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Freddie Mercury: Barcelona (Special edition)

Je suis d'ordinaire plus que méfiant concernant les disques posthumes. Opportunités lucratives pour ayant-droits peu scrupuleux et héritiers entretenant leurs rentes à coups de compilations réchauffées (on ne compte plus les exemples, de Jimi Hendrix à Michael Jackson). Même l'effort louable de Queen avec son disque, Made in Heaven, sonnait par moments un peu bancal, avec les ultimes vocalises d'un roi ravi trop tôt, des prises de travail organisées avec style. D'autre part, je suis loin d'apprécier les efforts de Mercury en solo. De reprises paresseuses en orchestrations pas terribles (et parfois lorgnant furieusement vers la Dance music), ce n'est vraiment pas ce que je préfère. Pour autant, Barcelona est un cas à part. Même dans sa version d'origine. On trouve là la véritable grande inspiration de l'auteur de "Bohemian Rhapsody": l'opéra. C'est par ce projet qu'il s'en est approché le plus. Choisissant une voix qu'il idolâtrait pour se joindre à la sienne, celle de Montserrat Caballé. Mais là encore, faute de temps, de moyens ou de courage, le disque demeura inabouti et gravement entravé par les arrangements médiocres d'un synthétiseur.


Nous sommes en 1987. Le chanteur vient d'achever avec son groupe majestueux la tournée marathon du "Magic tour". Un grand succès, un triomphe planétaire, un couronnement incontesté. Il est au fait de sa gloire. Dans plusieurs interviews, il a laissé entendre qu'il est lassé de la scène. Le fait est qu'il prend peu à peu ses distances. La turbulente rock star, prince décadent, se fait plus discret. Le groupe est en pause. Il ne sortira son Miracle que deux ans plus tard. Mercury a appris la sombre fatalité qui pesait sur sa tête et le condamnait à court terme. Son temps est compté, précieux. Il le consacre à l'essentiel.

Homme d'intense passion, il veut rencontrer la voix qu'il considère comme la plus belle du monde, une cantatrice espagnole qui joua les plus grands rôles du répertoire, Montserrat Caballé. Il l'invite à le rencontrer, avec tout l'embarras et la timidité d'un grand admirateur. Elle accepte. Elle se rend auprès de lui. Nerveux, il se précipite sur le piano pour lui montrer, sans la saluer, ce qu'il a composé pour elle. La dame est conquise. Ils jouent de la musique jusqu'à l'aube. Elle racontera plus tard son amusement après cette osmose fiévreuse, quand au petit matin elle a rencontré des photographes, postés devant la maison, qui murmuraient incrédules "elle a passé la nuit avec lui?".

Avec candeur, la diva surbookée a accepté de faire un disque avec son nouveau complice. Elle lui a demandé "Combien y a t'il de titres sur un disque de rock en général?". Il lui a répondu "Une dizaine peut-être". Elle lui a donc commandé dix titres, dont un qui devait évoquer particulièrement sa ville natale, Barcelone. N'ayant que très peu de disponibilité il faudrait réaliser l'exploit d'enregistrer l'album sur une période extrêmement réduite pour qu'elle y participe pleinement. Le défi est de taille pour Mercury qui s'attelle à la tâche et y met toute son âme. Composant dans l'urgence son oeuvre la plus personnelle et sans doute l'une des plus poignantes.


Le duo est atypique à l'époque, improbable et inédit (nous sommes avant les grands messes de "Pavarotti and friends"). Le milieu du classique est, de surcroit, extrêmement conservateur et peu enclin à s'ouvrir. L'idée de voir une diva reconnue aux côtés d'une icône scandaleuse et rock a tout pour déchainer les foudres. Mais ça ne sera pas le cas. Parce qu'on sent une sincérité et une intégrité extrême dans la démarche de Mercury, un vrai respect pour l'art lyrique et ses codes. Il y a aussi que nous sommes totalement en face d'une oeuvre d'amour ("labour of love" disent les anglo-saxons), éloignée de toute considération mercantile. Que cela se vende ou pas, le duo veut faire ce disque. Pour Freddie, cela dépasse même l'ordre de la volonté et touche à la nécessité, à l'urgence, comme tout ce qu'il accomplira désormais. Il vivra autant qu'il le pourra en y jetant toutes ses forces.

