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Un Métro de Retard: Cloclo de Florent Emilio Siri


Cloclo… Rien que le titre me faisait frémir et me rappelait les rengaines nasillardes du blondinet survolté. Je n'étais pas disposé à voir ce film, tant son sujet m'a toujours filé des poussées d'urticaire et tant ce que je connaissais du personnage me paraissait absolument antipathique. Un mythe de supermarché entretenu par des commémorations cathodiques pitoyables et régulières. Pour me faire aimer ce film, il fallait un regard, un point de vue, une réinvention du biopic et de ses codes, pour faire de ce tocard une manière de symbole. Je n'en rêvais pas. Loin de là. Et pourtant l'excellent Florent-Emilio Siri l'a fait.



Car ceci n'est pas une énième resucée des panégyriques habituels pour croulants nostalgiques. Ou la glorification fallacieuse d'une idole de pacotille. C'est même le contraire. Siri brosse le portrait d'un homme à la mégalomanie galopante, avec un rêve chevillé au corps et une opiniâtreté à décrocher le monde qui n'est pas sans rappeler le Tony Montana du Scarface de Brian de Palma. Un anti-héros en somme, parfois touchant de vulnérabilité, souvent imbuvable et occasionnellement abject, dans sa quête de perfection obsessionnelle. Un homme qui oeuvre à sa propre légende, même si au fond, il la sait dévaluée. Il vendra son âme pour quelques disques d'or. Cloclo figure faustienne, qui l'eut crû?

De plus, la mise en scène est pleine de souffle, romanesque et inspirée, avec ce sens de l'image et la virtuosité que l'on connait au réalisateur de Nid de guêpes. Le tourbillon de paillettes auquel le chanteur aspire et dans lequel il se perd, cette foule de gamines extatiques dont il quémande les faveurs et pour lesquelles il sacrifiera tout, pour demeurer sur son fragile piédestal. Il aura toujours conscience de cette épée de Damoclès au dessus de lui, ce risque d'être balayé, ringardisé au moindre souffle. Au fond, c'est un homme qui se sait d'emblée condamné à l'oubli. A défaut de talent il aura l'audace, celui de faire le siège du patron de Philips, celui de récupérer tout ce qui marche et le refaire à sa sauce (de l'énergie d'Otis Redding aux rythmes du disco). Jusque dans la figure imposée et freudienne, ce père qui désapprouve son saltimbanque de fils, et dont la reconnaissance lui manquera jusqu'au bout, tout ici se fait symbolique. Claude François devient alors l'archétype de tourments aussi vieux que l'art. Cette peinture intime là, sensible et complexe, est plus qu'inattendue. Car au fond, j'étais parti, comme beaucoup, en le détestant. Et à plusieurs reprises, il m'a touché. Je l'ai compris jusque dans ses inavouables bassesses, comme Richard III. Il y a des trésors d'égoïsme et d'ingéniosité, de ruse impitoyable et de dissimulation dans cette trajectoire.




La structure est linéaire pourtant. L'enfance en Egypte, qui résonne comme un paradis perdu, puis la quête de la reconnaissance en France pour se venger de la disgrâce originelle, et la gloire, l'ambition qui finira par le dévorer. Il a voulu exercer un contrôle absolu pour nier la fatalité de la déchéance. Déchéance fondatrice dont jamais il ne se remettra vraiment. Il veut l'argent, il veut la gloire, l'adulation. Il est dévoré par l'envie, la jalousie (devant Johnny Hallyday d'abord, premier interprète de la culture rock en France). Au point d'en devenir cruel et sadique (ces femmes qu'il maintiendra sous son emprise, en véritable tyran domestique). Le récit est shakespearien. Il ne parle pas de show business mais de pouvoir, de tyrannie, de ce que la renommée peut engendrer en monstruosités dérisoires.

Le film suit, à bien y réfléchir, la progression vaniteuse de son héros. S'il apparait comme linéaire, c'est surtout parce qu'il évolue vers un enfermement totalement narcissique. Au début, Siri nous conte la France d'alors, encore coloniale, encore dans l'ancien monde, dans l'innocence artificielle d'un être plein de promesses qui prend peu à peu conscience de lui même. Puis il s'affirme. Avec sa forme d'hystérie clairvoyante, qui ne supportait pas les défauts tant il avait conscience de ses propres limites. C'est un film sur quelqu'un qui veut combattre le cours des choses avec un entêtement terrible. Dépasser sa petite taille, ses jambes arquées et sa voix de canard, de toutes ses forces. En blessant à peu près tous ceux qui l'entourent, en abusant d'eux, en les maintenant sous son charme également.

