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Brioche: Rencontre avec Caroline Vié

Cela fait un moment que je connais le nom de Caroline Vié. J'ai été pendant quelques années comme elle journaliste de cinéma. C'est quelqu'un que j'aimais bien comme ça, sans la connaitre, pour ses goûts, son énergie, son enthousiasme contagieux. Le mois dernier sortait Brioche son premier roman, chez J.C Lattès. Je lui ai écrit après en avoir lu quelques extraits que j'ai appréciés. Je voulais la rencontrer et écrire à propos de son livre. Elle me le fait parvenir. Je le commence, avec la hantise qu'il ne tienne pas toutes ses promesses. Je le lis. Je le relis. Il me plait fort. Et nous finissons par prendre date, pour en parler.


J'arrive blindé. Avec un papier ridicule qui me sert de filet si d'aventure je ne sais pas quoi dire. Et pourtant, j'ai beaucoup à dire... je ne sais pas pourquoi j'ai toujours à ce point la peur des silences. Elle attend déjà. Je fais tomber mon dictaphone, elle me dit qu'elle est coutumière du fait. On commence à discuter alors que je jette parfois des coups d'oeil nerveux à mon feuillet prémédité qui, bientôt, n'a plus de sens. Je fais la connaissance d'une femme à la passion communicative, d'une grande générosité, parlant de cinéma et de son livre avec gourmandise et malice. Nous évoquons ce petit monde qu'elle connait si bien.

Je lui raconte d'abord une anecdote: ce souvenir cuisant de la conférence de presse à la sortie de Into the wild. Je m'étais refait toute la filmographie de Sean Penn juste avant. Je voulais posséder mon sujet. Je n'avais droit qu'à une seule question. Je l'ai posée. Elle était foireuse. Il a levé les yeux au ciel. C'était le seul échange que j'aurai probablement de toute ma vie avec lui, et le vague souvenir qu'il gardera du pétrifié roulant qui s'adressait à lui. J'aurais tellement voulu ne pas me limiter à cette sortie médiocre. Je me suis toujours dit qu'il me fallait écrire sur cette humiliation. Ce fossé que l'on ressent à demeurer ignoré des "talents" que l'on admire, du mauvais côté de la barrière, celui des solliciteurs. C'est l'un des aspects de Brioche qui m'a beaucoup touché. Cette complainte des "sales obscurs" qui voudraient tellement se dévoiler aux célébrités dont ils chantent les louanges.



Le roman est bien davantage que cela,  mais c'est cette pointe de justesse qui a retenu mon attention, et a permis une certaine identification. Tout commence par un suicide raté, par excès de maladresse et à cause d'un flingue peu fiable (l'héroïne se désole de n'avoir pas acheté français). C'est une plongée dans une intériorité. Avec toujours des pointes d'ironies incongrues au milieu de la détresse qui font sourire ou sursauter, des jeux de mots constants et délicieux. L'auteure adore ces fantaisies. Il faut reconnaître qu'elle les manie en maitre, en parsème ses phrases avec une jubilation de garnement. Il y a dans son style un grand sentiment de liberté. Pour qui a déjà pissé de le copie (elle est en effet capable d'écrire sur n'importe qui et très vite), on ressent fort cette émancipation. Cet appétit de littérature. A reprendre le contrôle de ses mots, sans les contingences que le journalisme impose. A se dire qu'elle a "encore un peu de style". Alors, elle écrit dès qu'elle le peut, par accès, par envie, à la faveur de tous les moments perdus. C'est ainsi qu'elle a composé ce grand monologue intérieur qu'est Brioche.

Le récit n'avance d'abord que par suggestions. Son héroïne est une critique de cinéma dévorée d'amour, pour un acteur qu'elle a enlevé. Elle le décrit par le détail, dans le paysage de ses rondeurs et de sa peau. Vié voulait que l'on croit qu'il était comme un nouveau né, briser le tabou de la maternité (où seule une mère est censée aimer comme ça, automatiquement, totalement) Peu à peu, la situation se dévoile. Elle a pour cet homme une affection absolue, inconditionnelle. Il est totalement désarmé. Elle l'a pour elle, à sa merci. C'est pour lui qu'elle va faire le récit de sa vie. On la découvre par flashs: cette gamine qui n'aimait pas spécialement ses semblables, qui n'eut qu'indifférence pour ses frères et soeurs et qui trouva refuge dans le noir réconfortant d'une salle de cinéma, où il suffit de demeurer spectatrice. C'est un endroit pour se cacher de la vie. Caroline Vié me raconte avec délices la folie de ses débuts, la cinéphilie des fanzines, et ces projections du Rex transformées en capharnaüm où les gens se déchainaient en jetant des objets improbables. Une séance du Rocky Horror Picture show version trash.


