même le personnages de Leonardo DiCaprio dans le film de James Cameron, partie intégrante de la légende telle qu'on se la représente à présent. Il détaille le désastre. L'univers qui s'ouvre et engouffre le paquebot, les cadavres noyés qui flottent autour… Tout cela dans une atmosphère de valse, un peu désuète, comme cet ancien monde en train de disparaitre. C’est à la fois enjoué comme une célébration et mélancolique comme un lointain souvenir. La tragédie est en marche, la fatalité que rien n'arrête. On revoit les gens éveillés au milieu de la nuit. On croise les passagers. On se souvient d'eux. Il en appelle certains par leur nom. Dylan invoque des scènes, des fuites, des luttes ou des résignations dans des flashs sensibles, à chaque couplet, à chaque vers. Il se fait le chroniqueur de cette tragédie légendaire (comme il a jadis écrit sur le sort de Hurricane Carter ou sur le meurtre de Hattie Carroll). Est-ce une chanson? Un poème en prose? Un documentaire, une rêverie? C'est un peu de tout cela. Il se permet ici toutes les licences poétiques, captant l'âme de l'évènement et tout ce qu'il en est venu à représenter dans l'imaginaire collectif.

"Roll on John" est un hommage extrêmement touchant à Lennon. Dylan y évoque le souvenir de son ami, celui de son assassinat, et souligne au refrain cette manière dont son étoile qui brille encore si fort. Il en fait une sorte de biographie intime, des docks de Liverpool aux rues de Hambourg, baignées de lumières écarlates. Il se souvient de celui qui jouait pour de grandes foules. Celui qui a gagné sa place dans l'éternité. C'est une chanson parsemée de citations ("A day in the life", particulièrement, et son fameux "I heard the news today, Oh boy", "Come together"… ). La mélodie dans sa simplicité et sa naïveté feinte rappelle également l'univers du fondateur des Beatles. Il célèbre aussi une forme de joie qui s'est éteinte avec lui et dont on porte la nostalgie. Révérence poignante d'un grand homme à un autre.


Je pensais connaitre assez bien Dylan. Pas comme les fanatiques qui décortiquent chacune de ses paroles, tentant d'y déceler un sens insoupçonné. Il squatte toutefois ma platine depuis des années et j'en connais l'essentiel. J'ai regardé à peu près tout ce qui lui était consacré, j'ai lu le premier tome de ses Chronicles et un peu de cette littérature qui n'en finit pas de fleurir sur son oeuvre. Il ne me manquait qu'une expérience. Me poser véritablement avec lui, prendre le temps de l’écouter véritablement, sans rien faire d’autre. Ce que j'ai fait avec ce Tempest. Au casque et assez fort pour ne pas en perdre une miette. Discerner chaque parole. Et pour la première fois peut-être, j’ai pu entendre à ce point la richesse de sa musique en harmonie avec l'ambition de sa poésie. La cohérence de tout cela. A quel point il est capable, en l'espace d'une chanson de vous emporter dans une histoire, dans une ambiance, avec le souffle d'un grand écrivain. Je n'avais pas relevé suffisamment cette dimension là. Le musicien hors pair qu'il est, capable d'aborder et d'emprunter à tous les styles et de se les approprier, je le connaissais. Mais il faut souligner aussi l'excellence de ses incomparables textes (qui ne connaissent pas d'équivalent). Tempest vient s'ajouter à son corpus déjà impressionnant. Et aucun album ne m'a transporté ainsi depuis des lustres. C'est un véritable grand voyage.

Même si le mot est galvaudé, l'expérience est si singulière, si ambitieuse, si riche en émotions que l'on peut parler de chef d'oeuvre. Parce que même dans ses vieux jours, même avec 50 ans de carrière au compteur, même s'il n'a plus rien à prouver, il faut bien se rendre à l'évidence: personne n’arrive à la cheville de Bob Dylan.

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