C'est cela qui prend à la gorge. Cette émotion là qui amène le frisson. On ne peut se départir de cette admiration à posteriori quand on écoute Freddie Mercury. Un homme qui envoie la fatalité au diable, qui sera plus fort que le mal qui le ronge. On me disait l'autre jour "quel dommage qu'il soit mort si tôt". Ce sont des choses qu'on dit, habituellement de quelqu'un qui s'éteint avant l'heure. Mais ce n'est pas ce que je pense. Tout dépend de la manière dont on a vécu, pleinement, en accord avec son coeur, avec ce que l'on ressent, avec ce qui nous magne. Et on pourra s'emmerder sur terre jusqu'à 95 ans, en se plaignant, en se soignant, en trainant les pattes. Ou simplement profiter du temps qu'on a, du mieux qu'on peut. C'est une affaire de choix. Et en ce sens, je trouve que Freddie Mercury a très bien vécu. Et c'est en cela qu'il me bouleverse et m'inspire. Et c'est pour ça que cet album me touche, car il se situe à un moment clé: où il va se révéler un héros véritable, quelqu'un qui affirme la force de son existence, la vivacité de son talent. Lui qui n'a jamais eu grand chose à faire de ce que l'on pouvait dire de lui, dont les disques étaient d'ailleurs plus ou moins éreintés (par excès de suffisance ou de succès), il va continuer le chemin artistique qu'il s'est choisi sans aucune concession. Cet opus en est la manifestation la plus flagrante.



Cependant, il lui manquait une dimension pour qu'il se déploie de toute sa superbe: l'orchestre philharmonique. En effet, si le chant est épique des deux côtés, le duo harmonieux et -contre toute attente -, incroyablement complémentaire, la section musicale est assez indigne. Ainsi cela faisait toujours un effet étrange d'entendre un hymne aussi emphatique que "Barcelona" amputé de toute une dimension par ce maudit synthétiseur. Si les choeurs de Montserrat et Freddie compensaient par leur démesure, cela créait un réel déséquilibre, presque un malaise. C'est pourtant ainsi qu'est sorti l'album et qu'il a connu sa bonne fortune. Dans sa hâte d'accomplir le plus de choses possibles en un temps réduit, Mercury n'y est pas revenu. Par volonté sans doute, car on sent bien qu'il n'était pas homme de remords. Mais cet ensemble n'a pas bénéficié du soin qu'il méritait.

Alors on ne peut qu'applaudir l'initiative de le réorchestrer vraiment, à la faveur de son 25ème anniversaire. Sous la houlette du directeur musical de "We will rock you", spectacle qui met en scène les plus grands succès de Queen, et avec le concours d'un orchestre symphonique de 80 musiciens. Il s'agit d'une véritable redécouverte, dans le plus grand respect de l'oeuvre telle que le compositeur l'a écrite. En effet, on pouvait redouter quelques fioritures en trop, quelques ajouts, mais à aucun moment, le rêve de Freddie Mercury n'est trahi.



Aux premières mesures de "Barcelona" qui ouvre logiquement l'ensemble, on est saisi et surpris par la puissance de l'émotion qui vous envahit et ne vous lâchera pas durant les dix morceaux. Car on pensait connaitre tout cela. Ce n'est pas le cas. On pensait avoir saisi l'attention louable et on découvre une cathédrale. En vérité, cela fait un peu l'effet d'une restauration réussie. La chapelle Sixtine rendue à son éclat premier. On la découvre, on s'émerveille, les cordes s'élèvent, les tambours roulent, les cuivres rugissent. La voix cristalline de Montserrat Caballé surgit du lointain, les cloches sonnent, tout cela emporte comme une musique de film. L'apaisement du piano. Freddie Mercury qui chante et répond à sa compagne, la rencontre miraculeuse de deux mondes et l'alchimie qui s'impose. On partage la révélation qu'ils ont eue à chanter ensemble. La voix de Mercury aussi, apparait riche de toutes ses nuances: cette force âpre et énergique qu'on lui connaissait auparavant, alliée à la pureté de sa dernière période. L'édifice est majestueux. C'est véritablement dans un temple que l'on pénètre, à la gloire des deux interprètes, fusionnels, avec des arrangements qui mettent en lumière leur registre singulier, leur superbe symbiose.