Et puis on en vient très vite à parler de ce qui m'a frappé à la réception du livre. La plupart des gens en parlent comme s'il s'agissait d'une forme d'autobiographie déjantée. Or Caroline n'a rien de commun avec son héroïne, elle n'a aucun mépris pour les mères de famille (elle en est une comblée, mère poule, mariée et heureuse depuis longtemps). Mais nous remarquons ensemble à quel point les gens ont perdu le sens de la fiction et du second degré. Ainsi on lui a posé des questions comme "Ton mari, il l'a pris comment?". Il est vrai que l'époux fictif prend cher. Elle ne le désigne que par des noms de produits de consommation (il apparait sous le charmant sobriquet de "big mac"). Quand elle a un enfant -un alien qu'elle n'aime pas- ils formeront un duo d'indissociables négligeables (et seront désignés comme Blake et Mortimer, Dolce et Gabbana, Zadig et Voltaire ou Rivoire et Carret...). C'est un délice, la femme de plume s'amuse et exulte. La prendre ainsi au premier degré de cette ironie cruelle a tout d'un malentendu.

Brioche est le théâtre d'une obsession, d'une folie amoureuse qui va crescendo et remet en cause tout l'équilibre de cette héroïne à la première personne. Elle en détaille les manifestations de plus en plus présentes: elle discerne son acteur adoré sur les lettres des plaques minéralogiques, dans toutes les chansons d'amour qui lui semblent consacrées, dans le compte à rebours d'une précision maniaque qui sépare leurs rencontres. Elle l'aime jusqu'au délire alors qu'il vit dans l'ignorance d'elle. Il devient le catalyseur de ses émotions. Des sentiments se déchainent en elle, qui n'a pourtant jamais vraiment ressenti quoi que ce soit.

Elle l'interviewe plusieurs fois, puisqu'elle est journaliste de cinéma, de ces êtres qui ont le sésame pour recueillir la parole rarement indispensable des célébrités... Ce qu'on qualifierait ailleurs de platitudes insupportables, deviennent paroles d'évangile dans la bouche de Brad Pitt... On se force à rire ou à se prêter de mauvaise grâce aux facéties de Will Smith (présenté comme soit très malin, soit bête à bouffer du foin, d'une insupportable jovialité... Le portrait vaut son pesant d'or). On en croise beaucoup au fil des pages (Robert Pattinson, fade et bien élevé, Harrison Ford, gentleman et soporifique, George Clooney, charmant professionnel...)


Enfin, cette journaliste insignifiante, sympathique, au physique qu'on oublie, profite de son coeur mis à nu pour dire tout ce qu'elle pense. Sans conserver ce sourire crispé "comme celui de Woody Allen dans Annie Hall", quand il se retrouve devant un comique sans talent. Et c'est un aspect assez jouissif du livre. Car même si Caroline Vié souligne que chacune des rencontres est inventée, elle reprend les traits de ses glorieux modèles en les forcant un peu d'une plume joueuse, ironique et impitoyable. Toutefois, il ne s'agit pas là d'un jeu de massacre, on sent beaucoup d'amusement et même de la tendresse, notamment lors de cette description émouvante et pleine d'humanité de Yolande Moreau, comédienne et femme adorable qui console et apaise un moment l'héroïne égarée.

Ce n'est pas non plus une histoire de désenchantement. De ces stars qui déçoivent car elles ne sont qu'humaines. C'est même à bien des égards le contraire: cette femme découvre ce que c'est de n'être pas déçue, d'aimer sans condition, sans restrictions. Son acteur, sa chère "brioche", rien de ce qu'il fait ne saurait la répugner. Il est la rédemption de tous les autres, le premier qui la touche si fort. Le premier qui l'émeut tout court, et pour lequel elle va tenter de trouver son bonheur à elle. Elle a pourtant aux yeux du monde tout pour être heureuse. Mais sa félicité n'est pas celle, mimétique et grégaire prônée par la publicité ou les comédies romantiques.

Celui qu'elle aime devient sa créature, son secret rien qu'à elle. Sa manière de l'enlever est presque touchante quand on y songe (dans le genre détraqué). Elle le veut juste un moment pour elle toute seule, juste quelques jours pour lui apposer sa marque. Cet acteur devient un symbole paradoxal pour elle. Il est celui qui la précipite dans la folie, qui la fait véritablement dérailler, en même temps qu'il est celui qui la comble de bonheur, la sauve de la grande indifférence qu'elle croyait être son lot. Pour lui, elle assumera ses déviances, pour gouter à un peu de grands sentiments au milieu des simulacres.