Il avait de hauts espoirs. Devenir son propre patron, avoir sa propre maison de disques, détenir ses propres journaux et un refuge à sa démesure. Quand il voulait une femme, il la poursuivait de ses assiduités jusqu'à l'obsession. Il était également prêt à cacher l'existence d'un de ses enfants, pour ne pas être totalement pris par l'image du "père de famille" et demeurer objet de désir. Il a quelque chose d'un démiurge, dérisoire, effrayant, émouvant. Il ne voulait pas être le jouet de la fortune tout en courant sans cesse après son destin, scrutant des sommets auxquels il croyait pouvoir prétendre sans jamais pouvoir les atteindre. Joli paradoxe. Mythe de Sisyphe que chacun pourra comprendre.


On finit par se laisser entraîner dans son tourbillon, même à notre corps défendant. Car au fond il y a là quelque chose d'assez hypnotique. Tout ce qu'il touche lui échappe, par excès de cupidité, par une soif excessive de pouvoir. Ses amours, sa famille. Ne compte guère que cette carrière soumise à toutes les menaces des saisons éphémères, ces creux de la vague à fuir comme la peste. Se renouveler à n'importe quel prix. Nourrir un public en mal de fantasmes. S'en étourdir lui-même, en débauchant très tôt quelques gamines offertes sur son seuil, ou plus tard ces mannequins qu'il engageait pour des photos de charme. Ne connaitre qu'un seul moment de grâce, celui de la composition de "comme d'habitude", immortalisé dans la fameuse version de "My way" par son idole Sinatra (même si dans les paroles, il ne s'agit plus d'une rupture, mais d'un homme près de la mort qui dresse et assume ce qu'a été sa vie). Autant qu'une course à la gloire, il s'agit ici d'une course au désir. Pour au final mener la vie du double qu'on aura créé de toutes pièces. Se perdre dans l'illusion d'un moi réinventé, vierge de toutes les faiblesses que l'on s'est reproché, que l'on n'a pas pu assumer. Disparaitre derrière le masque.

C'est l'histoire d'un Icare donc qui se sera consumé à toujours vouloir s'élever, abandonnant pas mal de son humanité en chemin, voulant se croire infaillible et oeuvrant à cette fin. Tout prévoir sauf… sauf l'interstice incongru, cette faille infinitésimale par laquelle viendra toujours se glisser votre mort. Adieu vos plans sur la comète, vos rêves de gloriole et d'immortalité dans l'éclair ridicule et prosaïque d'une décharge électrique. La mort ramène toujours les êtres à leurs justes proportions. La postérité tente parfois de les glorifier à nouveau. Mais ce n'est pas le cas ici. Cette oeuvre est d'une insoupçonnable profondeur. Il en fallait d'ailleurs beaucoup pour que je me décide à écrire dessus…

Car très vite, on aura compris qu'il s'agit d'autre chose que d'un simple "phénomène". Le caractère profondément humain de ce héros et ses aspirations dépassent de très loin le contexte que s'est choisi le long-métrage. C'est un brillant exercice de style. Evidemment, on s'émerveille de la performance exceptionnelle de Jérémie Rénier, la manière dont il a investi ce rôle vraiment pas évident. Le héros était outré, parfois outrancier, prêtant d'emblée le flanc aux pires caricatures. L'acteur a évité l'écueil. Et finalement, en adoptant une approche qui jamais ne le condamne ou l'encense, le film se fait le véhicule des illusions perdues en même temps qu'il explore la part d'ombre des glorieux, toujours cyniques, toujours insatiables, toujours insatisfaits. De ce sentiment d'inachèvement qui vous étreint parfois, quand vous rêvez à une vie qui devrait être la vôtre, que vous mériteriez. Cet absolu, Claude François a finalement essayé de l'atteindre.

Et comme tout le monde, il a échoué.

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