On découvre d'étonnantes audaces, un peu plus méconnues, les ténèbres de ce prêtre déchu, ce "la Japonaise" qui prend des accents du Turandot ou de Madame Butterfly de Puccini. Souvent on entendra une fièvre proche de Rachmaninov. On explore des rivages musicaux inattendus et troublés. Mercury n'a jamais paru aussi décomplexé. Ici son lyrisme n'a plus de limites, notamment grâce aux éclats brillants de sa partenaire, ses ponctuations qui transcendent chaque mélodie. Et toujours ils s'accordent, s'avancent à tour de rôle, se mettent en valeur, en partenaires idéaux. C'est plein de crescendos majestueux, inspirés, paroxystiques, d'apaisements mélancoliques au piano. On ne connaissait pas le raffinement de ces airs, leur unité également, leur cohérence. Jamais le rock et l'opéra n'ont fait si bon ménage, assumant leur démesure respective aussi superbement. Tout cela est romantique et incroyablement galvanisant. Intense, douloureux, furieux et amoureux. Extrêmement respectueux de l'univers de l'opéra et de sa dimension dionysiaque.



"Ensueno" est un duo d'une extrême élégance, deux voix exceptionnelles autour d'un piano, une mélancolie somptueuse. Mercury prend ici la pose plus grave d'un ténor (alors qu'il est habituellement plus haut de quelques octaves). Elle l'accompagne comme une amante. Un exercice classique et merveilleux de sobriété. D'une mélancolie diffuse également. Ils donnent chacun tout leur potentiel (alors que les chanteurs d'opéras se retiennent habituellement aux côtés des chanteurs pop). C'est frappant de constater à quel point les compositions sont à la hauteur, et à quel point leur complicité magnifique a transcendé ce pari improbable. Le chanteur épouse véritablement le registre de l'opéra et ses tourments au début de "The Golden boy", avant un surprenant intermède de Gospel où c'est elle qui se fait cantatrice de blues. Mélange des genres étincelant auquel ils se prêtent avec jubilation. Ils ne renoncent à rien de ce qu'ils sont mais s'influencent mutuellement. Ils sont véritablement au diapason l'un de l'autre. Tout cela est irrésistible d'audace. Vertigineux.

"Guide me home" est une complainte, celle d'une voile égarée par le vent. C'est d'une tristesse grandiose, qui narre un retour impossible vers l'insouciance perdue. De nouveau le piano et les voix s'harmonisent. Bientôt rejoints par des choeurs de toute beauté et des violons qui amènent les larmes aux yeux. C'est comme un appel au secours qui ne trouve pas réponse. Et cela s'enchaine vers le rythme plus soutenu, mais toujours aussi triste "How can I go on" où Freddie s'interroge alors qu'il est dans l'impasse au milieu d'un monde qui a perdu l'enchantement des premiers rêves. Et Caballé vient lui apporter la pureté de sa voix comme un réconfort au milieu de son désarroi. Et la voix parlée de Mercury qui voudrait retrouver sa force et sa sécurité. Plus que jamais on sent l'ombre sur lui, et pour l'une des rares fois où il l'a exprimée, sa frayeur devant l'inexorable. Désolation sublime et émouvante, ballade déchirante.


Enfin il y a sa virtuosité, soulignée par "Exercises in free love", reprise de "Ensueno", avec ses vocalises à lui et des arrangements magnifiques de cordes qui le mettent en valeur. La musique se passe ici de mots. Et l'on ne peut que se rendre à la conviction de ce chanteur habité, admirablement accompagné (notamment par un hautbois aérien et grâcieux). Ici, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté.



L'"Overture Piccante" reprend tous les thèmes de l'album et les fait se succéder à la manière de l'introduction d'un opéra. Dans l'alchimie de toutes les influences, dans le souffle et la grandiloquence, dans la force du destin et de la tragédie, on est devant le témoignage bouleversant d'un peu de ce que Freddie Mercury avait dans l'âme, sans doute le projet le plus proche de son coeur à un moment où il lui était devenu urgent de l'exprimer de cette manière: sans l'obligation des compromis, sans les voix discordantes qui s'affrontent au sein d'un groupe, avec une compagne musicale qui ressemble à une âme soeur. C'est l'expression la plus pure et la plus folle de sa créativité qui trouve ici enfin, un monument définitif, à la hauteur de son talent. Immense et irremplaçable.

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