Evidemment, on cherchera à connaitre l'identité de celui qui a inspiré cet acteur adoré trop fort, cette appétissante brioche, ce comédien pas vraiment beau, souvent considéré comme antipathique, qui ne déchaine pas des hordes de groupies. Mais Caroline a tenu le secret tout au long de son histoire en ne le nommant jamais et ne tient pas à l'éventer. Chacun pourra y projeter l'objet de ses fantasmes. De même son héroïne est caractérisée d'une manière inhabituelle, puisqu'elle s'identifie à Scrat, le rongeur génial de L'Age de glace qui poursuit inlassablement son gland. L'auteure y voit une sorte de métaphore de la condition humaine, de ce désir sans cesse inassouvi qui est notre moteur à tous. Son héroïne est, à sa manière, à la poursuite de cet absolu. De ce rêve qui rien ne pourra corrompre. Pas même le rapt, pas même les sévices qu'elle lui fera subir.

Car Brioche est bien loin de Misery auquel on l'apparente parfois, parce que c'est facile et que ça évite de penser. C'est avant tout une histoire d'amour, d'un romantisme morbide certes, glauque sans doute, mais émouvant aussi. Tout ça n'a rien d'une oeuvre d'horreur. Une idée compte beaucoup aux yeux de Caroline Vié: On ne connait jamais vraiment les gens que l'on croise. Ce qu'il y a derrière les masques, ces gens si normaux qu'on ne sait plus les voir. Son héroïne, c'est cela, quelqu'un que l'on néglige et qui va se révéler à sa manière. Elle, pour qui tout semblait lointain et comme projeté sur un écran, elle va s'éveiller à la sensualité, incarner enfin une fascination. Et elle y trouvera, même fugitive et folle, une forme de plénitude. C'est un roman sur la part d'ombre de chacun, ces pulsions et ces rêves un peu dingues tapis derrière les apparences, communes et respectables. En cela, Vié se rapproche de l'univers de Todd Solondz, grande référence qu'elle remercie d'ailleurs à la fin du livre.

A cette profondeur s'ajoute l'esprit et la vivacité de Caroline, son anticonformisme qui donne à sa pâtisserie une belle saveur provocatrice et Rock n'roll. Volontiers rieuse, volontiers moqueuse, d'une allégresse permanente qui vient nuancer les moments les plus graves, les réflexions les plus profondes. Elle s'amuse fort des futilités de ce métier qu'elle aime. Pour qui a déjà croisé des attachés de presse survoltés, des stars lénifiantes, capricieuses ou totalement bêtes, des cancaniers fétichistes ou des entourages courtisans, Brioche est également un délice. Ce n'est toutefois pas une satire. Il y a toujours une dimension ludique dans son écriture. Il s'agit surtout d'un amour tragique et singulier. Ce mélange des genres, cette ironie et cette finesse psycholologique m'ont attaché au livre.


C'est toujours étonnant de voir à la fois à quel point les écrivains ressemblent à ce qu'ils écrivent en même temps qu'ils s'en dissocient totalement. Brioche joue avec cette ambiguité et vous emporte au coeur d'une intériorité cynique, obsessionnelle, troublée. C'est un très beau moment de lecture, envoûtant autant qu'amusant. Une situation à la fois absurde et triste. La plume de Caroline Vié virevolte avec nonchalance entre ces extrêmes. Elle parvient à nous faire entendre chaque nuance. C'est très précieux et assez rare, de parvenir à investir à ce point l'intimité d'un personnage, à percer ses mystères, ses insoupçonnables extravagances.

Ce fut une belle rencontre. J'ai commencé en parlant du livre, exclusivement. Puis on s'est laissé aller à notre penchant commun pour le ciné, elle m'a montré un carnet d'autographes pour sa fille, les photos de gens qu'elle aime et qu'elle admire, les tatouages sur ses bras. Nous avons conversé, échangé des histoires, elle m'a conseillé des films, avec une chaleur irrésistible qui a vaincu toutes mes vélléités d'interview classique. Elle a balayé ce sérieux que je m'impose parfois. On revenait au livre, on s'en éloignait. Elle me décrivait ce milieu qu'elle aime et dont elle ne se lasse pas, même après longtemps. Elle a évoqué en passant ce qu'elle prépare en ce moment: un roman sur la maladie d'Alzheimer qu'elle veut amusant. A l'image de ce ton atypique qu'elle a trouvé avec cette première oeuvre très maitrisée. Sa sincérité, son humilité, son humour et sa gentillesse m'ont touché, cette volonté aussi de me mettre à l'aise, de me parler comme à un ami au gré de sa fantaisie, pour sortir immédiatement de l'exercice convenu. C'est quelqu'un qu'on aime instantanément.

Comme son roman.

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